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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes antiques, 1852

La Vision de Brahma

Charles-Marie Leconte de Lisle· 50 quatrains, alexandrins, 200 vers

1857.

Tandis qu'enveloppé‖ des ténèbres premières,Brahma cherchait en soi‖ l'origine et la fin,La mâyâ le couvrit‖ de son réseau divin,Et son cœur sombre et froid‖ se fondit en lumières.

Aux pics du Kaîlaça,‖ d'où l'eau vive et le mielFiltrent des verts figuiers‖ et des rouges érables,D'où le saint fleuve verse‖ en courbes immuablesSes cascades de neige‖ à travers l'arc-en-ciel ;

Parmi les coqs guerriers,‖ les paons aux belles queues,L'essaim des Apsaras‖ qui bondissaient en chœur,Et le vol des esprits‖ bercés dans leur langueur,Et les riches oiseaux‖ lissant leurs plumes bleues ;

Sur sa couche semblable‖ à l'écume du lait,Il vit celui que nul‖ n'a vu, l'âme des âmes,Tel qu'un frais nymphéa‖ dans une mer de flammesD'où l'être en millions‖ de formes ruisselait :

Hâri, le réservoir‖ des inertes délices,Dont le beau corps nageait‖ dans un rayonnement,Qui méditait le monde,‖ et croisait mollementComme deux palmiers d'or‖ ses vénérables cuisses.

De son parasol rose‖ en guirlandes flottaientDes perles et des fleurs‖ parmi ses tresses brunes,Et deux cygnes, brillants‖ comme deux pleines lunes,Respectueusement‖ de l'aile l'éventaient.

Sur sa lèvre écarlate,‖ ainsi que des abeilles,Bourdonnaient les védas,‖ ivres de son amour ;Sa gloire ornait son col‖ et flamboyait autour ;Des blocs de diamant‖ pendaient à ses oreilles.

À ses reins verdoyaient‖ des forêts de bambous ;Des lacs étincelaient‖ dans ses paumes fécondes ;Son souffle égal et pur‖ faisait rouler les mondesQui jaillissaient de lui‖ pour s'y replonger tous.

Un Açvatha touffu‖ l'abritait de ses palmes ;Et, dans la bienheureuse‖ et sainte inaction,Il se réjouissait‖ de sa perfection,Immobile, les yeux‖ resplendissants, mais calmes.

Oh ! Qu'il était aimable‖ à voir, l'être parfait,Le dieu jeune, embelli‖ d'inexprimables charmes,Celui qui ne connaît‖ les désirs ni les larmes,Par qui l'insatiable‖ est enfin satisfait !

Comme deux océans,‖ troubles pour les profanes,Mais, pour les cœurs pieux,‖ miroirs de pureté,Abîmes de repos‖ et de sérénité,Que ses yeux étaient doux,‖ qu'ils étaient diaphanes !

À son ombre, le sein‖ parfumé de çantal,Mille vierges, au fond‖ de l'étang circulaire,Semblaient, à travers l'onde‖ inviolée et claire,Des colombes d'argent‖ dans un nid de cristal.

De bleus rayons baignaient‖ leurs paupières mi-closes ;Leurs bras polis tintaient‖ sous des clochettes d'or ;Et leurs cheveux couvraient‖ d'un souple et noir trésorLa neige de leur gorge‖ où rougissaient des roses.

Dans l'onde où le lotus‖ primitif a fleuri,Assises sur le sable‖ aux luisantes coquilles,Telles apparaissaient‖ ces mille belles filles,Frais et jeunes reflets‖ du suprême Hâri.

À la droite du dieu,‖ penché sur ses cavales,L'ardent archer faisait‖ sonner le plein carquois ;Et l'aurore guidait‖ du bout de ses beaux doigtsL'attelage aux grands yeux,‖ aux poils roses et pâles.

À gauche, un géant pourpre‖ et sinistre, portantDes crânes chevelus‖ en ceinture à ses hanches,L'œil creux, triste, affamé,‖ grinçant de ses dents blanches,Broyait et dévorait‖ l'univers palpitant.

Sous les pieds de Hâri,‖ la mer, des vents battue,Gonflait sa houle immense‖ et secouait les monts,Remuant à grand bruit‖ ses forêts de limonsSur le dos âpre et dur‖ de l'antique tortue.

Et la terre étalait‖ ses végétationsOù tigres et pythons‖ poursuivaient les gazelles,Et ses mille cités‖ où les races mortellesGermaient, mêlant le rire‖ aux lamentations.

Mais Brahma, dès qu'il vit‖ l'être-principe en face,Sentit comme une force‖ irrésistible en lui,Et la concavité‖ de son crâne éblouiReculer, se distendre,‖ et contenir l'espace.

Les constellations‖ jaillirent de ses yeux ;Son souffle condensa‖ le monceau des nuées ;Il entendit monter‖ les sèves déchaînéesEt croître dans son sein‖ l'océan furieux.

Sagesse et passions,‖ vertus, vices des hommes,Désirs, haines, amours,‖ maux et félicité,Tout rugit et chanta‖ dans son cœur agité :Il ne dit plus : je suis !‖ Mais il pensa : nous sommes !

Ainsi, devant le roi‖ des monts Kalatçalas,Qui fait s'épanouir‖ les mondes sur sa tige,Brahma crut, dilaté‖ par l'immense vertige,Que son cerveau divin‖ se brisait en éclats.

Puis, abaissant les yeux,‖ il dit : — Maître des maîtres,Dont la force est interne‖ et sans borne à la fois,Je ne puis concevoir,‖ en sa cause et ses lois,Le cours tumultueux‖ des choses et des êtres.

S'il n'est rien, sinon toi,‖ Hâri, suprême dieu !Si l'univers vivant‖ en toi germe et respire ;Si rien sur ton essence‖ unique n'a d'empire,L'action, ni l'état,‖ ni le temps, ni le lieu ;

D'où vient qu'aux cieux troublés‖ ta force se déchaîne ?D'où vient qu'elle bondisse‖ et hurle avec les flots ?D'où vient que, remplissant‖ la terre de sanglots,Tu souffres, ô mon maître,‖ au sein de l'âme humaine ?

Et moi, moi qui, durant‖ mille siècles, plongéComme un songe mauvais‖ dans la nuit primitive,Porte un doute cuisant‖ que le désir ravive,Ce mal muet toujours,‖ toujours interrogé ;

Qui suis-je ? Réponds-moi,‖ raison des origines !Suis-je l'âme d'un monde‖ errant par l'infini,Ou quelque antique orgueil,‖ de ses actes puni,Qui ne peut remonter‖ à ses sources divines ?

C'est en vain qu'explorant‖ mon cœur de toutes parts,J'excite une étincelle‖ en sa cavité sombre…Mais je pressens la fin‖ des épreuves sans nombre,Puisque ta vision‖ éclate à mes regards.

Change en un miel divin‖ mon immense amertume ;Parle, fixe à jamais‖ mes vœux irrésolus,Afin que je m'oublie‖ et que je ne sois plus,Et que la vérité‖ m'absorbe et me consume. —

Il se tut, et l'esprit‖ suprême, l'être pur,Fixa sur lui ses yeux‖ d'où naissent les aurores ;Et du rouge contour‖ de ses lèvres sonoresUn rire éblouissant‖ s'envola dans l'azur.

Et les vierges du lit‖ nacré de l'eau profonde,D'un mouvement joyeux‖ troublèrent en nageantCe bleu rideau marbré‖ d'une écume d'argent,Et parmi les lotus‖ se bercèrent sur l'onde.

L'Açvatha, du pivot‖ au sommet, frissonna,Agitant sur Hâri‖ ses palmes immortelles ;Les cygnes réjouis‖ battirent des deux ailes,Et le parasol rose‖ au-dessus rayonna.

Sûryâ fit cabrer‖ les sept cavales rousses,Rétives sous le mors,‖ au zénith enflammé ;Et l'aurore arrêta‖ dans le ciel parfuméLes vaches du matin,‖ patientes et douces.

Tel que des lueurs d'or‖ dans la vapeur du soir,Chaque esprit entr'ouvrit‖ ses ailes indécises ;La montagne oscillante‖ exhala dans les brisesSes arômes sacrés,‖ comme d'un encensoir.

Les Apsaras, rompant‖ les chœurs au vol agile,S'accoudèrent sur l'herbe‖ où fleurit le saphir ;Le saint fleuve en suspens‖ cessa de retentirEt se cristallisa‖ dans sa chute immobile.

Un vaste étonnement‖ surgit ainsi de toutQuand Brahma se fut tu‖ dans l'espace suprême :Le géant affamé,‖ le destructeur lui-même,Interrompit son œuvre‖ et se dressa debout.

Et voici qu'une voix‖ grave, paisible, immense,Sans échos, remplissant‖ les sept sphères du ciel,La voix de l'incréé‖ parlant à l'éternel,S'éleva sans troubler‖ l'ineffable silence.

Ce n'était point un bruit‖ humain, un son pareilAu retentissement‖ de la foudre ou des vagues ;Mais plutôt ces rumeurs‖ magnifiques et vaguesQui circulent en vous,‖ mystères du sommeil !

Or Brahma, haletant‖ sous la voix innomméeQui pénétrait en lui,‖ mais pour n'en plus sortir,Sentit de volupté‖ son cœur s'anéantirComme au jour la rosée‖ en subtile fumée.

Et cette voix disait :‖ — Si je gonfle les mers,Si j'agite les cœurs‖ et les intelligences,J'ai mis mon énergie‖ au sein des apparences,Et durant mon repos‖ j'ai songé l'univers.

Dans l'œuf irrévélé‖ qui contient tout en germe,Sous mon souffle idéal‖ je l'ai longtemps couvé ;Puis, vigoureux, et tel‖ que je l'avais rêvé,Pour éclore, il brisa‖ du front sa coque ferme.

Dès son premier élan,‖ rude et capricieux,Je lui donnai pour lois‖ ses forces naturelles ;Et, vain jouet des combats‖ qui se livraient entre elles,De sa propre puissance‖ il engendra ses dieux.

Indra roula sa foudre‖ aux flancs des précipices ;La mer jusques aux cieux‖ multiplia ses bonds ;L'homme fit ruisseler‖ le sang des étalonsSur la pierre cubique,‖ autel des sacrifices.

Et moi, je m'incarnai‖ dans les héros anciens ;J'allai, purifiant‖ les races ascétiques ;Et, le cœur transpercé‖ de mes flèches mystiques,L'homme noir de lanka‖ rugit dans mes liens.

Toute chose depuis‖ fermente, vit, s'achève ;Mais rien n'a de substance‖ et de réalité,Rien n'est vrai que l'unique‖ et morne éternité :Ô Brahma ! Toute chose‖ est le rêve d'un rêve.

La mâyâ dans mon sein‖ bouillonne en fusion,Dans son prisme changeant‖ je vois tout apparaîtreCar ma seule inertie‖ est la source de l'être :La matrice du monde‖ est mon illusion.

C'est elle qui s'incarne‖ en ses formes diverses,Esprits et corps, ciel pur,‖ monts et flots orageux,Et qui mêle, toujours‖ impassible en ses jeux,Aux sereines vertus‖ les passions perverses.

Mais par l'inaction,‖ l'austérité, la foi,Tandis que, sans faiblir‖ durant l'épreuve rude,Toute vertu se fond‖ dans ma béatitude,Les noires passions‖ sont distinctes en moi.

Brahma ! Tel est le rêve‖ où ton esprit s'abîme.N'interroge donc plus‖ l'auguste vérité :Que serais-tu, sinon‖ ma propre vanitéEt le doute secret‖ de mon néant sublime ? —

Et sur les sommets d'or‖ du divin Kaîlaça,Où nage dans l'air pur‖ le vol des blancs génies,L'inexprimable voix‖ cessant ses harmonies,La vision terrible‖ et sainte s'effaça.

Versification

Forme
50 quatrains (quatrains)
Rimes
50(abba)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
50 quatrains
Mots à la rime
a premières / lumières féminine, classiqueb fin / divin masculine, classiquea miel / l'arc-en-ciel masculine, classiqueb érables / immuables féminine, classiquea queues / bleues féminine, classiqueb chœur / langueur masculine, classiquea lait / ruisselait masculine, classiqueb âmes / flammes féminine, classiquea délices / cuisses féminine, classiqueb rayonnement / mollement masculine, classiquea flottaient / l'éventaient masculine, classiqueb brunes / lunes féminine, classiquea abeilles / oreilles féminine, classiqueb amour / autour masculine, classiquea bambous / tous masculine, classiqueb fécondes / mondes féminine, classiquea palmes / calmes féminine, classiqueb inaction / perfection masculine, classiquea parfait / satisfait masculine, classiqueb charmes / larmes féminine, classiquea profanes / diaphanes féminine, classiqueb pureté / sérénité masculine, classiquea çantal / cristal masculine, classiqueb circulaire / claire féminine, classiquea mi-closes / roses féminine, classiqueb d'or / trésor masculine, classiquea fleuri / Hâri masculine, classiqueb coquilles / filles féminine, classiquea cavales / pâles féminine, classiqueb carquois / doigts masculine, classiquea portant / palpitant masculine, classiqueb hanches / blanches féminine, classiquea battue / tortue féminine, classiqueb monts / limons masculine, classiquea végétations / lamentations masculine, classiqueb gazelles / mortelles féminine, classiquea face / l'espace féminine, classiqueb lui / ébloui masculine, classiquea yeux / furieux masculine, classiqueb nuées / déchaînées féminine, classiquea hommes / sommes féminine, classiqueb félicité / agité masculine, classiquea Kalatçalas / éclats masculine, classiqueb tige / vertige féminine, classiquea maîtres / êtres féminine, classiqueb fois / lois masculine, classiquea dieu / lieu masculine, classiqueb respire / d'empire féminine, classiquea déchaîne / humaine féminine, classiqueb flots / sanglots masculine, classiquea plongé / interrogé masculine, classiqueb primitive / ravive féminine, classiquea origines / divines féminine, classiqueb l'infini / puni masculine, classiquea parts / regards masculine, classiqueb sombre / nombre féminine, classiquea amertume / consume féminine, classiqueb irrésolus / plus masculine, classiquea pur / l'azur masculine, classiqueb aurores / sonores féminine, classiquea profonde / l'onde féminine, classiqueb nageant / d'argent masculine, classiquea frissonna / rayonna masculine, classiqueb immortelles / ailes féminine, classiquea rousses / douces féminine, classiqueb enflammé / parfumé masculine, classiquea soir / encensoir masculine, classiqueb indécises / brises féminine, classiquea agile / immobile féminine, classiqueb saphir / retentir masculine, classiquea tout / debout masculine, classiqueb suprême / lui-même féminine, classiquea immense / silence féminine, classiqueb ciel / l'éternel masculine, classiquea pareil / sommeil masculine, classiqueb vagues féminine, classiquea innommée / fumée féminine, classiqueb sortir / s'anéantir masculine, classiquea mers / l'univers masculine, classiqueb intelligences / apparences féminine, classiquea germe / ferme féminine, classiqueb couvé / rêvé masculine, classiquea capricieux / dieux masculine, classiqueb naturelles / elles féminine, classiquea précipices / sacrifices féminine, classiqueb bonds / étalons masculine, classiquea anciens / liens masculine, classiqueb ascétiques / mystiques féminine, classiquea s'achève / rêve féminine, classiqueb réalité / éternité masculine, classiquea fusion / illusion masculine, classiqueb apparaître / l'être féminine, classiquea diverses / perverses féminine, classiqueb orageux / jeux masculine, classiquea foi / moi masculine, classiqueb rude / béatitude féminine, classiquea s'abîme / sublime féminine, classiqueb vérité / vanité masculine, classiquea Kaîlaça / s'effaça masculine, classiqueb génies / harmonies féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

200 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes antiques, Librairie Marc Ducloux, Éditeur, 1852· numérisation Biblio.tic· Sources