Poèmes barbares, 1862
La Tête du Comte
Les chandeliers de fer‖ flambent jusqu'au plafondOù, massive, reluit‖ la poutre transversale.On entend crépiter‖ la résine qui fond.
Hormis cela, nul bruit.‖ Toute la gent vassale,Écuyers, échansons,‖ pages, Maures lippus,Se tient debout et roide‖ autour de la grand'salle.
Entre les escabeaux‖ et les coffres trapusPendent au mur, dépouille‖ aux Sarrazins ravie,Cottes, pavois, cimiers‖ que les coups ont rompus…
Don Diego, sur la table‖ abondamment servie,Songe, accoudé, muet,‖ le front contre le poing,Pleurant sa flétrissure‖ et l'honneur de sa vie.
Au travers de sa barbe‖ et le long du pourpointSilencieusement‖ vont ses larmes amères,Et le vieux Cavalier‖ ne mange et ne boit point.
Son âme, sans repos,‖ roule mille chimères :Hauts faits anciens, désir‖ de vengeance, remordsDe tant vivre au delà‖ des forces éphémères.
Il mâche sa fureur‖ comme un cheval son mors ;Il pense, se voyant‖ séché par l'âge aride,Que dans leurs tombeaux froids‖ bienheureux sont les morts.
Tous ses fils ont besoin‖ d'éperon, non de bride,Hors Rui Diaz, pour laver‖ la joue où saigne, là,Sous l'offense impunie‖ une suprême ride.
O jour, jour détestable‖ où l'honneur s'envola !O vertu des aïeux‖ par cet affront souillée !O face que la honte‖ avec deux mains voila !
Don Diego rêve ainsi,‖ prolongeant la veillée,Sans ouïr, dans sa peine‖ enseveli, crierDe l'huis aux deux battants‖ la charnière rouillée.
Don Rui Diaz entre. Il tient‖ de son poing meurtrierPar les cheveux la tête‖ à prunelle hagarde,Et la pose en un plat‖ devant le vieux guerrier.
Le sang coule, et la nappe‖ en est rouge. — Regarde !Hausse la face, père !‖ Ouvre les yeux et vois !Je ramène l'honneur‖ sous ton toit que Dieu garde.
Père ! j'ai relustré‖ ton nom et ton pavois,Coupé la male langue‖ et bien fauché l'ivraie. —Le vieux dresse son front‖ pâle et reste sans voix.
Puis il cric : — O mon Rui,‖ dis si la chose est vraie !Cache la tête sous‖ la nappe, ô mon enfant !Elle me change en pierre‖ avec ses yeux d'orfraie.
Couvre ! car mon vieux cœur‖ se romprait, étouffantDe joie, et ne pourrait,‖ ô fils, te rendre grâce,A toi, vengeur d'un droit‖ que ton bras sûr défend.
A mon haut bout sieds-toi,‖ cher astre de ma race !Par cette tête, sois‖ tête et cœur de céans.Aussi bien que je t'aime‖ et t'honore et t'embrasse.
Vierge et Saints ! mieux que l'eau‖ de tous les océansCe sang noir a lavé‖ ma vieille joue en flamme.Plus de jeûnes, d'ennuis,‖ ni de pleurs malséants !
C'est bien lui ! Je le hais,‖ certe, à me damner l'âme ! —Rui dit : — L'honneur est sauf,‖ et sauve la maison,Et j'ai crié ton nom‖ en enfonçant ma lame.
Mange, père ! — Diego‖ murmure une oraison ;Et tous deux, s'asseyant‖ côte à côte à la table,Graves et satisfaits,‖ mangent la venaison,
Versification
- Forme
- Terza rima classique (terza rima)
- Rimes
- 19(aba) b
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a plafond / fond masculine, classiqueb transversale / vassale / grand'salle féminine, classiqueb lippus / trapus / rompus masculine, classiqueb ravie / servie / vie féminine, classiqueb poing / pourpoint / point masculine, classiqueb amères / chimères / éphémères féminine, classiqueb remords / mors / morts masculine, non classiqueb aride / bride / ride féminine, classiqueb là / s'envola / voila masculine, classiqueb souillée / veillée / rouillée féminine, classiqueb crier / meurtrier / guerrier masculine, classiqueb hagarde / Regarde / garde féminine, classiqueb vois / pavois / voix masculine, classiqueb l'ivraie / vraie / d'orfraie féminine, classiqueb enfant / étouffant masculine, classiqueb grâce / race / t'embrasse féminine, classiquec défend / céans masculine, classiquea océans / malséants masculine, classiqueb flamme / l'âme / lame féminine, classiqueb maison / oraison / venaison masculine, classiqueb table / lamentable féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.3
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58 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources