Poèmes barbares, 1862
Christine
Une étoile d'or‖ là-bas illumineLe bleu de la nuit,‖ derrière les monts.La lune blanchit‖ la verte colline :— Pourquoi pleures-tu,‖ petite Christine ?Il est tard, dormons.
— Mon fiancé dort‖ sous la noire terre,Dans la froide tombe‖ il rêve de nous.Laissez-moi pleurer,‖ ma peine est amère ;Laissez-moi gémir‖ et veiller, ma mère :Les pleurs me sont doux. —
La mère repose,‖ et Christine pleure,Immobile auprès‖ de l'âtre noirci.Au long tintement‖ de la douzième heure,Un doigt léger frappe‖ à l'humble demeure :— Qui donc vient ici ?
— Tire le verrou,‖ Christine, ouvre vite :C'est ton jeune ami,‖ c'est ton fiancé.Un suaire étroit‖ à peine m'abrite ;J'ai quitté pour toi,‖ ma chère petite,Mon tombeau glacé. —
Et cœur contre cœur‖ tous deux ils s'unissent.Chaque baiser dure‖ une éternité :Les baisers d'amour‖ jamais ne finissent.Ils causent longtemps ;‖ mais les heures glissent,Le coq a chanté.
Le coq a chanté,‖ voici l'aube claire ;L'étoile s'éteint,‖ le ciel est d'argent.— Adieu, mon amour,‖ souviens-toi, ma chère !Les morts vont rentrer‖ dans la noire terre,Jusqu'au jugement.
— O mon fiancé,‖ souffres-tu, dit-elle,Quand le vent d'hiver‖ gémit dans les bois,Quand la froide pluie‖ aux tombeaux ruisselle ?Pauvre ami, couché‖ dans l'ombre éternelle,Entends-tu ma voix ?
— Au rire joyeux‖ de ta lèvre rose,Mieux qu'au soleil d'or‖ le pré rougissant,Mon cercueil s'emplit‖ de feuilles de rose ;Mais tes pleurs amers‖ dans ma tombe closeFont pleuvoir du sang.
Ne pleure jamais !‖ Ici-bas tout cesse,Mais le vrai bonheur‖ nous attend au ciel.Si tu m'as aimé,‖ garde ma promesse :Dieu nous rendra tout,‖ amour et jeunesse,Au jour éternel.
— Non ! je t'ai donné‖ ma foi virginale ;Pour me suivre aussi,‖ ne mourrais-tu pas ?Non ! je veux dormir‖ ma nuit nuptiale,Blanche, à tes côtés,‖ sous la lune pâle,Morte entre tes bras ! —
Lui ne répond rien.‖ Il marche et la guide.A l'horizon bleu‖ le soleil paraît.Ils hâtent alors‖ leur course rapide,Et vont, traversant‖ sur la mousse humideLa longue forêt.
Voici les pins noirs‖ du vieux cimetière.— Adieu, quitte-moi,‖ reprends ton chemin ;Mon unique amour,‖ entends ma prière ! —Mais Elle au tombeau‖ descend la première,Et lui tend la main.
Et, depuis ce jour,‖ sous la croix de cuivre,Dans la même tombe‖ ils dorment tous deux.O sommeil divin‖ dont le charme enivre !Ils aiment toujours.‖ Heureux qui peut vivreEt mourir comme eux !
Versification
- Forme
- 13 quintils (quintils)
- Rimes
- 13(abaab)
- Mètre
- Décasyllabes et pentasyllabes (52 de 10, 13 de 5)· profil 5, 5+5
- Strophes
- 13 quintils
- Mots à la rime
- a illumine / colline / Christine féminine, classiqueb monts / dormons masculine, classiquea terre / amère / mère féminine, classiqueb nous / doux masculine, classiquea pleure / heure / demeure féminine, classiqueb noirci / ici masculine, classiquea vite / m'abrite / petite féminine, classiqueb fiancé / glacé masculine, classiquea s'unissent / finissent / glissent féminine, classiqueb éternité / chanté masculine, classiquea claire / chère / terre féminine, classiqueb d'argent / jugement masculine, classiquea dit-elle / ruisselle / éternelle féminine, classiqueb bois / voix masculine, classiquea rose / close féminine, classiqueb rougissant / sang masculine, classiquea cesse / promesse / jeunesse féminine, classiqueb ciel / éternel masculine, classiquea virginale / nuptiale / pâle féminine, classiqueb pas / bras masculine, classiquea guide / rapide / humide féminine, classiqueb paraît / forêt masculine, classiquea cimetière / prière / première féminine, non classiqueb chemin / main masculine, classiquea cuivre / enivre / vivre féminine, classiqueb deux / eux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
65 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources