Poèmes antiques, 1852
Thyoné
1846.
I
Ô jeune Thyoné,‖ vierge de l'Isménus,Tu n'as point confié‖ de secrets à Vénus,Et des flèches d'Éros‖ l'atteinte toujours sûreN'a point rougi ton sein‖ d'une douce blessure.Ah ! Si les dieux jaloux,‖ vierge, n'ont pas forméLa neige de ton corps‖ d'un marbre inanimé,Viens au fond des grands bois,‖ sous les larges ramures,Pleines de frais silence‖ et d'amoureux murmures.L'oiseau rit dans les bois,‖ au bord des nids mousseux,Ô belle chasseresse !‖ Et le vent paresseuxBerce du mol effort‖ de son aile éthéréeLes larmes de la nuit‖ sur la feuille dorée.Compagne d'Artémis,‖ abandonne tes traits ;Ne trouble plus la paix‖ des sereines forêts,Et, propice à ma voix‖ qui soupire et qui prie,De rose et de lotos‖ ceins ta tempe fleurie.Ô Thyoné ! L'eau vive‖ où brille le matin,Sur ses bords parfumés‖ de cytise et de thym,Modérant de plaisir‖ son onde diligenteOù nage l'hydriade‖ et que l'aurore argente,D'un cristal bienheureux‖ baignera tes pieds blancs !Érycine t'appelle‖ aux bois étincelants ;Viens ! — L'abeille empressée‖ et la brise joyeuseChantent aux verts rameaux‖ du hêtre et de l'yeuse ;Et les faunes moqueurs,‖ au seul bruit de tes pas,Craindront de te déplaire‖ et ne te verront pas.Ô fière Thyoné,‖ viens, afin d'être belle !Un jour tu pleureras‖ ta jeunesse rebelle…Qu'il te souvienne alors‖ de ce matin charmant,De tes premiers baisers‖ et du premier amant,À l'ombre des grands bois,‖ sous les larges ramuresPleines de frais silence‖ et d'amoureux murmures.
II
Du cothurne chasseur‖ j'ai resserré les nœuds ;Je pars, et vais revoir‖ l'Araunos sablonneuxOù la prompte Artémis,‖ par leurs cornes dorées,Surprit aux pieds des monts‖ les cinq biches sacrées.J'ai, saisissant mon arc‖ et mes traits éclatants,Noué sur mon genou‖ ma robe aux plis flottants.Crains de suivre mes pas.‖ Tes paroles sont belles,Mais je sais que tu mens‖ et qu'Éros a des ailes !Artémis me sourit.‖ Docile à ses désirs,Je coulerai mes jours‖ en de mâles plaisirs,Et n'enchaînerai point‖ d'amours efféminées,La force et la fierté‖ de mes jeunes années.D'autres vierges, sans doute,‖ accueilleront tes vœux,Qui du mol hyacinthe‖ ornent leurs blonds cheveux,Et qui, dansant aux sons‖ des lyres ioniques,Aux autels d'Érycine‖ ont voué leurs tuniques.Moi, j'aime au fond des bois,‖ loin des regards humains,Le carquois sur l'épaule‖ et les flèches en mains,De la chaste déesse‖ intrépide compagne,À franchir d'un pied sûr‖ la plaine et la montagne.Fière de mon courage,‖ oubliant ma beauté,Je veux qu'un lin jaloux‖ garde ma nudité,Et que ma flèche aiguë,‖ au milieu des molosses,Perce les grands lions‖ et les biches véloces.Ô jeune phocéen‖ au beau corps indolent,Qui d'un frêle rameau‖ charges ton bras tremblant,Et n'as aiguillonné,‖ de cette arme timide,Que tes bœufs assoupis,‖ épars dans l'herbe humide ;Oses-tu bien aimer‖ la compagne des dieux,Qui, dédaignant Éros‖ et son temple odieux,Dans les vertes forêts‖ de la haute Ortygie,Déjà d'un noble sang‖ a vu sa main rougie ?
III
Ne me dédaigne point,‖ ô vierge ! Un immortelM'a, sous ton noir regard,‖ blessé d'un trait mortel.Lorsque le chœur léger‖ des jeunes chasseressesDéroule au vent du soir‖ le flot des souples tresses,Que ton image est douce‖ à mon cœur soucieux !Toi seule n'aimes point‖ sous la clarté des cieux.Les dieux même ont aimé,‖ compagne de Diane !Aux cimes du Latmos,‖ sous le large platane,Loin du nocturne char,‖ solitaire, à pas lents,Attentive aux doux bruits‖ des feuillages tremblants,On dit qu'une déesse‖ aux amours ténébreusesDu bel Endymion‖ charma les nuits heureuses.Ne me dédaigne point.‖ Je suis jeune, et ma mainNe s'est pas exercée‖ au combat inhumain ;Mais sur la verte mousse‖ accoudé dès l'aurore,J'exhale un chant sacré‖ de mon roseau sonore.Les tranquilles forêts‖ protègent mon repos,Et les riches pasteurs‖ aux superbes troupeaux,Voyant que, pour dorer‖ ma pauvreté bénie,Les dieux justes et bons‖ m'ont donné le génie,M'offrent en souriant,‖ pour prix de mes leçons,Les pesantes brebis‖ et leurs beaux nourrissons.Viens partager ma gloire,‖ elle est douce et sereine.Sous les halliers touffus,‖ pour saluer leur reine,Mes grands bœufs phocéens‖ de plaisir mugiront.De la rose des bois‖ je ceindrai ton beau front.Ils sont à toi les fruits‖ de mes vertes corbeilles,Mes oiseaux familiers,‖ mes coupes, mes abeilles,Mes chansons et ma vie !‖ Ô belle Thyoné,Viens, et je bénirai‖ le destin fortunéQui loin de la Phocide‖ et du toit de mes pères,Au pasteur exilé‖ gardait des jours prospères.
IV
Jeune homme, c'est assez.‖ Au gré de leur désir,Les dieux donnent à l'un‖ l'amour et le loisir,À l'autre les combats.‖ La liberté sacréeSeule guide mon cœur‖ et ma flèche acérée.Garde ta paix si douce‖ et tes dons, ô pasteur !Et ta gloire frivole‖ et ton roseau chanteur ;Coule loin des périls‖ d'inutiles années ;Mais moi, je poursuivrai‖ mes fières destinées.Fidèle à mon courage,‖ errante et sans regrets,Je finirai mes jours‖ dans les vastes forêts,Ou sur les monts voisins‖ de la voûte éternelle,Que l'aigle olympien‖ ombrage de son aile !Et là, le lion fauve,‖ ou le cerf aux abois,Rougira de mon sang‖ les verts sentiers des bois.Ainsi j'aurai vécu‖ sans connaître les larmes,Les jalouses fureurs‖ et les lâches alarmes.Libre du joug d'Éros,‖ libre du joug humain,Je n'aurai point brûlé‖ les flambeaux de l'hymen ;Sur le seuil nuptial‖ les vierges assembléesN'auront point murmuré‖ les hymnes désolées,Et jamais Ilythie,‖ avec impunité,N'aura courbé mon front‖ et flétri ma beauté.Aux bords de l'Isménus,‖ mes compagnes chériesCouvriront mon tombeau‖ de couronnes fleuries ;Puis, autour de ma cendre‖ entrelaçant leurs pas,Elles appelleront‖ qui ne les entend pas !Vierge j'aurai vécu,‖ vierge sera mon ombre ;Et quand j'aurai passé‖ le fleuve à l'onde sombre,Quand le doux Élysée‖ aux ombrages secrets,M'aura rendu mon arc,‖ mon carquois et mes traits,Artémis, gémissant‖ et déchirant ses voiles,Fixera mon image‖ au milieu des étoiles !
Versification
- Forme
- 4 distiquess (distiques)
- Rimes
- 64((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 4 distiquess
- Mots à la rime
- a l'Isménus / Vénus masculine, classiqueb sûre / blessure féminine, classiquec formé / inanimé masculine, classiqued ramures / murmures féminine, classiquee mousseux / paresseux masculine, classiquef éthérée / dorée féminine, classiqueg traits / forêts masculine, classiqueh prie / fleurie féminine, classiquei matin / thym masculine, classiquej diligente / argente féminine, classiquek blancs / étincelants masculine, classiquel joyeuse / l'yeuse féminine, classiquem pas masculine, classiquen belle / rebelle féminine, classiqueo charmant / amant masculine, classiquea nœuds / sablonneux masculine, classiqueb dorées / sacrées féminine, classiquec éclatants / flottants masculine, classiqued belles / ailes féminine, classiquee désirs / plaisirs masculine, classiquef efféminées / années féminine, classiqueg vœux / cheveux masculine, classiqueh ioniques / tuniques féminine, classiquei humains / mains masculine, classiquej compagne / montagne féminine, classiquek beauté / nudité masculine, classiquel molosses / véloces féminine, classiquem indolent / tremblant masculine, classiquen timide / humide féminine, classiqueo dieux / odieux masculine, classiquep Ortygie / rougie féminine, classiquea immortel / mortel masculine, classiqueb chasseresses / tresses féminine, classiquec soucieux / cieux masculine, classiqued Diane / platane féminine, classiquee lents / tremblants masculine, classiquef ténébreuses / heureuses féminine, classiqueg main / inhumain masculine, classiqueh l'aurore / sonore féminine, classiquei repos / troupeaux masculine, classiquej bénie / génie féminine, classiquek leçons / nourrissons masculine, classiquel sereine / reine féminine, classiquem mugiront / front masculine, classiquen corbeilles / abeilles féminine, classiqueo Thyoné / fortuné masculine, classiquep pères / prospères féminine, classiquea désir / loisir masculine, classiqueb sacrée / acérée féminine, classiquec pasteur / chanteur masculine, classiqued années / destinées féminine, classiquee regrets / forêts masculine, classiquef éternelle / aile féminine, classiqueg abois / bois masculine, classiqueh larmes / alarmes féminine, classiquei humain / l'hymen masculine, classiquej assemblées / désolées féminine, classiquek impunité / beauté masculine, classiquel chéries / fleuries féminine, classiquen ombre / sombre féminine, classiqueo secrets / traits masculine, classiquep voiles / étoiles féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes antiques, Librairie Marc Ducloux, Éditeur, 1852· numérisation Biblio.tic· Sources