Poèmes barbares, 1862
La Ravine Saint-Gilles
La gorge est pleine d'ombre‖ où, sous les bambous grêles,Le soleil au zénith‖ n'a jamais resplendi,Où les filtrations‖ des sources naturellesS'unissent au silence‖ enflammé de midi.
De la lave durcie‖ aux fissures moussues,Au travers des lichens‖ l'eau tombe en ruisselant,S'y perd, et, se creusant‖ de soudaines issues,Germe et circule au fond‖ parmi le gravier blanc.
Un bassin aux reflets‖ d'un bleu noir y repose,Morne et glacé, tandis‖ que, le long des blocs lourds,La liane en treillis‖ suspend sa cloche rose,Entre d'épais gazons‖ aux touffes de velours.
Sur les rebords saillants‖ où le cactus éclate,Errant des vétivers‖ aux aloès fleuris,Le cardinal, vêtu‖ de sa plume écarlate,En leurs nids cotonneux‖ trouble les colibris.
Les martins au bec jaune‖ et les vertes perruches,Du haut des pics aigus,‖ regardent l'eau dormir ;Et, dans un rayon vif,‖ autour des noires ruches,On entend un vol d'or‖ tournoyer et frémir.
Soufflant leur vapeur chaude‖ au-dessus des arbustes,Suspendus au sentier‖ d'herbe rude entravé,Des bœufs de Tamatave,‖ indolents et robustes,Hument l'air du ravin‖ que l'eau vive a lavé ;
Et les grands papillons‖ aux ailes magnifiques,La rose sauterelle,‖ en ses bonds familiers,Sur leur bosse calleuse‖ et leurs reins pacifiquesSans peur du fouet velu‖ se posent par milliers.
A la pente du roc‖ que la flamme pénètre,Le lézard souple et long‖ s'enivre de sommeil,Et, par instants, saisi‖ d'un frisson de bien-être,Il agite son dos‖ d'émeraude au soleil.
Sous les réduits de mousse‖ où les cailles replètesDe la chaude savane‖ évitent les ardeurs,Glissant sur le velours‖ de leurs pattes discrètes,L'œil mi-clos de désir,‖ rampent les chats rôdeurs.
Et quelque Noir, assis‖ sur un quartier de lave,Gardien des bœufs épars‖ paissant l'herbage amer,Un haillon rouge aux reins,‖ fredonne un air saklave,Et songe à la grande Île‖ en regardant la mer.
Ainsi, sur les deux bords‖ de la gorge profonde,Rayonne, chante et rêve,‖ en un même moment,Toute forme vivante‖ et qui fourmille au monde ;Mais formes, sons, couleurs,‖ s'arrêtent brusquement.
Plus bas, tout est muet‖ et noir au sein du gouffre,Depuis que la montagne,‖ en émergeant des flots,Rugissante, et par jets‖ de granit et de soufre,Se figea dans le ciel‖ et connut le repos.
A peine une échappée,‖ étincelante et bleue,Laisse-t-elle entrevoir,‖ en un pan du ciel pur,Vers Rodrigue ou Ceylan‖ le vol des paille-en-queue,Comme un flocon de neige‖ égaré dans l'azur.
Hors ce point lumineux‖ qui sur l'onde palpite,La ravine s'endort‖ dans l'immobile nuit ;Et quand un roc miné‖ d'en haut s'y précipite,Il n'éveille pas même‖ un écho de son bruit.
Pour qui sait pénétrer,‖ Nature, dans tes voies,L'illusion t'enserre‖ et ta surface ment :Au fond de tes fureurs,‖ comme au fond de tes joies,Ta force est sans ivresse‖ et sans emportement.
Tel, parmi les sanglots,‖ les rires et les haines,Heureux qui porte en soi,‖ d'indifférence empli,Un impassible cœur‖ sourd aux rumeurs humaines,Un gouffre inviolé‖ de silence et d'oubli !
La vie a beau frémir‖ autour de ce cœur morne,Muet comme un ascète‖ absorbé par son Dieu ;Tout roule sans écho‖ dans son ombre sans borne,Et rien n'y luit du ciel,‖ hormis un trait de feu.
Mais ce peu de lumière‖ à ce néant fidèle,C'est le reflet perdu‖ des espaces meilleurs !C'est ton rapide éclair,‖ Espérance éternelle,Qui l'éveille en sa tombe‖ et le convie ailleurs !
Versification
- Forme
- 18 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 18(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 18 quatrains
- Mots à la rime
- a grêles / naturelles féminine, classiqueb resplendi / midi masculine, classiquea moussues / issues féminine, classiqueb ruisselant / blanc masculine, classiquea repose / rose féminine, classiqueb lourds / velours masculine, classiquea éclate / écarlate féminine, classiqueb fleuris / colibris masculine, classiquea perruches / ruches féminine, classiqueb dormir / frémir masculine, classiquea arbustes / robustes féminine, classiqueb entravé / lavé masculine, classiquea magnifiques / pacifiques féminine, classiqueb familiers / milliers masculine, classiquea pénètre / bien-être féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquea replètes / discrètes féminine, classiqueb ardeurs / rôdeurs masculine, classiquea lave / saklave féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb moment / brusquement masculine, classiquea gouffre / soufre féminine, classiqueb flots / repos masculine, classiquea bleue / paille-en-queue féminine, classiqueb pur / l'azur masculine, classiquea palpite / précipite féminine, classiqueb nuit / bruit masculine, classiquea voies / joies féminine, classiqueb ment / emportement masculine, classiquea haines / humaines féminine, classiqueb empli / d'oubli masculine, classiquea morne / borne féminine, classiqueb Dieu / feu masculine, classiquea fidèle / éternelle féminine, classiqueb meilleurs / ailleurs masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources