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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes antiques, 1852

Glaucé

Charles-Marie Leconte de Lisle· 4 distiquess, alexandrins, 128 vers

1847.

I

Sous les grottes de nacre‖ et les limons épaisOù le fleuve océan‖ sommeille et rêve en paix,Vers l'heure où l'immortelle‖ aux paupières doréesRougit le pâle azur,‖ de ses roses sacrées ;Je suis née, et mes sœurs,‖ qui nagent aux flots bleus,M'ont bercée en riant‖ dans leurs bras onduleux,Et sur la perle humide‖ entrelaçant leurs danses,Instruit mes pieds de neige‖ aux divines cadences.Et j'étais déjà grande,‖ et déjà la beautéBaignait mon souple corps‖ d'une molle clarté.Longtemps heureuse, au sein‖ de l'onde maternelle,Je coulais doucement‖ ma jeunesse éternelle ;Les sourires vermeils‖ sur mes lèvres flottaient,Les songes innocents‖ de l'aile m'abritaient ;Et les dieux vagabonds‖ de la mer infinieDe mon destin candide‖ admiraient l'harmonie.Ô jeune Clytios,‖ ô pasteur inhumain,Que Pan aux pieds de chèvre‖ éleva de sa main,Quand, sous les bois touffus‖ où l'abeille butine,Il enseigna Syrinx‖ à ta lèvre enfantine,Et, du flot cadencé‖ de tes belles chansons,Fit hésiter Diane‖ au détour des buissons !Ô Clytios ! Sitôt‖ qu'au golfe bleu d'Himère,Je te vis sur le sable‖ où blanchit l'onde amère ;Sitôt qu'avec amour‖ l'abîme murmurantEut caressé ton corps‖ d'un baiser transparent…Éros ! Éros perça‖ d'une flèche imprévueMon cœur que sous les flots‖ je cachais à sa vue.Ô pasteur, je t'attends.‖ Mes cheveux azurésD'algues et de corail‖ pour toi se sont parés :Et déjà, pour bercer‖ notre doux hyménée,L'Euros fait palpiter‖ la mer où je suis née.

II

Salut, vallons aimés‖ dans la brume tremblants !Quand la chèvre indocile‖ et les béliers blancsPar vos détours connus,‖ sous vos ombres si douces,Dès l'aube, sur mes pas‖ paissent les vertes mousses ;Que la terre s'éveille‖ et rit, et que les flotsProlongent dans les bois‖ d'harmonieux sanglots ;Ô nymphe de la mer,‖ déesse au sein d'albâtre,Des pleurs voilent mes yeux,‖ et je sens mon cœur battre,Et des vents inconnus‖ viennent me caresser,Et je voudrais saisir‖ le monde et l'embrasser !Hélios resplendit :‖ à l'abri des grands chênes,Aux chants entrecoupés‖ des naïades prochaines,Je repose, et ma lèvre,‖ habile aux airs divins,Sur les rameaux ombreux‖ charme les dieux sylvains.Blonde fille des eaux,‖ les vierges de SicileOnt émoussé leurs yeux‖ sur mon cœur indocile ;Ni les seins palpitants,‖ ni les soupirs secrets,Ni l'attente incertaine‖ et ses pleurs indiscrets,Ni les baisers promis,‖ ni les voix de syrène,N'ont troublé de mon cœur‖ la profondeur sereine.J'honore Pan qui règne‖ en ces bois révérés ;J'offre un agreste hommage‖ à ses autels sacrés,Et Cybèle aux beaux flancs‖ est ma divine amante.Je m'endors en un pli‖ de sa robe charmante ;Et dès que luit aux cieux‖ le matin argenté,Sur les fleurs de son sein‖ je bois la volupté !Dis, si je t'écoutais,‖ combien dureraient-elles,Ces ivresses d'un jour,‖ ces amours immortelles ?Ô nymphe de la mer,‖ je ne veux pas t'aimer !C'est vous que j'aime, ô bois‖ qu'un dieu sait animer,Ô matin rayonnant,‖ ô nuit immense et belle !C'est toi seule que j'aime,‖ ô féconde Cybèle !

III

Viens, tu seras un dieu !‖ Sur ta mâle beautéJe poserai le sceau‖ de l'immortalité ;Je te couronnerai‖ de jeunesse et de gloire ;Et sur ton sein de marbre,‖ entre tes bras d'ivoire,Appuyant, dans nos jeux,‖ mon front pâle d'amour,Nous verrons tomber l'ombre‖ et rayonner le jour,Sans que jamais l'oubli,‖ de son aile envieuse,Brise de nos destins‖ la chaîne harmonieuse.J'ai préparé moi-même,‖ au sein des vastes eaux,Ta couche de cristal‖ qu'ombragent des roseaux ;Et les fleuves marins,‖ aux bleuâtres haleines,Baigneront tes pieds blancs‖ de leurs urnes trop pleines.Ô disciple de Pan,‖ pasteur aux blonds cheveux,Sur quels destins plus beaux‖ se sont portés tes vœux ?Souviens-toi qu'un dieu sombre,‖ inexorable, agile,Desséchera ton corps‖ comme une fleur fragile…Et tu le supplieras,‖ et tes pleurs seront vains.Moi je t'aime, ô pasteur,‖ et dans mes bras divinsJe sauverai du temps‖ ta jeunesse embaumée.Vois ! D'un cruel amour‖ je languis consumée ;Je puis nager à peine,‖ et sur ma joue en fleurLe sommeil en fuyant‖ a laissé la pâleur.Viens, et tu connaîtras‖ les heures de l'ivresse !Où les dieux cachent-ils‖ la jeune enchanteresseQui, domptant ton orgueil‖ d'un sourire vainqueur,D'un regard plus touchant‖ amollira ton cœur ?Sais-tu quel est mon nom,‖ et m'as-tu contemplée ?Lumineuse et flottant‖ sur ma conque étoilée ?N'abaisse point tes yeux.‖ Ô pasteur insensé,Pour qui méprises-tu‖ les larmes de Glaucé ?Daigne m'apprendre, ô marbre‖ à qui l'amour me lie,Comme il faut que je vive‖ ou plutôt que j'oublie !

IV

Ô nymphe ! S'il est vrai‖ qu'Éros, le jeune archer,Ait su d'un trait doré‖ te suivre et te toucher ;S'il est vrai que des pleurs,‖ blanche fille de l'onde,Étincellent pour moi‖ dans ta paupière blonde ;Que nul dieu de la mer‖ n'est ton amant heureux,Que mon image flotte‖ en ton rêve amoureux,Et que moi seul enfin‖ je flétrisse ta joue ;Je te plains ! Mais Éros‖ de notre cœur se joue,Et le trait qui blessa‖ ton beau sein, ô Glaucé,Sans même m'effleurer‖ dans les airs a glissé.Je te plains. Ne crois pas,‖ ô ma pâle déesse,Que mon cœur soit de marbre‖ et sourd à ta détresse :Mais je ne puis t'aimer :‖ Cybèle a pris mes jours,Et rien ne brisera‖ nos sublimes amours.Va donc, et tarissant‖ tes larmes soucieuses,Danse bientôt, légère,‖ à tes noces joyeuses !Nulle vierge, mortelle‖ ou déesse, aux beaux corps,N'ont vos soupirs divins‖ ni vos profonds accords,Ô bois mystérieux,‖ temples aux frais portiques,Chênes qui m'abritez‖ de rameaux prophétiques,Dont l'arôme et les chants‖ vont où s'en vont mes pas,Vous qu'on aime sans cesse‖ et qui ne trompez pas !Qui d'un calme si pur‖ enveloppez mon être,Que j'oublie et la mort‖ et l'heure où j'ai dû naître.Ô nature, ô Cybèle,‖ ô sereines forêts,Gardez-moi le repos‖ de vos asiles frais ;Sous le platane épais‖ d'où le silence tombe,Auprès de mon berceau‖ creusez mon humble tombe ;Que pan confonde un jour,‖ aux lieux où je vous vois,Mes suprêmes soupirs‖ avec vos douces voix,Et que mon ombre encore,‖ à nos amours fidèle,Passe dans vos rameaux‖ comme un battement d'aile !

Versification

Forme
4 distiquess (distiques)
Rimes
64((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
4 distiquess
Mots à la rime
a épais / paix masculine, classiqueb dorées / sacrées féminine, classiquec bleus / onduleux masculine, classiqued danses / cadences féminine, classiquee beauté / clarté masculine, classiquef maternelle / éternelle féminine, classiqueg flottaient / m'abritaient masculine, classiqueh infinie / l'harmonie féminine, classiquei inhumain / main masculine, classiquej butine / enfantine féminine, classiquek chansons / buissons masculine, classiquel d'Himère / amère féminine, classiquem murmurant / transparent masculine, classiquen imprévue / vue féminine, classiqueo azurés / parés masculine, classiquep hyménée / née féminine, classiquea tremblants / blancs masculine, classiqueb douces / mousses féminine, classiquec flots / sanglots masculine, classiqued d'albâtre / battre féminine, classiquee caresser / l'embrasser masculine, classiquef chênes / prochaines féminine, classiqueg divins / sylvains masculine, classiqueh Sicile / indocile féminine, classiquei secrets / indiscrets masculine, classiquej syrène / sereine féminine, classiquek révérés / sacrés masculine, classiquel amante / charmante féminine, classiquem argenté / volupté masculine, classiquen dureraient-elles / immortelles féminine, classiqueo t'aimer / animer masculine, classiquep belle / Cybèle féminine, classiquea beauté / l'immortalité masculine, classiqueb gloire / d'ivoire féminine, classiquec d'amour / jour masculine, classiqued envieuse / harmonieuse féminine, classiquee eaux / roseaux masculine, classiquef haleines / pleines féminine, classiqueg cheveux / vœux masculine, classiqueh agile / fragile féminine, classiquei vains / divins masculine, classiquej embaumée / consumée féminine, classiquek fleur / pâleur masculine, classiquel l'ivresse / enchanteresse féminine, classiquem vainqueur / cœur masculine, classiquen contemplée / étoilée féminine, classiqueo insensé / Glaucé masculine, classiquep lie / j'oublie féminine, classiquea archer / toucher masculine, classiqueb l'onde / blonde féminine, classiquec heureux / amoureux masculine, classiqued joue féminine, classiquee Glaucé / glissé masculine, classiquef déesse / détresse féminine, classiqueg jours / amours masculine, classiqueh soucieuses / joyeuses féminine, classiquei corps / accords masculine, classiquej portiques / prophétiques féminine, classiquek pas masculine, classiquel être / naître féminine, classiquem forêts / frais masculine, classiquen tombe féminine, classiqueo vois / voix masculine, classiquep fidèle / d'aile féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes antiques, Librairie Marc Ducloux, Éditeur, 1852· numérisation Biblio.tic· Sources