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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes barbares, 1862

L’Épée d’Angantyr

Charles-Marie Leconte de Lisle· alexandrins, 60 vers

Angantyr, dans sa fosse‖ étendu, pâle et grave,A l'abri de la lune,‖ à l'abri du soleil,L'épée entre les bras,‖ dort son muet sommeil ;Car les aigles n'ont point‖ mangé la chair du brave,Et la seule bruyère‖ a bu son sang vermeil.

Au faîte du cap noir‖ sous qui la mer s'enfonce,La fille d'Angantyr‖ que nul bras n'a vengéEt qui, dans le sol creux,‖ gît d'un tertre chargé,Hervor, le sein meurtri‖ par la pierre et la ronce,Trouble de ses clameurs‖ le héros égorgé.

Angantyr, Angantyr !‖ c'est Hervor qui t'appelle.O Chef, qui labourais‖ l'écume de la mer,Donne-moi ton épée‖ à la garde de fer,La lame que tes bras‖ serrent sur ta mamelle,Le glaive qu'ont forgé‖ les Nains, enfants d'Ymer.

Mon enfant, mon enfant,‖ pourquoi hurler dans l'ombreComme la maigre louve‖ au bord des tombeaux sourds ?La terre et le granit‖ pressent mes membres lourds,Mon œil clos ne voit plus‖ que l'immensité sombre ;Mais je ne puis dormir‖ si tu hurles toujours.

Angantyr, Angantyr !‖ sur le haut promontoireLe vent qui tourbillonne‖ emporte mes sanglots,Et ton nom, ô guerrier,‖ se mêle au bruit des flots.Entends-moi, réponds-moi‖ de ta demeure noire,Et soulève la terre‖ épaisse avec ton dos.

Mon enfant, mon enfant,‖ ne trouble pas mon rêve :Si le sépulcre est clos,‖ l'esprit vole au dehors.Va ! Je bois l'hydromel‖ dans la coupe des forts ;Le ciel du Valhalla‖ fait resplendir mon glaive,Et la voix des vivants‖ est odieuse aux morts.

Angantyr, Angantyr !‖ donne-moi ton épée.Tes enfants, hormis moi,‖ roulent, nus et sanglants,Dans l'onde où les poissons‖ déchirent leurs reins blancs.Moi, seule de ta race,‖ à la mort échappée,Je suspendrai la hache‖ et le glaive à mes flancs.

Mon enfant, mon enfant,‖ restons ce que nous sommes :La quenouille est assez‖ pesante pour ta main.Hors d'ici ! va ! La lune‖ éclaire ton chemin.O femme, hors d'ici !‖ Le fer convient aux hommes,Et ton premier combat‖ serait sans lendemain.

Angantyr, Angantyr !‖ rends-moi mon héritage.Ne fais pas cette injure‖ à ta race, ô guerrier !De ravir à ma soif‖ le sang du meurtrier.Ou, sinon, par Fenris !‖ puisse le loup sauvageArracher du tombeau‖ tes os et les broyer !

Mon enfant, mon enfant,‖ c'est bien, ton âme est forte.La fille des héros‖ devait parler ainsiEt rendre à leur honneur‖ son éclat obscurci.Prends l'Èpée immortelle,‖ ô mon sang, et l'emporte !Cours, venge-nous, et meurs‖ en brave. La voici.

Angantyr, soulevant‖ le tertre de sa tombe,Tel qu'un spectre, les yeux‖ ouverts et sans regards,Se dresse, et lentement‖ ouvre ses bras blafardsD'où l'épée au pommeau‖ de fer s'échappe et tombe.Et le héros aux dents‖ blanches dit : Prends et pars !

Puis, tandis qu'il s'étend‖ sur le dos dans sa couche,Qu'il recroise les bras‖ et se rendort sans bruit,Hervor, en brandissant‖ l'acier qui vibre et luit,Ses cheveux noirs au vent,‖ comme une ombre farouche,Bondit et disparaît‖ au travers de la nuit.

Versification

Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a grave / brave féminine, classiqueb soleil / sommeil / vermeil masculine, classiquea s'enfonce / ronce féminine, classiqueb vengé / chargé masculine, classiquec égorgé / d'Ymer masculine, classiquea t'appelle / mamelle féminine, non classiqueb mer / fer masculine, classiquea l'ombre / sombre féminine, classiqueb sourds / lourds / toujours masculine, classiquea promontoire / noire féminine, classiqueb sanglots / flots / dos masculine, classiquea rêve / glaive féminine, classiqueb dehors / forts / morts masculine, classiquea épée / échappée féminine, classiqueb sanglants / blancs / flancs masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb main / chemin / lendemain masculine, classiquea héritage / sauvage féminine, classiqueb guerrier / meurtrier / broyer masculine, classiquea forte / l'emporte féminine, classiqueb ainsi / obscurci / voici masculine, classiquea tombe féminine, classiqueb regards / blafards / pars masculine, classiquea couche / farouche féminine, classiqueb bruit / luit / nuit masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.1

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60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources