Poèmes barbares, 1862
Le Jugement de Komor
La lune sous la nue‖ errait en mornes flammes,Et la tour de Komor,‖ du Jarle de Kemper,Droite et ferme, montait‖ dans l'écume des lames.
Sous le fouet redoublé‖ des rafales d'hiverLa tour du vieux Komor‖ dressait sa masse haute,Telle qu'un cormoran‖ qui regarde la mer.
Un grondement immense‖ enveloppait la côte.Sur les flots palpitaient,‖ blêmes, de toutes parts,Les âmes des noyés‖ qui moururent en faute.
Et la grêle tintait‖ contre les noirs remparts,Et le vent secouait‖ la herse aux lourdes chaînes,Et tordait les grands houx‖ sur les talus épars.
Dans les fourrés craquaient‖ les rameaux morts des chênes,Tandis que par instants‖ un maigre carnassierHurlait lugubrement‖ sur les dunes prochaines.
Or, au feu d'une torche‖ en un flambeau grossier,Le Jarle, dans sa tour‖ vieille que la mer ronge,Marchait, les bras croisés‖ sur sa cotte d'acier.
Muet, sourd au fracas‖ qui roule et se prolonge,Comprimant de ses poings‖ la rage de son cœur,Le Jarle s'agitait‖ comme en un mauvais songe.
C'était un haut vieillard,‖ sombre et plein de vigueur.Sur sa joue aux poils gris,‖ lourde, une larme viveDe l'angoisse soufferte‖ accusait la rigueur.
Au fond, contre le mur,‖ tel qu'une ombre pensive,Un grand Christ. Une cloche‖ auprès. Sur un bloc basUne épée au pommeau‖ de fer, nue et massive.
— Ce moine, dit Komor,‖ n'en finira-t-il pas ? —Il ploya, ce disant,‖ les genoux sur la dalle,Devant le crucifix‖ de chêne, et pria bas.
On entendit sonner‖ le bruit d'une sandale :Un homme à robe brune‖ écarta lentementL'épais rideau de cuir‖ qui fermait cette salle.
— Jarle ! j'ai fait selon‖ votre commandement,Après celui de Dieu,‖ dit le moine. A cette heure,Ne souillez pas vos mains,‖ Jarle ! soyez clément.
— Sire moine, il suffit.‖ Sors, Il faut qu'elle meure,Celle qui, méprisant‖ le saint nœud qui nous joint,Fit entrer lâchement‖ la honte en ma demeure.
Mais la main d'un vil serf‖ ne la touchera point. —Et le moine sortit ;‖ et Komor, sur la cloche,Comme d'un lourd marteau,‖ frappa deux fois du poing.
Le tintement sinistre‖ alla, de proche en proche,Se perdre aux bas arceaux‖ où les ancêtres mortsDormaient, les bras en croix,‖ sans peur et sans reproche.
Puis tout se tut. Le vent‖ faisait rage au dehors ;Et la mer, soulevant‖ ses lames furibondes,Ébranlait l'escalier‖ crevassé de ses bords.
Une femme, à pas lents,‖ très belle, aux tresses blondes,De blanc vêtue, aux yeux‖ calmes, tristes et doux,Entra, se détachant‖ des ténèbres profondes.
Elle vit, sans trembler‖ ni fléchir les genoux,Le crucifix, le bloc,‖ le fer hors de la gaine,Et, muette, se tint‖ devant le vieil époux.
Lui, plus pâle, frémit,‖ plein d'amour et de haine,L'enveloppa longtemps‖ d'un regard sans merci,Puis dit d'une voix sourde :‖ — Il faut mourir, Tiphaine.
— Sire Jarle, que Dieu‖ vous garde ! Me voici.J'ai supplié Jésus,‖ Notre-Dame et sainte Anne :Désormais je suis prête.‖ Or, n'ayez nul souci.
— Tiphaine, indigne enfant‖ des braves chefs de Vanne,Opprobre de ta race‖ et honte de Komor,Conjure le Sauveur,‖ afin qu'il ne te damne ;
J'ai souffert très longtemps :‖ je puis attendre encor. —Le Jarle recula‖ dans l'angle du mur sombre,Et Tiphaine pria‖ sous ses longs cheveux d'or.
Et sur le bloc l'épée‖ étincelait dans l'ombre,Et la torche épandait‖ sa sanglante clarté,Et la nuit déroulait‖ toujours ses bruits sans nombre.
Tiphaine s'oublia‖ dans un rêve enchanté…Elle ceignit son front‖ de roses en guirlande,Comme aux jours de sa joie‖ et de sa pureté.
Elle erra, respirant‖ ton frais arôme, ô lande !Elle revint suspendre,‖ ô Vierge, à ton autel,Le voile aux fleurs d'argent‖ et son âme en offrande.
Et voici qu'elle aima‖ d'un amour immortel.Saintes heures de foi,‖ d'espérance céleste,Elle vit dans son cœur‖ se rouvrir votre ciel !
Puis un brusque nuage,‖ une union funeste :Le grave et vieil époux‖ au lieu du jeune amant…De l'aurore divine,‖ hélas ! rien qui lui reste !
Le retour de celui‖ qu'elle aimait ardemment,Les combats, les remords,‖ la passion plus forte,La chute irréparable‖ et son enivrement…
Jésus ! tout est fini‖ maintenant ; mais qu'importe !Le sang du fier jeune homme‖ a coulé sous le fer,Et Komor peut frapper :‖ Tiphaine est déjà morte.
— Femme, te repens-tu ?‖ C'est le ciel ou l'enfer.De ton sang résigné‖ laveras-tu ton crime ?Je ne veux pas tuer‖ ton âme avec ta chair.
— Frappe. Je l'aime encor :‖ ta haine est légitime.Certes, je l'aimerai‖ dans mon éternité !Dieu m'ait en sa merci !‖ Pour toi, prends ta victime.
— Meurs donc dans ta traîtrise‖ et ton impureté !Dit Komor, avançant‖ d'un pas grave vers elle ;Car Dieu va te juger‖ selon son équité. —
Tiphaine souleva‖ de son épaule frêleSes beaux cheveux dorés‖ et posa pour mourirSur le funèbre bloc‖ sa tête pâle et belle.
On eût pu voir alors‖ flamboyer et courirAvec un sifflement‖ l'épée à large lame,Et du col convulsif‖ le sang tiède jaillir.
Tiphaine tomba froide,‖ ayant rendu son âme.Cela fait, le vieux Jarle,‖ entre ses bras sanglants,Prit le corps et la tête‖ aux yeux hagards, sans flamme.
Il monta sur la tour,‖ et, dans les flots hurlants,Précipita d'en haut‖ la dépouille livideDe celle qui voulut‖ trahir ses cheveux blancs.
Morne, il la regarda‖ tournoyer par le vide…Puis la tête et le corps‖ entrèrent à la foisDans la nuit furieuse‖ et dans le gouffre avide.
Alors le Jarle fit‖ un long signe de croix ;Et, comme un insensé,‖ poussant un cri sauvageQue le vent emporta‖ par delà les grands bois,
Debout sur les créneaux‖ balayés par l'orage,Les bras tendus au ciel,‖ il sauta dans la merQui ne rejeta point‖ ses os sur le rivage.
Versification
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
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118 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources