Poèmes antiques, 1852
Hypatie
1847.
Au déclin des grandeurs‖ qui dominent la terre,Quand les cultes divins,‖ sous les siècles ployés,Reprenant de l'oubli‖ le sentier solitaire,Regardent s'écrouler‖ leurs autels foudroyés ;
Quand du chêne d'Hellas‖ la feuille vagabondeDes parvis désertés‖ efface le chemin,Et qu'au delà des mers‖ où l'ombre épaisse abonde,Vers un jeune soleil‖ flotte l'esprit humain ;
Toujours des dieux vaincus‖ embrassant la fortune,Un grand cœur les défend‖ du sort injurieux ;L'aube des jours nouveaux‖ le blesse et l'importune :Il suit à l'horizon‖ l'astre de ses aïeux.
Pour un destin meilleur‖ qu'un autre siècle naisseEt d'un monde épuisé‖ s'éloigne sans remords ;Fidèle au songe heureux‖ où fleurit sa jeunesse,Il entend tressaillir‖ la poussière des morts.
Les sages, les héros‖ se lèvent pleins de vie !Les poètes en chœur‖ murmurent leurs beaux noms ;Et l'Olympe idéal‖ qu'un chant sacré convie,Sur l'ivoire s'assied‖ dans les blancs parthénons.
Ô vierge, qui d'un pan‖ de ta robe pieuseCouvris la tombe auguste‖ où s'endormaient tes dieux :De leur culte éclipsé‖ prêtresse harmonieuse,Chaste et dernier rayon‖ détaché de leurs cieux !
Je t'aime et te salue,‖ ô vierge magnanime !Quand l'orage ébranla‖ le monde paternel.Tu suivis dans l'exil‖ cet Œdipe sublime,Et tu l'enveloppas‖ d'un amour éternel.
Debout, dans ta pâleur,‖ sous les sacrés portiquesQue des peuples ingrats‖ abandonnait l'essaim,Pythonisse enchaînée‖ aux trépieds prophétiques,Les immortels trahis‖ palpitaient dans ton sein.
Tu les voyais passer‖ dans la nue enflammée !De science et d'amour‖ ils t'abreuvaient encor ;Et la terre écoutait,‖ de ton rêve charmée,Chanter l'abeille attique‖ entre tes lèvres d'or.
Comme un jeune lotos‖ croissant sous l'œil des sages,Fleur de leur éloquence‖ et de leur équité,Tu faisais, sur la nuit‖ moins sombre des vieux âges,Resplendir ton génie‖ à travers ta beauté !
Le grave enseignement‖ des vertus éternellesS'épanchait de ta lèvre‖ au fond des cœurs charmés ;Et les galiléens‖ qui te rêvaient des ailes,Oubliaient leur dieu mort‖ pour tes dieux bien-aimés.
Mais le siècle emportait‖ ces âmes insoumisesQu'un lien trop fragile‖ enchaînait à tes pas ;Et tu les voyais fuir‖ vers les terres promises ;Mais toi qui savais tout,‖ tu ne les suivis pas !
Que t'importait, ô vierge,‖ un semblable délire ?Ne possédais-tu pas‖ cet idéal cherché ?Va ! Dans ces cœurs troublés‖ tes regards savaient lire,Et les dieux bienveillants‖ ne t'avaient rien caché.
Ô sage enfant, si pure‖ entre tes sœurs mortelles !Ô noble front, sans tache‖ entre les fronts sacrés !Quelle âme avait chanté‖ sur des lèvres plus belles,Et brûlé plus limpide‖ en des yeux inspirés ?
Sans effleurer jamais‖ ta robe immaculée,Les souillures du siècle‖ ont respecté tes mains :Tu marchais, l'œil tourné‖ vers la vie étoilée,Ignorante des maux‖ et des crimes humains.
L'homme en son cours fougueux‖ t'a frappée et maudite,Mais tu tombas plus grande !‖ Et maintenant, hélas !Le souffle de Platon‖ et le corps d'AphroditeSont partis à jamais‖ pour les beaux cieux d'Hellas !
Dors, ô blanche victime,‖ en notre âme profonde,Dans ton linceul de vierge‖ et ceinte de lotos ;Dors ! L'impure laideur‖ est la reine du monde,Et nous avons perdu‖ le chemin de Paros.
Les dieux sont en poussière‖ et la terre est muette ;Rien ne parlera plus‖ dans ton ciel déserté.Dors ! Mais vivante en lui,‖ chante au cœur du poèteL'hymne mélodieux‖ de la sainte beauté.
Elle seule survit,‖ immuable, éternelle.La mort peut disperser‖ les univers tremblants,Mais la beauté flamboie,‖ et tout renaît en elle,Et les mondes encor‖ roulent sous ses pieds blancs.
Versification
- Forme
- 19 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 19(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 19 quatrains
- Mots à la rime
- a terre / solitaire féminine, classiqueb ployés / foudroyés masculine, classiquea vagabonde / abonde féminine, classiqueb chemin / humain masculine, classiquea fortune / l'importune féminine, classiqueb injurieux / aïeux masculine, classiquea naisse / jeunesse féminine, classiqueb remords / morts masculine, classiquea vie / convie féminine, classiqueb noms / parthénons masculine, classiquea pieuse / harmonieuse féminine, classiqueb dieux / cieux masculine, classiquea magnanime / sublime féminine, classiqueb paternel / éternel masculine, classiquea portiques / prophétiques féminine, classiqueb l'essaim / sein masculine, classiquea enflammée / charmée féminine, classiqueb encor / d'or masculine, classiquea sages / âges féminine, classiqueb équité / beauté masculine, classiquea éternelles / ailes féminine, classiqueb charmés / bien-aimés masculine, classiquea insoumises / promises féminine, classiqueb pas masculine, classiquea délire / lire féminine, classiqueb cherché / caché masculine, classiquea mortelles / belles féminine, classiqueb sacrés / inspirés masculine, classiquea immaculée / étoilée féminine, classiqueb mains / humains masculine, classiquea maudite / d'Aphrodite féminine, classiqueb hélas / d'Hellas masculine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb lotos / Paros masculine, classiquea muette / poète féminine, classiqueb déserté / beauté masculine, classiquea éternelle / elle féminine, classiqueb tremblants / blancs masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes antiques, Librairie Marc Ducloux, Éditeur, 1852· numérisation Biblio.tic· Sources