Poèmes barbares, 1862
Le Runoïa
Chassée en tourbillons‖ du Pôle solitaire,La neige primitive‖ enveloppe la terre ;Livide, et s'endormant‖ de l'éternel sommeil,Dans la divine mer‖ s'est noyé le soleil.A travers les pins blancs‖ qu'il secoue et qu'il ploie,Le vent gronde. La pluie‖ aux grains de fer tournoieEt disperse, le long‖ des flots amoncelés,De grands troupeaux de loups‖ hurlants et flagellés.Seule, immobile au sein‖ des solitudes mornes,Pareille au sombre Ymer‖ évoqué par les Nornes,Muette dans l'orage,‖ inébranlable aux vents,Et la tête plongée‖ aux nuages mouvants,Sur le cap nébuleux,‖ sur le haut promontoire,La tour de Runoïa‖ se dresse toute noire :Noire comme la nuit,‖ haute comme les monts,Et tournée à la fois‖ vers les quatre horizons.Mille torches pourtant‖ flambent autour des salles,Et nul souffle n'émeut‖ leurs flammes colossales.Des ours d'or accroupis‖ portent de lourds piliersOù pendent les grands arcs,‖ les pieux, les boucliers,Les carquois hérissés‖ de traits aux longues pennes,Des peaux de loups géants,‖ et des rameaux de rennes ;Et là, mille Chasseurs,‖ assis confusément,Versent des cruches d'or‖ l'hydromel écumant.Les Runoïas, dans l'ombre‖ allumant leur paupière,Se courbent haletants‖ sur les harpes de pierre :Les antiques récits‖ se déroulent en chœur,Et le sang des aïeux‖ remonte dans leur cœur.Mais le vieux roi du Nord‖ à la barbe de neigeReste silencieux‖ et pensif sur son siège.Un éternel souci‖ ride le front du Dieu :Il couvre de Runas‖ la peau du Serpent bleu,Et rêve inattentif‖ aux hymnes héroïques.Un réseau d'or le ceint‖ de ses anneaux magiques ;Sa cuirasse est d'argent,‖ sa tunique est de fer ;Ses yeux ont le reflet‖ azuré de la mer.Auprès du Dieu, debout‖ dans sa morne attitude,Est le guerrier muet‖ qu'on nomme Inquiétude.
Où sont les héros morts,‖ rois de la haute mer,Qui heurtaient le flot lourd‖ du choc des nefs solides ?Ils ne sentiront plus‖ l'âpre vent de l'hiverEt la grêle meurtrir‖ leurs faces intrépides.O guerriers énervés‖ qui chassez par les montsLes grands élans rameux‖ source de l'abondance,Vos pères sont couchés‖ dans les épais limons :Leur suaire est d'écume‖ et leur tombe est immense.
La paix est sur la terre.‖ Il nous faut replierLa voile rouge autour‖ des mâts chargés d'entraves,Et pendre aux murs les pieux,‖ l'arc et le bouclier.Runoïas ! le repos‖ est nécessaire aux braves.Nos glaives sont rouillés,‖ nos navires sont vieux ;L'or des peuples vaincus‖ encombre nos demeures :Pour mieux jouir des biens‖ conquis par nos aïeux,Puissions-nous ralentir‖ le cours des promptes heures !
Écoutez vos enfants,‖ guerriers des jours anciens !La hache du combat‖ pèse à leurs mains débiles,Comme de maigres loups‖ ils dévorent vos biens,Et le sang est tari‖ dans leurs veines stériles.Mais non, dormez ! Mieux vaut‖ votre cercueil mouvant,Votre lit d'algue au sein‖ de la mer soulevée ;Mieux vaut l'hymne orageux‖ qui roule avec le vent,Que d'entendre et de voir‖ votre race énervée !Mangez, buvez, enfants‖ dégénérés des forts,Race sans gloire ! Et vous,‖ comme l'acier trempées,Âmes de nos aïeux,‖ essaims de noirs remords,Saluez à jamais‖ le Siècle des épées !
Nous partirons demain,‖ joyeux et l'arc au dos ;Nous forcerons les cerfs‖ paissant les mousses rudes ;Et vers la nuit, courbés‖ sous d'abondants fardeaux,Nous reviendrons en paix‖ du fond des solitudes.Les filles aux yeux clairs‖ plus doux que le matin,De leur pied rose et nu,‖ promptes comme le renne,Accourront sur la neige,‖ et pour le gras festinFeront jaillir le feu‖ sous les broches de frêne.L'hydromel écumeux‖ déborde aux cruches d'or :Laissons chanter l'ivresse‖ et se rouiller les glaives,Et l'orage éternel‖ qui nous épargne encorAvec les vains labeurs‖ emporter les vieux rêves !
Runoïas ! le soleil‖ suprême est-il levé ?A-t-il rougi le ciel,‖ le jour que j'ai rêvé ?Avez-vous entendu‖ la Vieille au doigt magiqueFrapper l'heure et l'instant‖ sur le tambour Runique ?L'aigle a-t-il délaissé‖ le faîte de la tour ?Répondez, mes enfants,‖ avez-vous vu le jour ?
Vieillard de Karjala,‖ la nuit est noire encore,Et le cap nébuleux‖ n'a point revu l'aurore.
Il vient ! il a franchi‖ l'épaisseur de nos bois !Le fleuve aux glaçons bleus‖ fond et chante à sa voix ;Les grands loups de Pohja,‖ gémissant de tendresse,Ont clos leurs yeux sanglants‖ sous sa douce caresse.Le Cheval aux crins noirs,‖ l'Étalon carnassierDont les pieds sont d'airain,‖ dont les dents sont d'acier,Qui rue et qui hennit‖ dans les steppes divines,Reçoit le mors dompteur‖ de ses mains enfantines !
Éternel Runoïa,‖ qu'as-tu vu dans la nuit ?L'ombre immense du ciel‖ roule, pleine de bruit,A travers les forêts‖ par le vent secouées ;La neige en tourbillons‖ durcit dans les nuées.
Mes fils, je vois venir‖ le Roi des derniers temps,Faible et rose, couvert‖ de langes éclatants.L'étroit cercle de feu‖ qui ceint ses tempes nuesComme un rayon d'été‖ perce les noires nues.Il sourit à la mer‖ furieuse, et les flotsCourbent leur dos d'écume‖ et calment leurs sanglots.Les rafales de fer‖ qui brisent les ramuresEt des aigles marins‖ rompent les enverguresN'osent sur son cou frêle‖ effleurer ses cheveux,Et l'aube d'un grand jour‖ jaillit de ses yeux bleus !
La Vieille de Pohja,‖ la reine des sorcières,A ri dans ton oreille‖ et brûlé tes paupières,Vieillard de Karjala,‖ roi des hautes forêts !Comme le cerf dompté‖ qui brame dans les rets,Tu gémis,enlacé‖ d'enchantements magiques.Père des Runoïas,‖ Dieu des races antiques,Vois ! nous chantons, puisant‖ l'oubli des jours mauvaisDans les flots enivrants‖ de l'hydromel épais.Imite-nous, ô Chef‖ des sacrés promontoires,Et buvons sans pâlir‖ aux temps expiatoires.
Ils sont venus ! Mes fils‖ ont outragé mon nom !Quand sur l'enclume d'or,‖ l'éternel Forgeron,Ilmarinenn, eut fait‖ le couvercle du monde,La tente d'acier pur‖ étincelante et ronde,Et du marteau divin‖ fixé dans l'air vermeilLes étoiles d'argent,‖ la lune et le soleil ;Voyant le feu jaillir‖ de la forge splendide,J'ai dit que le travail‖ était bon et solide.J'ai menti. L'ouvrier‖ fit mal. Il valait mieuxDans le brouillard glacé‖ laisser dormir les deux.Quand de l'Œuf primitif‖ j'eus fait sortir les germes,Battre la mer houleuse‖ et monter les caps fermes,Gronder les ours, hurler‖ les loups, bondir les cerfs,Et verdir les bouleaux‖ sur le sein des déserts ;J'ai vu que mieux valaient‖ le vide et le silence !Quand j'eus conçu l'enfant‖ de ma toute-puissance,L'homme, le roi du monde‖ et le sang de ma chair,Son crâne fut de plomb et son cœur fut de fer.J'en jure les Runas,‖ ma couronne et mon glaive,J'ai mal songé le monde‖ et l'homme dans mon rêve !
La porte aux ais de fer,‖ aux trois barres d'airain,Sur ses gonds ébranlés‖ roule et s'ouvre soudain ;Une femme, un enfant,‖ dans la salle sonoreEntrent, enveloppés‖ d'une vapeur d'aurore.Les cheveux hérissés‖ de colère, le RoiTord la bouche, et frémit‖ sur son siège, L'effroi,Comme un souffle incertain‖ au noir monceau des nues,Circule dans la foule‖ en clameurs contenues.
Chasseurs d'ours et de loups,‖ debout, ô mes guerriers !Écrasez cet Enfant‖ sous les pieux meurtriers ;Jetez dans les marais,‖ sous l'onde envenimée,Ses membres encor chauds,‖ sa tête inanimée…Et vous, ô Runoïas,‖ enchantez le maudit !
Mais l'Enfant, d'une voix‖ forte et douce, lui dit :
— Je suis le dernier-né‖ des familles divines,Le fruit de leur sillon,‖ la fleur de leurs ruines,L'Enfant tardif, promis‖ au monde déjà vieux,Qui dormis deux mille ans‖ dans le berceau des Dieux,Et, m'éveillant hier‖ sur le fumier rustique,Fus adoré des rois‖ de l'Ariane antique.O Runoïa ! courbé‖ du poids de cent hivers,Qui rêves dans ta tour‖ aux murmures des mers,Je suis le sacrifice‖ et l'angoisse féconde ;Je suis l'Agneau chargé‖ des souillures du monde ;Et je viens apporter‖ à l'homme épouvantéLe mépris de la vie‖ et de la volupté !Et l'homme, couronné‖ des fleurs de son ivresse,Poussera tout à coup‖ un sanglot de détresse ;Dans sa fête éclatante‖ un éclair aura lui ;La mort et le néant‖ passeront devant lui.Et les heureux du monde,‖ altérés de souffrance,Boiront avec mon sang‖ l'éternelle espérance,Et loin du siècle impur,‖ sur le sable brûlant,Mourront les yeux tournés‖ vers un gibet sanglant.Je romprai les liens‖ des cœurs, et sans mesureJ'élargirai dans l'âme‖ une ardente blessure.La vierge maudira‖ sa grâce et sa beauté ;L'homme se renîra‖ dans sa virilité ;Et les sages, rongés‖ par les doutes suprêmes,Sur leurs genoux ployés‖ inclinant leurs fronts blêmes,Honteux d'avoir vécu,‖ honteux d'avoir pensé,Purifîront au feu‖ leur labeur insensé.Les siècles écoulés,‖ que l'œil humain pénètre,Rentreront dans la nuit‖ pour ne jamais renaître ;Je verserai l'oubli‖ sur les Dieux, mes aînés,Et je prosternerai‖ leurs fronts découronnés,Parmi les blocs épars‖ de l'Orient torride,Plus bas que l'herbe vile‖ et la poussière aride ;Et pour l'éternité,‖ sous l'Eau vive des cieux,Le bon grain germera‖ dans le fumier des Dieux !Maintenant, es-tu prêt‖ à mourir, Roi du Pôle ?As-tu noué ta robe‖ autour de ton épaule,Chanté ton chant suprême‖ au monde, et dit adieuA ce soleil qui voit‖ le dernier jour d'un Dieu ?
O neiges, qui tombez‖ du ciel inépuisable,Houles des hautes mers,‖ qui blanchissez le sable,Vents qui tourbillonnez‖ sur les caps, dans les bois,Et qui multipliez‖ en lamentables voix,Par delà l'horizon‖ des steppes infinies,Le retentissement‖ des mornes harmonies !Montagnes, que mon souffle‖ a fait germer ; torrents,Où s'étanche la soif‖ de mes peuples errants ;Vous, fleuves, échappés‖ des assises polaires,Qui roulez à grand bruit‖ sous les pins séculaires ;Et vous, Vierges, dansant‖ sur la courbe des deux,Filles des claires nuits,‖ si belles à mes yeux,Otawas ! qui versez‖ de vos urnes doréesLa rosée et la vie‖ aux plaines altérées !Et vous, brises du jour,‖ qui bercez les bouleaux ;Vous, îles, qui flottez‖ sur l'écume des eaux ;Et vous, noirs étalons,‖ ours des gorges profondes,Loups qui hurlez, élans‖ aux courses vagabondes !Et vous, brouillards d'hiver,‖ et vous, brèves clartés.Qui flamboyez une heure‖ au front d'or des étés !Tous ! venez tous, enfants‖ de ma pensée austère,Forces, grâces, splendeurs‖ du ciel et de la terre ;Dites-moi si mon cœur‖ est près de se tarir :Monde que j'ai conçu,‖ dis-moi s'il faut mourir !
La neige que l'orage‖ en lourdes nappes fouetteSur la côte glacée‖ est à jamais muette.Les clameurs de la mer‖ ne te diront plus rien.La nuit est sans oreille,‖ et sur le cap ancien,Le vent emporte, avec‖ l'écume dispersée,Comme un écho perdu‖ ta parole insensée.Les fleuves et les monts‖ n'entendent plus ta voix ;Tout l'univers, aveugle‖ et stupide à la fois,Roule comme un cadavre‖ aux steppes de l'espace.J'ai pris l'âme du monde,‖ et sa force et sa grâce ;Et pour l'homme et pour toi,‖ triste et vieux dans ta tour,La nature divine‖ est morte sans retour.
O Roi, que tardes-tu ?‖ Nos mains sont enchaînéesPar des liens plus forts‖ que le poids des années.Brise l'enchantement‖ qui nous tient asservis,Et nous écraserons‖ l'Enfant sur le parvis.O Roi, parle ! ou du moins,‖ si ta langue est liée,Médite en ton esprit‖ la science oubliée ;Et, pour nous arracher‖ à nos doutes amers,Grave les Runas d'or‖ qui règlent l'univers !
Vous ne chanterez plus‖ sur les harpes de pierre,D'un Dieu qui va mourir‖ prêtres désespérés !Mon souffle a dissipé‖ comme un peu de poussièreEt la science antique‖ et les chants inspirés.Vous ne charmerez plus‖ les oreilles humaines :Mon nom leur paraîtra‖ plus vénérable et doux.Pareils aux bruits mourants‖ des tempêtes lointaines,Les vieux Jours dans l'oubli‖ rentreront avec vous.Les peuples railleront‖ votre vaine sagesse,Et, d'un pied dédaigneux‖ foulant vos os proscrits,Prendront, pour obéir‖ à ma loi vengeresse,Votre mémoire en haine‖ et vos noms en mépris.Le siècle vous rejette ;‖ et la mort vous convie :Subissez-la, muets,‖ comme il sied aux cœurs forts ;Car il faut expier‖ la gloire avec la vie,Avant de s'endormir‖ auprès des aïeux morts.
Qu'ils meurent, s'il le faut !‖ Dans les steppes natalesEn chasserons-nous moins‖ le cerf au bond léger ?Vienne le jour marqué‖ par les Runas fatales !La querelle des Dieux‖ est pour nous sans danger.Pourvu que l'ours rusé‖ se prenne à nos embûches,Que l'arc ne rompe pas,‖ et qu'un chaud hydromelAu prompt soleil du Nord‖ fermente dans les cruches,Frères, la vie est bonne‖ à vivre sous le ciel !Vivons, ouvrons nos cœurs‖ aux ivresses nouvelles ;Chasser et boire en paix,‖ voilà l'unique bien.Buvons ! Notre sang brûle‖ et nos femmes sont belles ;Demain n'est pas encore,‖ et le passé n'est rien !
Vous descendrez vivants‖ dans ma géhenne en flamme,Chiens aboyeurs repus‖ d'hydromel et de chair !Vous serez consumés‖ des angoisses de l'âme,Vous vous tordrez hurlants‖ dans le septième enfer !Pareils aux pins ployés‖ par le mal qui les ronge,Tristes dès le berceau,‖ sans joie et sans vigueur,Vos enfants grandiront‖ et vivront comme en songe,Le glaive du désir‖ enfoncé dans le cœur.Pleins d'ennuis aux récits‖ des choses disparues,D'un œil morne ils verront‖ sans plaisir ni regrets,Par la hache et le feu,‖ sous le soc des charrues,Tomber la majesté‖ de leurs vieilles forêts.Ils auront froid et faim‖ sur la terre glacée ;Ils gémiront d'errer‖ dans les brouillards du Nord ;Et la volupté même,‖ en leur veine épuisée,Au lieu d'un sang nouveau‖ fera courir la mort.Ainsi, Dieu, Runoïas,‖ Chasseurs du sol polaire,Je vous retrancherai‖ de mon sillon jaloux,Et je ferai germer‖ ma moisson de colèreSur l'éternelle fange‖ où vous rentrerez tous.
Blanche sous le lin chaste‖ et rude, illuminéeDu nimbe d'or flottant‖ sur sa tête inclinée,La Vierge d'Orient,‖ une ombre dans les yeux,Pressait entre ses bras‖ son fils mystérieux ;Et l'Enfant, sur le sein‖ de la femme pensive,Parlait, et comme au vent‖ tremblait la tour massive ;Et mieux qu'un glaive amer‖ aux mains des combattants,Sa voix calme plongeait‖ dans les cœurs palpitants.Plus pâles que les morts‖ esclaves des sorcières,Qui par les froides nuits‖ rampent dans les bruyères,Les Runoïas, courbés‖ sous le dur jugement,Rêvaient, dans leur angoisse‖ et leur énervement.Comme un dernier rayon‖ qui palpite et dévie,Ils voulaient ressaisir‖ la pensée et la vie,Mais leur esprit, semblable‖ aux feuilles des vallons,Hors d'eux-mêmes, errait‖ en de noirs tourbillons.Debout, tumultueux,‖ la barbe hérissée,Et laissant choir soudain‖ la coupe commencée,Les Chasseurs, assaillis‖ de vertige, brisaientLes cruches où leurs mains‖ incertaines puisaient,Et, les yeux enflammés‖ d'épouvante et d'ivresse,Vers le vieux Roi du Nord‖ criaient pleins de détresse.Lui, sur son front ridé‖ du souci de la mort,Sentant passer le souffle‖ ardent d'un Dieu plus fort,Muet, inattentif‖ aux clameurs élevées,Évoquait dans son cœur‖ les Runas réservées.
Mais l'Enfant, sur la peau‖ du Serpent azuré,S'inclina doucement‖ comme un rameau doré,Et, coupant deux fois l'air‖ par un signe mystique,D'un doigt rose effleura‖ l'Écriture magique.Et les Runas fondaient,‖ et des genoux du DieuCoulaient sur le parvis‖ en clairs ruisseaux de feu,Rapides, bondissant,‖ serpentant sur les dalles,Et brûlant les pieds nus‖ dans le cuir des sandales.Et les pieux et les arcs‖ saisis sur les piliers,Les glaives, de leur gaine‖ arrachés par milliers,Se heurtèrent aux mains‖ de la foule en délire.Avec des cris de rage‖ et des éclats de rire,Runoïas et Chasseurs,‖ de flammes enlacés,Se ruaient au combat‖ par élans insensés,Comme un essaim confus‖ d'abeilles furieuses,Ou tels que, vers midi,‖ sous les faux radieuses,Au rebord des sillons‖ tombent les épis mûrs ;Et le sang jaillissait‖ sur les parois des murs.Mais voici qu'au milieu‖ de la lutte suprême,La Tour, en flamboyant,‖ s'affaissa sur soi-même,Et comme une montagne,‖ en son écroulement,Emplit la noire nuit‖ d'un long rugissement.Seul des siens, à travers‖ cette ruine immense,L'éternel Runoïa‖ descendit en silence.Dépossédé d'un monde,‖ il lança sur la merSa nacelle d'airain,‖ sa barque à fond de fer ;Et tandis que le vent,‖ d'une brusque rafale,Tordait les blancs flocons‖ de sa barbe royale,Les regards attachés‖ aux débris de sa tour,Il cria dans la nuit :‖ — Tu mourras à ton tour !J'atteste par neuf fois‖ les Runas immortelles,Tu mourras comme moi,‖ Dieu des âmes nouvelles,Car l'homme survivra !‖ Vingt siècles de douleursFeront saigner sa chair‖ et ruisseler ses pleurs,Jusqu'au jour où ton joug,‖ subi deux mille années,Fatiguera le cou‖ des races mutinées ;Où tes temples dressés‖ parmi les nationsDeviendront en risée‖ aux générations ;Et ce sera ton heure !‖ et dans ton ciel mystiqueTu rentreras, vêtu‖ du suaire ascétique,Laissant l'homme futur,‖ indifférent et vieux,Se coucher et dormir‖ en blasphémant les Dieux ! —
Et, nageant dans l'écume‖ et les bruits de l'abîme,Il disparut, tourné‖ vers l'espace sublime.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 133[aa] 22[abab]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a solitaire / terre féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquec ploie / tournoie féminine, classiqued amoncelés / flagellés masculine, classiquee mornes / Nornes féminine, classiquef vents / mouvants masculine, classiqueg promontoire / noire féminine, classiqueh monts / horizons masculine, classiquei salles / colossales féminine, classiquej piliers / boucliers masculine, classiquek pennes / rennes féminine, classiquel confusément / écumant masculine, classiquem paupière / pierre féminine, classiquen chœur / cœur masculine, classiqueo neige / siège féminine, classiquep Dieu / bleu masculine, classiqueq héroïques / magiques féminine, classiquer fer / mer masculine, classiques attitude / Inquiétude féminine, classiquea mer / l'hiver masculine, classiqueb solides / intrépides féminine, classiquec monts / limons masculine, classiqued l'abondance / immense féminine, classiquea replier / bouclier masculine, classiqueb d'entraves / braves féminine, classiquec vieux / aïeux masculine, classiqued demeures / heures féminine, classiquea anciens / biens masculine, classiqueb débiles / stériles féminine, classiquec mouvant / vent masculine, classiqued soulevée / énervée féminine, classiquee forts / remords masculine, classiquef trempées / épées féminine, classiquea dos / fardeaux masculine, classiqueb rudes / solitudes féminine, classiquec matin / festin masculine, classiqued renne / frêne féminine, classiquee d'or / encor masculine, classiquef glaives / rêves féminine, classiquea levé / rêvé masculine, classiqueb magique / Runique féminine, classiquec tour / jour masculine, classiquea encore / l'aurore féminine, classiquea bois / voix masculine, classiqueb tendresse / caresse féminine, classiquec carnassier / d'acier masculine, classiqued divines / enfantines féminine, classiquea nuit / bruit masculine, classiqueb secouées / nuées féminine, classiquea temps / éclatants masculine, classiqueb nues féminine, classiquec flots / sanglots masculine, classiqued ramures / envergures féminine, classiquee cheveux / bleus masculine, classiquea sorcières / paupières féminine, classiqueb forêts / rets masculine, classiquec magiques / antiques féminine, classiqued mauvais / épais masculine, classiquee promontoires / expiatoires féminine, classiquea nom / Forgeron masculine, classiqueb monde / ronde féminine, classiquec vermeil / soleil masculine, classiqued splendide / solide féminine, classiquee mieux / deux masculine, classiquef germes / fermes féminine, classiqueg cerfs / déserts masculine, classiqueh silence / toute-puissance féminine, classiquei chair / fer masculine, classiquej glaive / rêve féminine, classiquea d'airain / soudain masculine, classiqueb sonore / d'aurore féminine, classiquec Roi / L'effroi masculine, classiqued nues / contenues féminine, classiquea guerriers / meurtriers masculine, classiqueb envenimée / inanimée féminine, classiquec maudit / dit masculine, classiquea divines / ruines féminine, classiqueb vieux / Dieux masculine, classiquec rustique / antique féminine, classiqued hivers / mers masculine, classiquee féconde / monde féminine, classiquef épouvanté / volupté masculine, classiqueg ivresse / détresse féminine, classiqueh lui masculine, classiquei souffrance / espérance féminine, classiquej brûlant / sanglant masculine, classiquek mesure / blessure féminine, classiquel beauté / virilité masculine, classiquem suprêmes / blêmes féminine, classiquen pensé / insensé masculine, classiqueo pénètre / renaître féminine, classiquep aînés / découronnés masculine, classiqueq torride / aride féminine, classiquer cieux / Dieux masculine, classiques Pôle / épaule féminine, classiquet adieu / Dieu masculine, classiquea inépuisable / sable féminine, classiquec infinies / harmonies féminine, classiqued torrents / errants masculine, classiquee polaires / séculaires féminine, classiquef deux / yeux masculine, classiqueg dorées / altérées féminine, classiqueh bouleaux / eaux masculine, classiquei profondes / vagabondes féminine, classiquej clartés / étés masculine, classiquek austère / terre féminine, classiquel tarir / mourir masculine, classiquea fouette / muette féminine, classiqueb rien / ancien masculine, classiquec dispersée / insensée féminine, classiqued voix / fois masculine, classiquee l'espace / grâce féminine, classiquef tour / retour masculine, classiquea enchaînées / années féminine, classiqueb asservis / parvis masculine, classiquec liée / oubliée féminine, classiqued amers / l'univers masculine, classiquea pierre / poussière féminine, classiqueb désespérés / inspirés masculine, classiquec humaines / lointaines féminine, classiqued doux / vous masculine, classiquee sagesse / vengeresse féminine, classiquef proscrits / mépris masculine, classiqueg convie / vie féminine, classiqueh forts / morts masculine, classiquea natales / fatales féminine, classiqueb léger / danger masculine, classiquec embûches / cruches féminine, classiqued hydromel / ciel masculine, classiquee nouvelles / belles féminine, classiquef bien / rien masculine, classiquea flamme / l'âme féminine, classiqueb chair / enfer masculine, classiquec ronge / songe féminine, classiqued vigueur / cœur masculine, classiquee disparues / charrues féminine, classiquef regrets / forêts masculine, classiqueg glacée / épuisée féminine, classiqueh Nord / mort masculine, classiquei polaire / colère féminine, classiquej jaloux / tous masculine, classiquea illuminée / inclinée féminine, classiqueb yeux / mystérieux masculine, classiquec pensive / massive féminine, classiqued combattants / palpitants masculine, classiquee sorcières / bruyères féminine, classiquef jugement / énervement masculine, classiqueg dévie / vie féminine, classiqueh vallons / tourbillons masculine, classiquei hérissée / commencée féminine, classiquej brisaient / puisaient masculine, classiquek d'ivresse / détresse féminine, classiquel mort / fort masculine, classiquem élevées / réservées féminine, classiquea azuré / doré masculine, classiqueb mystique / magique féminine, classiquec Dieu / feu masculine, classiqued dalles / sandales féminine, classiquee piliers / milliers masculine, classiquef délire / rire féminine, classiqueg enlacés / insensés masculine, classiqueh furieuses / radieuses féminine, classiquei mûrs / murs masculine, classiquej suprême / soi-même féminine, classiquek écroulement / rugissement masculine, classiquel immense / silence féminine, classiquem mer / fer masculine, classiquen rafale / royale féminine, classiqueo tour masculine, classiquep immortelles / nouvelles féminine, classiqueq douleurs / pleurs masculine, classiquer années / mutinées féminine, classiques nations / générations masculine, classiquet mystique / ascétique féminine, classiquea l'abîme / sublime féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
354 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources