Poèmes barbares, 1862
L’Accident de Don Iñigo
Quatre-vingts fidalgos‖ à chevelures rousses,Sur mulets harnachés‖ de cuir fauve et de houssesÉcarlates, s'en vont,‖ fort richement vêtus :Gants parfumés, pourpoints‖ soyeux, souliers pointus,Triples colliers d'or fin,‖ toques à plumes blanches,Les vergettes en main‖ et l'escarcelle aux hanches.Seul, Rui Diaz de Vivar‖ enfourche, roide et fier,Son cheval de bataille‖ enchemisé de fer.Il a l'estoc, la lance,‖ et la cotte mailléeQui de la nuque aux reins‖ reluit ensoleillée,Et, pour garer le casque‖ aux reflets aveuglants,Un épais capuchon‖ de drap rouge à trois glands.
La guêpe au vol strident‖ vibre, la sauterelleBondit dans l'herbe sèche‖ et rase, le bruit grêleDes clochettes d'argent‖ tinte, et les cavaliersMêlent le rire allègre‖ aux devis familiers :Ruses de guerre et rapts‖ d'amour, et pilleriesNocturnes par la ville‖ et dans les Juiveries,Querelles, coups de langue‖ et coups de merci-Dieu ;Mais, immobile en selle‖ et plus ferme qu'un pieu,Le Rui Diaz ne dit rien,‖ étant d'une humeur sombre.
Donc, à travers les champs‖ pierreux qui n'ont point d'ombre,Comme il est convenu,‖ tous cheminent ainsiPour rendre grâce au Roi‖ qui leur a fait merciEt vient au-devant d'eux‖ avec ses feudataires,Son Alferez-Mayor‖ et ses quatre notairesChargés de libeller‖ allégeance et serment,Et trois cents compagnons‖ armés solidement.
Vers midi, dans la plaine‖ où l'air poussiéreux brûle,Don Hernando s'arrête‖ et siège sur sa mule,Toque en tête, le gant‖ de la main droite ôté,Et l'autre, du revers,‖ appuyée au côté.Chacun, après l'hommage‖ et la mercuriale,Va mettre un prompt baiser‖ sur la dextre royale ;Mais, lenteur ou dédain,‖ le grave aventurier,Rui Diaz ne descend point‖ de son haut destrier.Alors don Inigo‖ Lopez, porte-bannièreDe Castille, d'humeur‖ rogue et fort rancunière,Dont les rudes aïeux‖ soutinrent sur les montsLes assauts de Thâriq‖ et de ses noirs démons,Très fier, conséquemment,‖ de sa vieille lignée,Voyant un tel orgueil,‖ en a l'âme indignée.Or, il pique des deux,‖ et, dressé sur l'arçon,Fait à Rui de Vivar‖ âprement la leçon,D'un geste violent‖ et bref, à pleine gorge,Et l'œil plus allumé‖ qu'un charbon dans la forge :
— A bas ! à bas, don Rui !‖ C'est votre tour. Vrai Dieu !Ce cadet se croit-il‖ issu de trop bon lieuPour faire ce que fait,‖ sans regret ni grimace,Tout Riche-homme portant‖ bannière, épée et masse,Possédant vassaux, terre,‖ honneurs et droits entiers ?Sait-il, ce détrousseur‖ de gens, fils de routiers,Si n'était notre Sire‖ et sa miséricorde,Qu'on ne lui doit, en toute‖ équité, qu'une corde,Ou qu'un vil couperet‖ pour lui scier le cou ?A bas ! Ne tranchez pas‖ du hautain et du fou,Parce qu'impunément,‖ soit dit à notre honte,Vous avez, d'aventure,‖ occis le vaillant ComteLozano, qui fut, certe,‖ un des meilleurs soutiensDe Castille et de Dieu‖ parmi les Vieux chrétiens.Pour vous, êtes-vous pas‖ More ou Juif, ou peut-êtreHérétique ? A coup sûr,‖ du moins, menteur et traître.C'est assez d'arrogance‖ et trop d'actes félons :Faites qu'on vous dédaigne‖ et vous oublie. Allons !Il est grand temps. Sinon,‖ par la Vierge et le Pape !Aussi vrai qu'on me nomme‖ Inigo, je vous happeA la jambe, et vous traîne‖ à travers les caillouxPour supplier Sa Grâce‖ et baiser ses genoux. —
Ainsi parle Inigo.‖ Don Rui tire sa lameEt lui fend la cervelle‖ en deux jusques à l'âme.L'autre s'abat à la‖ renverse, éclaboussantSa mule et le chemin‖ des flaques de son sang.Et chacun s'émerveille,‖ et crie, et s'évertue :— Holà ! — Jésus ! — Tombons‖ sur l'homme ! Alerte ! Tue— Haut les dagues ! — Par Dieu !‖ toque et crâne, du coup,Sont fendus jusqu'aux dents.‖ — En avant ! sus au loup !
— Saint Jacques ! dit le Roi‖ tout surpris, cette épée,Si lourd que soit le poing,‖ est rudement trempée !Mais ceci m'est fâcheux‖ et j'en suis affligé.Don Inigo, ce semble,‖ est fort endommagé ;Il gît, blême et muet,‖ et sans doute il expire.Rengaine ton estoc,‖ don Rui, si tu n'es pireQue le Diable et Mahom,‖ très féroces tous deux.
— Voilà ce que l'on gagne‖ aux propos hasardeux,Dit Rui Diaz. Ce seigneur eut la langue un peu vive. —
Puis, sans s'inquiéter‖ qu'on le blâme ou poursuive,Avec ses fidalgos,‖ devers Calatrava,Le bon Campeador‖ tourne bride et s'en va.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 44((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a rousses / housses féminine, classiqueb vêtus / pointus masculine, classiquec blanches / hanches féminine, classiqued fier / fer masculine, classiquee maillée / ensoleillée féminine, classiquef aveuglants / glands masculine, classiquea sauterelle / grêle féminine, classiqueb cavaliers / familiers masculine, classiquec pilleries / Juiveries féminine, classiqued merci-Dieu / pieu masculine, classiquee sombre / d'ombre féminine, classiqueb ainsi / merci masculine, classiquec feudataires / notaires féminine, classiqued serment / solidement masculine, classiquea brûle / mule féminine, classiqueb ôté / côté masculine, classiquec mercuriale / royale féminine, classiqued aventurier / destrier masculine, classiquee porte-bannière / rancunière féminine, classiquef monts / démons masculine, classiqueg lignée / indignée féminine, classiqueh l'arçon / leçon masculine, classiquei gorge / forge féminine, classiquea Dieu / lieu masculine, classiqueb grimace / masse féminine, classiquec entiers / routiers masculine, classiqued miséricorde / corde féminine, classiquee cou / fou masculine, classiquef honte / Comte féminine, classiqueg soutiens / chrétiens masculine, classiqueh peut-être / traître féminine, classiquei félons / Allons masculine, classiquej Pape / happe féminine, classiquek cailloux / genoux masculine, classiquea lame / l'âme féminine, classiqueb éclaboussant / sang masculine, non classiquec s'évertue / Tue féminine, classiqued coup / loup masculine, classiquea épée / trempée féminine, classiqueb affligé / endommagé masculine, classiquec expire / pire féminine, classiqued deux / hasardeux masculine, classiqueb vive / poursuive féminine, classiqueb Calatrava / va masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources