Poèmes barbares, 1862
Ekhidna
Kallirhoé conçut‖ dans l'ombre, au fond d'un antre,A l'époque où les rois‖ Ouranides sont nés,Ekhidna, moitié nymphe‖ aux yeux illuminés,Moitié reptile énorme‖ écaillé sous le ventre.
Khrysaor engendra‖ ce monstre horrible et beau,Mère de Kerbéros‖ aux cinquante mâchoires,Qui, toujours plein de faim,‖ le long des ondes noires,Hurle contre les morts‖ qui n'ont point de tombeau.
Et la vieille Gaïa,‖ cette source des choses,Aux gorges d'Arimos‖ lui fit un vaste abri,Une caverne sombre‖ avec un seuil fleuri ;Et c'est là qu'habitait‖ la Nymphe aux lèvres roses.
Tant que la flamme auguste‖ enveloppait les bois,Les sommets, les vallons,‖ les villes bien peuplées,Et les fleuves divins‖ et les ondes salées,Elle ne quittait point‖ l'antre aux âpres parois ;
Mais dès qu'Hermès volait‖ les flamboyantes vachesDu fils d'Hypérion‖ baigné des flots profonds,Ekhidna, sur le seuil‖ ouvert au flanc des monts,S'avançait, dérobant‖ sa croupe aux mille taches.
De l'épaule de marbre‖ au sein nu, ferme et blanc,Tiède et souple abondait‖ sa chevelure brune ;Et son visage clair‖ luisait comme la lune,Et ses lèvres vibraient‖ d'un rire étincelant.
Elle chantait : la nuit‖ s'emplissait d'harmonies ;Les grands lions errants‖ rugissaient de plaisir ;Les hommes accouraient‖ sous le fouet du désir,Tels que des meurtriers‖ devant les Érinnyes :
— Moi, l'illustre Ekhidna,‖ fille de Khrysaor,Jeune et vierge, je vous‖ convie, ô jeunes hommes,Car ma joue a l'éclat‖ pourpré des belles pommes,Et dans mes noirs cheveux‖ nagent des lueurs d'or.
Heureux qui j'aimerai,‖ mais plus heureux qui m'aime !Jamais l'amer souci‖ ne brûlera son cœur ;Et je l'abreuverai‖ de l'ardente liqueurQui fait l'homme semblable‖ au Kronide lui-même.
Bienheureux celui-là‖ parmi tous les vivants !L'incorruptible sang‖ coulera dans ses veines ;Il se réveillera‖ sur les cimes sereinesOù sont les Dieux, plus haut‖ que la neige et les vents.
Et je l'inonderai‖ de voluptés sans nombre,Vives comme un éclair‖ qui durerait toujours !Dans un baiser sans fin‖ je bercerai ses joursEt mes yeux de ses nuits‖ feront resplendir l'ombre. —
Elle chantait ainsi,‖ sûre de sa beauté,L'implacable Déesse‖ aux splendides prunelles,Tandis que du grand sein‖ les formes immortellesCachaient le seuil étroit‖ du gouffre ensanglanté.
Comme le tourbillon‖ nocturne des phalènesQu'attire la couleur‖ éclatante du feu,Ils lui criaient : Je t'aime,‖ et je veux être un Dieu !Et tous l'enveloppaient‖ de leurs chaudes haleines.
Mais ceux qu'elle enchaînait‖ de ses bras amoureux,Nul n'en dira jamais‖ la foule disparue.Le Monstre aux yeux charmants‖ dévorait leur chair crue,Et le temps polissait‖ leurs os dans l'antre creux.
Versification
- Forme
- 14 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 14(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 14 quatrains
- Mots à la rime
- a antre / ventre féminine, classiqueb nés / illuminés masculine, classiquea beau / tombeau masculine, classiqueb mâchoires / noires féminine, classiquea choses / roses féminine, classiqueb abri / fleuri masculine, classiquea bois / parois masculine, classiqueb peuplées / salées féminine, classiquea vaches / taches féminine, classiqueb profonds / monts masculine, classiquea blanc / étincelant masculine, classiqueb brune / lune féminine, classiquea d'harmonies / Érinnyes féminine, classiqueb plaisir / désir masculine, classiquea Khrysaor / d'or masculine, classiqueb hommes / pommes féminine, classiquea m'aime / lui-même féminine, classiqueb cœur / liqueur masculine, classiquea vivants / vents masculine, classiqueb veines / sereines féminine, classiquea nombre / l'ombre féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquea beauté / ensanglanté masculine, classiqueb prunelles / immortelles féminine, classiquea phalènes / haleines féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquea amoureux / creux masculine, classiqueb disparue / crue féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
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56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources