Poèmes antiques, 1852
Odes anacréontiques
1855.
I Les libations
Sur le myrte frais‖ et l'herbe des bois,Au rythme amoureux‖ du mode ionique,Mollement couché,‖ j'assouplis ma voix.Éros, sur son cou‖ nouant sa tunique,Emplit en riant,‖ échanson joyeux,Ma coupe d'onyx‖ d'un flot de vin vieux.La vie est d'un jour‖ sous le ciel antique ;C'est un char qui roule‖ au stade olympique.Buvons, couronnés‖ d'hyacinthe en fleurs !À quoi bon verser‖ les liqueurs divinesSur le marbre inerte‖ où sont nos ruines,Ce peu de poussière‖ insensible aux pleurs ?Assez tôt viendront‖ les heures cruelles,Ô ma bien-aimée,‖ et la grande nuitOù nous conduirons,‖ dans l'Hadès, sans bruit,La danse des morts‖ sur les asphodèles !
II La coupe
Prends ce bloc d'argent,‖ adroit ciseleur.N'en fais point surtout‖ d'arme belliqueuse,Mais bien une coupe‖ élargie et creuseOù le vin ruisselle‖ et semble meilleur.Ne grave à l'entour‖ Bouvier ni pléiades,Mais le chœur joyeux‖ des belles mainades,Et l'or des raisins‖ chers à l'œil ravi,Et la verte vigne,‖ et la cuve rondeOù les vendangeurs‖ foulent à l'envi,De leurs pieds pourprés,‖ la grappe féconde.Que j'y voie encore‖ évoé vainqueur,Aphrodite, Éros‖ et les Hyménées,Et sous les grands bois‖ les vierges menéesLa verveine au front‖ et l'amour au cœur !
III La tige d’œillet
Éros m'a frappé‖ d'une tige molleD'œillets odorants‖ récemment cueillis :Il fuit à travers‖ les sombres taillis,À travers les prés‖ il m'entraîne et vole.Sans une onde vive‖ où me ranimer,Je le suis, je cours‖ dès l'aube vermeille ;Mes yeux sont déjà‖ près de se fermer,Je meurs ; mais le dieu‖ me dit à l'oreille :Oh ! Le faible cœur‖ qui ne peut aimer !
IV Le souhait
Du roi phrygien‖ la fille rebelleFut en noir rocher‖ changée autrefois ;La fière prokné‖ devint hirondelle,Et d'un vol léger‖ s'enfuit dans les bois.Pour moi, que ne suis-je,‖ ô chère maîtresse,Le miroir heureux‖ de te contempler,Le lin qui te voile‖ et qui te caresse,L'eau que sur ton corps‖ le bain fait couler,Le réseau charmant‖ qui contient et presseLe ferme contour‖ de ton jeune sein,La perle, ornement‖ de ton col que j'aime,Ton parfum choisi,‖ ta sandale même,Pour être foulé‖ de ton pied divin !
V La cavale
Ô jeune cavale,‖ au regard farouche,Qui cours dans les prés‖ d'herbe grasse emplis,L'écume de neige‖ argente ta bouche,La sueur ruisselle‖ à tes flancs polis.Vigoureuse enfant‖ des plaines de Thrace,Tu hennis au bord‖ du fleuve mouvant,Tu fuis, tu bondis,‖ la crinière au vent :Les daims auraient peine‖ à suivre ta trace.Mais bientôt, ployant‖ sur tes jarrets forts,Au hardi dompteur‖ vainement rebelle,Tu te soumettras,‖ humble et non moins belle,Et tes blanches dents‖ rongeront le mors !
VI Le portrait
Toi que Rhode entière‖ a couronné roiDu bel art de peindre,‖ artiste, entends-moi.Fais ma bien-aimée‖ et sa tresse noireOù la violette‖ a mis son parfum,Et l'arc délié‖ de ce sourcil brunQui se courbe et fuit‖ sous un front d'ivoire.Surtout, Rhodien,‖ que son œil soit bleuComme l'onde amère‖ et profond comme elle,Qu'il charme à la fois‖ et qu'il étincelle,Plein de volupté,‖ de grâce et de feu !Fais sa joue en fleur‖ et sa bouche rose,Et que le désir‖ y vole et s'y pose !Pour mieux soutenir‖ le carquois d'Éros,Que le cou soit ferme‖ et l'épaule ronde !Qu'une pourpre fine,‖ agrafée au dos,Flottante, et parfois‖ entr'ouverte, inondeSon beau corps plus blanc‖ que le pur Paros !Et sur ses pieds nus‖ aux lignes si belles,Adroit Rhodien,‖ entrelace encorLes nœuds assouplis‖ du cothurne d'or,Comme tu ferais‖ pour les immortelles !
VII L’abeille
Sur le vert Hymette,‖ Éros, un matin,Dérobait du miel‖ à la ruche attique,Mais, voyant le dieu‖ faire son butin,Une prompte abeille‖ accourt et le pique.L'enfant tout en pleurs,‖ le dieu maladroit,S'enfuit aussitôt,‖ souffle sur son doigt,Et jusqu'à Kypris‖ vole à tire d'aile,Oubliant son arc,‖ rouge et courroucé :— Ma mère, un petit‖ serpent m'a blesséMéchamment, dit-il,‖ de sa dent cruelle. —Tel se plaint Éros,‖ et Kypris en rit :— Tu blesses aussi,‖ mais nul n'en guérit ! —
VIII La cigale
Ô cigale, née‖ avec les beaux jours,Sur les verts rameaux‖ dès l'aube posée,Contente de boire‖ un peu de rosée,Et telle qu'un roi,‖ tu chantes toujours !Innocente à tous,‖ paisible et sans ruses,Le gai laboureur,‖ du chêne abrité,T'écoute de loin‖ annoncer l'été ;Apollon t'honore‖ autant que les muses,Et Zeus t'a donné‖ l'immortalité !Salut, sage enfant‖ de la terre antique,Dont le chant invite‖ à clore les yeux,Et qui, sous l'ardeur‖ du soleil attique,N'ayant chair ni sang,‖ vis semblable aux dieux !
IX La rose
Je dirai la rose‖ aux plis gracieux.La rose est le souffle‖ embaumé des dieux,Le plus cher souci‖ des muses divines.Je dirai ta gloire,‖ ô charme des yeux,Ô fleur de Kypris,‖ reine des collines !Tu t'épanouis‖ entre les beaux doigtsDe l'aube écartant‖ les ombres moroses ;L'air bleu devient rose,‖ et roses les bois ;La bouche et le sein‖ des nymphes sont roses !Heureuse la vierge‖ aux bras arrondisQui dans les halliers‖ humides te cueille !Heureux le front jeune‖ où tu resplendis !Heureuse la coupe‖ où nage ta feuille !Ruisselante encor‖ du flot paternel,Quand de la mer bleue‖ Aphrodite écloseÉtincela nue‖ aux clartés du ciel,La terre jalouse‖ enfanta la rose ;Et l'Olympe entier,‖ d'amour transporté,Salua la fleur‖ avec la beauté !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 9[abab] 8[aa] 13[abba] 3[ababa] 1[abbab] 1[aabab]
- Mètre
- Décasyllabes· profil 5+5
- Mots à la rime
- a bois / voix masculine, classiqueb ionique / tunique féminine, classiquec joyeux / vieux masculine, classiqued antique / olympique féminine, classiquee fleurs / pleurs masculine, classiquef divines / ruines féminine, classiqueg cruelles / asphodèles féminine, classiqueh nuit / bruit masculine, classiquea ciseleur / meilleur masculine, classiqueb belliqueuse / creuse féminine, classiquec pléiades / mainades féminine, classiqued ravi / l'envi masculine, classiquee ronde / féconde féminine, classiquef vainqueur / cœur masculine, classiqueg Hyménées / menées féminine, classiquea molle / vole féminine, classiqueb cueillis / taillis masculine, classiquec ranimer / fermer / aimer masculine, classiqued vermeille / l'oreille féminine, classiquea rebelle / hirondelle féminine, classiqueb autrefois / bois masculine, classiquec maîtresse / caresse / presse féminine, classiqued contempler / couler masculine, classiquee sein / divin masculine, classiquef j'aime / même féminine, classiquea farouche / bouche féminine, classiqueb emplis / polis masculine, classiquec Thrace / trace féminine, classiqued mouvant / vent masculine, classiquee forts / mors masculine, classiquef rebelle / belle féminine, classiquea roi / entends-moi masculine, classiqueb noire / d'ivoire féminine, classiquec parfum / brun masculine, classiqued bleu / feu masculine, classiquee elle / étincelle féminine, classiquef rose / pose féminine, classiqueg d'Éros / dos / Paros masculine, classiqueh ronde / inonde féminine, classiquei belles / immortelles féminine, classiquej encor / d'or masculine, classiquea matin / butin masculine, classiqueb attique / pique féminine, classiquec maladroit / doigt masculine, classiqued d'aile / cruelle féminine, classiquee courroucé / blessé masculine, classiquef rit / guérit masculine, classiquea jours / toujours masculine, classiqueb posée / rosée féminine, classiquec ruses / muses féminine, classiqued abrité / l'été / l'immortalité masculine, classiquee antique / attique féminine, classiquef yeux / dieux masculine, classiquea gracieux / dieux / yeux masculine, classiqueb divines / collines féminine, classiquec doigts / bois masculine, classiqued moroses / roses féminine, classiquee arrondis / resplendis masculine, classiquef cueille / feuille féminine, classiqueg paternel / ciel masculine, classiqueh éclose / rose féminine, classiquei transporté / beauté masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
129 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes antiques, Librairie Marc Ducloux, Éditeur, 1852· numérisation Biblio.tic· Sources