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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes antiques, 1852

Thestylis

Charles-Marie Leconte de Lisle· 6 distiquess, alexandrins, 88 vers

1862.

Aux pentes du coteau,‖ sous les roches moussues,L'eau vive en murmurant‖ filtre par mille issues,Croît, déborde, et remue‖ en son cours diligentLa mélisse odorante‖ et les cailloux d'argent.Le soir monte : on entend‖ s'épandre dans les plainesDe flottantes rumeurs‖ et de vagues haleines,Le doux mugissement‖ des grands bœufs fatiguésQui s'arrêtent pour boire‖ en traversant les gués,Et sous les rougeurs d'or‖ du soleil qui déclineLe bruit grêle des pins‖ au front de la colline.Dans les sentiers pierreux‖ qui mènent à la mer,Rassasié de thym‖ et de cytise amer,L'indocile troupeau‖ des chèvres aux poils lissesDe son lait parfumé‖ va remplir les éclisses ;Le tintement aigu‖ des agrestes grelotsS'unit par intervalle‖ à la plainte des flots,Tandis que, prolongeant‖ d'harmonieuses luttes,Les jeunes chevriers‖ soufflent aux doubles flûtes.

Tout s'apaise : l'oiseau‖ rentre dans son nid frais ;Au sortir des joncs verts,‖ les nymphes des marais,Le sein humide encor,‖ ceintes d'herbes fleuries,Les bras entrelacés,‖ dansent dans les prairies.C'est l'heure où Thestylis,‖ la vierge de l'Aitna,Aux yeux étincelants‖ comme ceux d'Athana,En un noir diadème‖ a renoué sa tresse,Et sur son genou ferme‖ et nu de chasseresse,À la hâte, agrafant‖ la robe aux souples plis,Par les âpres chemins‖ de sa grâce embellis,Rapide et blanche, avec‖ son amphore d'argile,Vers cette source claire‖ accourt d'un pied agile,Et s'assied sur le roc‖ tapissé de gazon,D'où le regard s'envole‖ à l'immense horizon.

Ni la riche Milet‖ qu'habitent les iônes,Ni Syracuse où croît‖ l'hélichryse aux fruits jaunes,Ni Korinthe où le marbre‖ a la blancheur du lys,N'ont vu fleurir au jour‖ d'égale à Thestylis.Grande comme Artémis‖ et comme elle farouche,Nul baiser n'a jamais‖ brûlé sa belle bouche ;Jamais, dans le vallon,‖ autour de l'oranger,Elle n'a, les pieds nus,‖ conduit un chœur léger,Ou, le front couronné‖ de myrtes et de rose,Au furtif hyménée‖ ouvert sa porte close ;Mais quand la nuit divine‖ allume l'astre aux cieux,Il lui plaît de hanter‖ le mont silencieux,Et de mêler au bruit‖ de l'onde qui murmureD'un cœur blessé la plainte‖ harmonieuse et pure :

— Jeune immortel, que j'aime‖ et que j'attends toujours,Chère image entrevue‖ à l'aube de mes jours !Si, d'un désir sublime‖ en secret consumée,J'ai dédaigné les pleurs‖ de ceux qui m'ont aimée,Et si je n'ai versé,‖ dans l'attente du ciel,Les parfums de mon cœur‖ qu'au pied de ton autel ;Soit que ton arc résonne‖ au sein des halliers sombres ;Soit que, réglant aux cieux‖ le rythme d'or des nombres,D'un mouvement égal‖ ton archet inspiréDes muses aux neuf voix‖ guide le chœur sacré ;Soit qu'à l'heure riante‖ où, sous la glauque aurore,L'aile du vent joyeux‖ trouble la mer sonore,Des baisers de l'écume‖ argentant tes cheveux,Tu fendes le flot clair‖ avec tes bras nerveux ;Oh ! Quel que soit ton nom,‖ dieu charmant de mes rêves,Entends-moi ! Viens ! Je t'aime,‖ et les heures sont brèves !Viens ! Sauve par l'amour‖ et l'immortalité,Ravis au temps jaloux‖ la fleur de ma beauté ;Ou, si tu dois un jour‖ m'oublier sur la terre,Que ma cendre repose‖ en ce lieu solitaire,Et qu'une main amie‖ y grave pour adieu :— Ici dort Thestylis,‖ celle qu'aimait un dieu ! —

Elle se tait, écoute,‖ et dans l'ombre nocturne,Accoudant son beau bras‖ sur la rondeur de l'urne.Le sein ému, le front‖ à demi soulevé,Inquiète, elle attend‖ celui qu'elle a rêvé.Et le vent monotone‖ endort les noirs feuillages ;La mer en gémissant‖ berce les coquillages ;La montagne muette,‖ au loin, de toutes parts,Des coteaux aux vallons,‖ brille de feux épars ;Et la source elle-même,‖ au travers de la mousse,S'agite et fuit avec‖ une chanson plus douce.

Mais le jeune immortel,‖ le céleste inconnu,L'amant mystérieux‖ et cher n'est pas venu !Il faut partir, hélas !‖ Et regagner la plaine.Thestylis sur son front‖ pose l'amphore pleine,S'éloigne, hésite encore,‖ et sent couler ses pleurs ;De la joue et du col‖ s'effacent les couleurs ;Son corps charmant, Éros,‖ frissonne de tes fièvres !Mais bientôt, œil brillant,‖ un fier sourire aux lèvres,Elle songe tout bas,‖ reprenant son chemin :— Je l'aime et je suis belle !‖ Il m'entendra demain ! —

Versification

Forme
6 distiquess (distiques)
Rimes
44((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
6 distiquess
Mots à la rime
a moussues / issues féminine, classiqueb diligent / d'argent masculine, classiquec plaines / haleines féminine, classiqued fatigués / gués masculine, classiquee décline / colline féminine, classiquef mer / amer masculine, classiqueg lisses / éclisses féminine, classiqueh grelots / flots masculine, classiquei luttes / flûtes féminine, classiquea frais / marais masculine, classiqueb fleuries / prairies féminine, classiquec l'Aitna / d'Athana masculine, classiqued tresse / chasseresse féminine, classiquee plis / embellis masculine, classiquef d'argile / agile féminine, classiqueg gazon / horizon masculine, classiquea iônes / jaunes féminine, classiqueb lys / Thestylis masculine, classiquec farouche / bouche féminine, classiqued l'oranger / léger masculine, classiquee rose / close féminine, classiquef cieux / silencieux masculine, classiqueg murmure / pure féminine, classiquea toujours / jours masculine, classiqueb consumée / aimée féminine, classiquec ciel / autel masculine, classiqued sombres / nombres féminine, classiquee inspiré / sacré masculine, classiquef aurore / sonore féminine, classiqueg cheveux / nerveux masculine, classiqueh rêves / brèves féminine, classiquei l'immortalité / beauté masculine, classiquej terre / solitaire féminine, classiquek adieu / dieu masculine, classiquea nocturne / l'urne féminine, classiqueb soulevé / rêvé masculine, classiquec feuillages / coquillages féminine, classiqued parts / épars masculine, classiquee mousse / douce féminine, classiquea inconnu / venu masculine, classiqueb plaine / pleine féminine, classiquec pleurs / couleurs masculine, classiqued fièvres / lèvres féminine, classiquee chemin / demain masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes antiques, Librairie Marc Ducloux, Éditeur, 1852· numérisation Biblio.tic· Sources