Poèmes barbares, 1862
L’Anathème
Si nous vivions au siècle‖ où les Dieux éphémèresSe couchaient pour mourir‖ avec le monde ancien,Et, de l'homme et du ciel‖ détachant le lien,Rentraient dans l'ombre auguste‖ où résident les Mères ;
Les regrets, les désirs,‖ comme un vent furieux,Ne courberaient encor‖ que les âmes communes ;Il serait beau d'être homme‖ en de telles fortunes,Et d'offrir le combat‖ au sort injurieux.
Mais nos jours valent-ils‖ le déclin du vieux monde ?Le temps, Nazaréen,‖ a tenu ton défi ;Et pour user un Dieu‖ deux mille ans ont suffi,Et rien n'a palpité‖ dans sa cendre inféconde.
Heureux les morts ! L'écho‖ lointain des chœurs sacrésFlottait à l'horizon‖ de l'antique sagesse ;La suprême lueur‖ des soleils de la GrèceLuttait avec la nuit‖ sur des fronts inspirés :
Dans le pressentiment‖ de forces inconnues,Déjà plein de Celui‖ qui ne se montrait pas,O Paul, tu rencontrais,‖ au chemin de Damas,L'éclair inespéré‖ qui jaillissait des nues !
Notre nuit est plus noire‖ et le jour est plus loin.Que de sanglots perdus‖ sous le ciel solitaire !Que de flots d'un sang pur‖ sont versés sur la terreEt fument ignorés‖ d'un éternel témoin !
Comme l'Essénien,‖ au bout de son supplice,Désespéré d'être homme‖ et doutant d'être un dieu,Las d'attendre l'Archange‖ et les langues de feu,Les peuples flagellés‖ ont tari leur calice.
Ce n'est pas que, le fer‖ et la torche à la main,Le Gépide ou le Hun‖ les foule et les dévore,Qu'un empire agonise,‖ et qu'on entende encoreLes chevaux d'Alarik‖ hennir dans l'air romain.
Non ! le poids est plus lourd‖ qui les courbe et les lie ;Et, corrodant leur cœur‖ d'avarice enflammé,L'idole au ventre d'or,‖ le Moloch affaméS'assied, la pourpre au dos,‖ sur la terre avilie.
Un air impur étreint‖ le globe dépouilléDes bois qui l'abritaient‖ de leur manteau sublime ;Les monts sous des pieds vils‖ ont abaissé leur cime ;Le sein mystérieux‖ de la mer est souillé.
Les Ennuis énervés,‖ spectres mélancoliques,Planent d'un vol pesant‖ sur un monde aux abois ;Et voici qu'on entend‖ gémir comme autrefoisL'Ecclésiaste assis‖ sous les cèdres bibliques.
Plus de transports sans frein‖ vers un ciel inconnu,Plus de regrets sacrés,‖ plus d'immortelle envie !Hélas ! des coupes d'or‖ où nous buvions la vieNos lèvres ni nos cœurs‖ n'auront rien retenu !
O mortelles langueurs,‖ ô jeunesse en ruine,Vous ne contenez plus‖ que cendre et vanité !L'amour, l'amour est mort‖ avec la volupté ;Nous avons renié‖ la passion divine !
Pour quel dieu désormais‖ brûler l'orge et le sel ?Sur quel autel détruit‖ verser les vins mystiques ?Pour qui faire chanter‖ les lyres prophétiquesEt battre un même cœur‖ dans l'homme universel ?
Quel fleuve lavera‖ nos souillures stériles ?Quel soleil, échauffant‖ le monde déjà vieux,Fera mûrir encor‖ les labeurs glorieuxQui rayonnaient aux mains‖ des nations viriles ?
O liberté, justice,‖ ô passion du beau,Dites-nous que votre heure‖ est au bout de l'épreuve,Et que l'Amant divin‖ promis à l'âme veuveAprès trois jours aussi‖ sortira du tombeau !
Éveillez, secouez‖ vos forces enchaînées,Faites courir la sève‖ en nos sillons taris ;Faites étinceler,‖ sous les myrtes fleuris,Un glaive inattendu,‖ comme aux Panathénées !
Sinon, terre épuisée,‖ où ne germe plus rienQui puisse alimenter‖ l'espérance infinie,Meurs ! Ne prolonge pas‖ ta muette agonie,Rentre pour y dormir‖ au flot diluvien.
Et toi, qui gis encor‖ sur le fumier des âges,Homme, héritier de l'homme‖ et de ses maux accrus,Avec ton globe mort‖ et tes Dieux disparus,Vole, poussière vile,‖ au gré des vents sauvages !
Versification
- Forme
- 19 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 19(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 19 quatrains
- Mots à la rime
- a éphémères / Mères féminine, classiqueb ancien / lien masculine, classiquea furieux / injurieux masculine, classiqueb communes / fortunes féminine, classiquea monde / inféconde féminine, classiqueb défi / suffi masculine, classiquea sacrés / inspirés masculine, classiqueb sagesse / Grèce féminine, classiquea inconnues / nues féminine, classiqueb pas / Damas masculine, classiquea loin / témoin masculine, classiqueb solitaire / terre féminine, classiquea supplice / calice féminine, classiqueb dieu / feu masculine, classiquea main / romain masculine, classiqueb dévore / encore féminine, classiquea lie / avilie féminine, classiqueb enflammé / affamé masculine, classiquea dépouillé / souillé masculine, classiqueb sublime / cime féminine, classiquea mélancoliques / bibliques féminine, classiqueb abois / autrefois masculine, classiquea inconnu / retenu masculine, classiqueb envie / vie féminine, classiquea ruine / divine féminine, classiqueb vanité / volupté masculine, classiquea sel / universel masculine, classiqueb mystiques / prophétiques féminine, classiquea stériles / viriles féminine, classiqueb vieux / glorieux masculine, classiquea beau / tombeau masculine, classiqueb l'épreuve / veuve féminine, classiquea enchaînées / Panathénées féminine, classiqueb taris / fleuris masculine, classiquea rien / diluvien masculine, classiqueb infinie / agonie féminine, classiquea âges / sauvages féminine, classiqueb accrus / disparus masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources