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un seul est le mot juste.

Poèmes barbares, 1862

La Mort de Sigurd

Charles-Marie Leconte de Lisle· 21 quatrains, alexandrins, 84 vers

Le Roi Sigurd est mort.‖ Un lourd tissu de laineCouvre, du crâne aux pieds,‖ le Germain au poil blond.Son beau corps sur la dalle‖ est couché, roide et long ;Son sang ruisselle, tiède,‖ et la salle en est pleine.

Quatre femmes sont là,‖ quatre épouses de chefs ;La Franke Gudruna,‖ l'inconsolable veuve,Et la reine des Huns,‖ errant loin de son fleuve,Et celle des Norrains,‖ hardis monteurs de nefs.

Assises contre terre,‖ aux abords du cadavre,Tandis que toutes trois‖ sanglotent, le front bas,La Burgonde Brunhild,‖ seule, ne gémit pas,Et contemple, l'œil sec,‖ l'angoisse qui les navre.

Herborga, sur son dos‖ jetant ses cheveux bruns,S'écrie à haute voix :‖ — Ta peine est grande, certes,O femme ! mais il est‖ de plus amères pertes ;J'ai subi plus de maux‖ chez les cavaliers Huns.

Hélas ! n'ai-je point vu‖ les torches et les glaives ?Mes frères égorgés,‖ rougissant nos vallonsDe leurs membres liés‖ aux crins des étalons,Et leurs crânes pendus‖ à l'arçon des Suèves ?

Moi-même, un chef m'a prise,‖ et j'ai, durant six ans,Sous sa tente de peaux‖ nettoyé sa chaussure.Vois ! n'ai-je point gardé‖ l'immonde flétrissureDu fouet de l'esclavage‖ et des liens cuisants ? —

Herborga s'étant tue,‖ Ullranda dit : — O Reines,Que votre mal, auprès‖ de mes maux, est léger !Ne dormirai-je point‖ sous un sol étranger,Exilée à jamais‖ de nos plages Norraines ?

N'ai-je point vu mes fils,‖ ivres des hautes mers,Tendre la voile pleine‖ au souffle âpre des brises ?Ils ne reviendront plus‖ baiser mes tresses grises :Mes enfants sont couchés‖ dans les limons amers !

O femmes ! aujourd'hui‖ que je suis vieille et seule,Que l'angoisse a brisé‖ mon cœur, courbé mon dos,Je ne verrai jamais‖ la moelle de mes os,Mes petits-fils sourire‖ à leur mourante aïeule ! —

Elle se tait. Brunhild‖ se penche, et soulevantLe drap laineux sous qui‖ dort le roi des framées,Montre le mâle sein,‖ les bouches enflammées,Tout l'homme, fier et beau,‖ comme il l'était vivant.

Elle livre aux regards‖ de la veuve royaleLes dix routes par où‖ l'esprit a pris son vol,Les dix fentes de pourpre‖ ouvertes sous le col,Qu'au héros endormi‖ fit la mort déloyale.

Gudruna pousse trois‖ véhémentes clameurs :— Sigurd ! Sigurd ! Sigurd‖ est mort ! Ah ! malheureuse !Que ne puis-je remplir‖ la fosse qu'on lui creuse !Sigurd a rendu l'âme,‖ et voici que je meurs !

Quand vierge, jeune et belle,‖ à lui, beau, jeune et brave,Le col, le sein, parés‖ d'argent neuf et d'or fin,Je fus donnée, ô ciel !‖ ce fut un jour sans fin,Et je dis en mon cœur :‖ Fortune, je te brave !

Femmes ! c'était hier !‖ et c'est hier aussiQue j'ai vu revenir‖ le bon cheval de guerre :La fange maculait‖ son poil luisant naguère,De larges pleurs tombaient‖ de son œil obscurci.

D'où viens-tu, bon cheval ?‖ Parle ! qui te ramène ?Qu'as-tu fait de ton maître ?‖— Et lui, ployant les reins,Se coucha, balayant‖ la terre de ses crins,Dans un hennissement‖ de douleur presque humaine.

— Va ! suis l'aigle à ses cris,‖ le corbeau croassant,Reine, me dit Hagen,‖ le Frank au cœur farouche ;Le roi Sigurd t'attend‖ sur sa dernière couche,Et les loups altérés‖ boivent son rouge sang. —

Maudit ! maudit le Frank‖ aux paroles mortelles !Ah ! si je vis, à moi‖ la chair du meurtrier…Mais pour vous, à quoi bon‖ tant gémir et crier ?Vos misères, au prix‖ des miennes, que sont-elles ? —

Or, Brunhild brusquement‖ se lève et dit : — Assez !C'est assez larmoyer,‖ ô bavardes corneilles !Si je laissais hurler‖ le sanglot de mes veilles,Que deviendraient les cris‖ que vous avez poussés ?

Écoute, Gudruna.‖ Mes paroles sont vraies.J'aimais le roi Sigurd ;‖ ce fut toi qu'il aima.L'inextinguible haine‖ en mon cœur s'alluma ;Je n'ai pu la noyer‖ au sang de ces dix plaies.

Elle me brûle encore‖ autant qu'au premier jour.Mais Sigurd eût gémi‖ sur l'épouse égorgée…Voilà ce que j'ai fait.‖ C'est mieux. Je suis vengée !Pleure, veille, languis,‖ et blasphème à ton tour ! —

La Burgonde saisit‖ sous sa robe une lame,Écarte avec fureur‖ les trois femmes sans voix,Et, dans son large sein‖ se la plongeant dix fois,En travers, sur le Frank,‖ tombe roide, et rend l'âme.

Versification

Forme
21 quatrains (quatrains)
Rimes
21(abba)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
21 quatrains
Mots à la rime
a laine / pleine féminine, classiqueb blond / long masculine, non classiquea chefs / nefs masculine, classiqueb veuve / fleuve féminine, classiquea cadavre / navre féminine, classiqueb bas / pas masculine, classiquea bruns / Huns masculine, classiqueb certes / pertes féminine, classiquea glaives / Suèves féminine, classiqueb vallons / étalons masculine, classiquea ans / cuisants masculine, classiqueb chaussure / flétrissure féminine, classiquea Reines / Norraines féminine, classiqueb léger / étranger masculine, classiquea mers / amers masculine, classiqueb brises / grises féminine, classiquea seule / aïeule féminine, classiqueb dos / os masculine, classiquea soulevant / vivant masculine, classiqueb framées / enflammées féminine, classiquea royale / déloyale féminine, classiqueb vol / col masculine, classiquea clameurs / meurs masculine, classiqueb malheureuse / creuse féminine, classiquea brave féminine, classiqueb fin masculine, classiquea aussi / obscurci masculine, classiqueb guerre / naguère féminine, classiquea ramène / humaine féminine, classiqueb reins / crins masculine, classiquea croassant / sang masculine, non classiqueb farouche / couche féminine, classiquea mortelles / sont-elles féminine, classiqueb meurtrier / crier masculine, classiquea Assez / poussés masculine, classiqueb corneilles / veilles féminine, classiquea vraies / plaies féminine, classiqueb aima / s'alluma masculine, classiquea jour / tour masculine, classiqueb égorgée / vengée féminine, classiquea lame / l'âme féminine, classiqueb voix / fois masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources