Poèmes barbares, 1862
La Forêt vierge
Depuis le jour antique‖ où germa sa semence,Cette forêt sans fin,‖ aux feuillages houleux,S'enfonce puissamment‖ dans les horizons bleusComme une sombre mer‖ qu'enfle un soupir immense.
Sur le sol convulsif‖ l'homme n'était pas néQu'elle emplissait déjà,‖ mille fois séculaire,De son ombre, de son‖ repos, de sa colère,Un large pan du globe‖ encore décharné.
Dans le vertigineux‖ courant des heures brèves,Du sein des grandes eaux,‖ sous les cieux rayonnants,Elle a vu tour à tour‖ jaillir des continentsEt d'autres s'engloutir‖ au loin, tels que des rêves.
Les étés flamboyants‖ sur elle ont resplendi,Les assauts furieux‖ des vents l'ont secouée,Et la foudre à ses troncs‖ en lambeaux s'est nouée ;Mais en vain : l'indomptable‖ a toujours reverdi.
Elle roule, emportant‖ ses gorges, ses cavernes,Ses blocs moussus, ses lacs‖ hérissés et fumantsOù, par les mornes nuits,‖ geignent les caïmansDans les roseaux bourbeux‖ où luisent leurs yeux ternes ;
Ses gorilles ventrus‖ hurlant à pleine voix,Ses éléphants gercés‖ comme une vieille écorce,Qui, rompant les halliers‖ effondrés de leur force,S'enivrent de l'horreur‖ ineffable des bois ;
Ses buffles au front plat,‖ irritables et louches,Enfouis dans la vase‖ épaisse des grands trous,Et ses lions rêveurs‖ traînant leurs cheveux rouxEt balayant du fouet‖ l'essaim strident des mouches ;
Ses fleuves monstrueux,‖ débordants, vagabonds,Tombés des pics lointains,‖ sans noms et sans rivages,Qui versent brusquement‖ leurs écumes sauvagesDe gouffre en gouffre avec‖ d'irrésistibles bonds.
Et des ravins, des rocs,‖ de la fange, du sable,Des arbres, des buissons,‖ de l'herbe, incessammentSe prolonge et s'accroît‖ l'ancien rugissementQu'a toujours exhalé‖ son sein impérissable.
Les siècles ont coulé,‖ rien ne s'est épuisé,Rien n'a jamais rompu‖ sa vigueur immortelle ;Il faudrait, pour finir,‖ que, trébuchant sous elle,La terre s'écroulât‖ comme un vase brisé.
O forêt ! Ce vieux globe‖ a bien des ans à vivre ;N'en attends point le terme‖ et crains tout de demain,O mère des lions,‖ ta mort est en chemin,Et la hache est au flanc‖ de l'orgueil qui t'enivre.
Sur cette plage ardente‖ où tes rudes massifs,Courbant le dôme lourd‖ de leur verdeur première,Font de grands morceaux d'ombre‖ entourés de lumièreOù méditent debout‖ tes éléphants pensifs ;
Comme une irruption‖ de fourmis en voyageQu'on écrase et qu'on brûle‖ et qui marchent toujours,Les flots t'apporteront‖ le roi des derniers jours.Le destructeur des bois,‖ l'homme au pâle visage.
Il aura tant rongé,‖ tari jusqu'à la finLe monde où pullulait‖ sa race inassouvie,Qu'à ta pleine mamelle‖ où regorge la vieIl se cramponnera‖ dans sa soif et sa faim.
Il déracinera‖ tes baobabs superbes,Il creusera le lit‖ de tes fleuves domptés ;Et tes plus forts enfants‖ fuiront épouvantésDevant ce vermisseau‖ plus frêle que tes herbes.
Mieux que la foudre errant‖ à travers tes fourrés,Sa torche embrasera‖ coteau, vallon et plaine ;Tu t'évanouiras‖ au vent de son haleine ;Son œuvre grandira‖ sur tes débris sacrés.
Plus de fracas sonore‖ aux parois des abîmes ;Des rires, des bruits vils,‖ des cris de désespoir.Entre des murs hideux‖ un fourmillement noir ;Plus d'arceaux de feuillage‖ aux profondeurs sublimes.
Mais tu pourras dormir,‖ vengée et sans regret,Dans la profonde nuit‖ où tout doit redescendre :Les larmes et le sang‖ arroseront ta cendre,Et tu rejailliras‖ de la nôtre, ô forêt !
Versification
- Forme
- 18 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 18(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 18 quatrains
- Mots à la rime
- a semence / immense féminine, classiqueb houleux / bleus masculine, classiquea né / décharné masculine, classiqueb séculaire / colère féminine, classiquea brèves / rêves féminine, classiqueb rayonnants / continents masculine, classiquea resplendi / reverdi masculine, classiqueb secouée / nouée féminine, classiquea cavernes / ternes féminine, classiqueb fumants / caïmans masculine, classiquea voix / bois masculine, classiqueb écorce / force féminine, classiquea louches / mouches féminine, classiqueb trous / roux masculine, classiquea vagabonds / bonds masculine, classiqueb rivages / sauvages féminine, classiquea sable / impérissable féminine, classiqueb incessamment / rugissement masculine, classiquea épuisé / brisé masculine, classiqueb immortelle / elle féminine, classiquea vivre / t'enivre féminine, classiqueb demain / chemin masculine, classiquea massifs / pensifs masculine, classiqueb première / lumière féminine, classiquea voyage / visage féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquea fin / faim masculine, classiqueb inassouvie / vie féminine, classiquea superbes / herbes féminine, classiqueb domptés / épouvantés masculine, classiquea fourrés / sacrés masculine, classiqueb plaine / haleine féminine, classiquea abîmes / sublimes féminine, classiqueb désespoir / noir masculine, classiquea regret / forêt masculine, classiqueb redescendre / cendre féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources