Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes barbares, 1862

Les Clairs de lune

Charles-Marie Leconte de Lisle· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 94 vers

I

C'est un monde difforme,‖ abrupt, lourd et livide,Le spectre monstrueux‖ d'un univers détruitJeté comme une épave‖ à l'Océan du vide,Enfer pétrifié,‖ sans flammes et sans bruit,Flottant et tournoyant‖ dans l'impassible nuit.Autrefois, revêtu‖ de sa grâce première,Globe heureux d'où montait‖ la rumeur des vivants,Jeune, il a fait ailleurs‖ sa route de lumière,Avec ses eaux, ses bleus‖ sommets, ses bois mouvants,Sa robe de vapeurs‖ mollement dénouées,Ses millions d'oiseaux‖ chantant par les nuées,Dans la pourpre du ciel‖ et sur l'aile des vents.Loin des tièdes soleils,‖ loin des nocturnes gloires,A travers l'étendue‖ il roule maintenant ;Et voici qu'une mer‖ d'ombre, par gerbes noires,Contre les bords rongés‖ du hideux continentS'écrase, furieuse,‖ et troue en bouillonnantLe blême escarpement‖ des rugueux promontoires.Jusqu'au faîte des pics‖ elle jaillit d'un bond,Et, sur leurs escaliers‖ versant ses cataractes,Écume et rejaillit,‖ hors des gouffres sans fond,Dans l'espace aspergé‖ de ténèbres compactes.Et de ces blocs disjoints,‖ de ces lugubres flots,De cet écroulement‖ horrible, morne, immense,On n'entend rien sortir,‖ ni clameurs ni sanglots :Le sinistre univers‖ se dissout en silence.Mais la Terre, plus bas,‖ qui rêve et veille encorSous le pétillement‖ des solitudes bleues,Regarde en souriant,‖ à des milliers de lieues,La lune, dans l'air pur,‖ tendre son grand arc d'or.

II

Au plus creux des ravins‖ emplis de blocs confus,De flaques d'eau luisant‖ par endroits sous les ombres,La lune, d'un trait net,‖ sculpte les lignes sombresDe vieux troncs d'arbres morts‖ roides comme des fûts.

Dans les taillis baignés‖ de violents arômesQu'une brume attiédie‖ humecte de sueur,Elle tombe, et blanchit‖ de sa dure lueurLe sentier des lions‖ chasseurs de bœufs et d'hommes.

Un rauque grondement‖ monte, roule et grandit.Tout un monde effrayé‖ rampe sous les arbustes ;Une souple panthère‖ arque ses reins robustesEt de l'autre côté‖ du ravin noir bondit.

Les fragments de bois sec‖ craquent parmi les pierres ;On entend approcher‖ un souffle rude et sourdQui halète, et des pas‖ légers près d'un pas lourd,Des feux luisent au fond‖ d'invisibles paupières.

Un vieux roi chevelu,‖ maigre, marche en avant ;Et, flairant la rumeur‖ nocturne qui fourmille,Le col droit, l'œil au guet,‖ la farouche famille,Lionne et lionceaux,‖ suit, les mufles au vent.

Le père, de ses crins‖ voilant sa tête affreuse,Hume un parfum subtil‖ dans l'herbe et les cailloux ;Il hésite et repart,‖ et sa queue au fouet rouxPar intervalles bat‖ ses flancs que la faim creuse.

Hors du fourré, tous quatre,‖ au faite du coteau,Aspirant dans l'air tiède‖ une proie incertaine,Un instant arrêtés,‖ regardent par la plaineQue la lune revêt‖ de son blême manteau.

La mère et les enfants‖ se couchent sur la ronce,Et le roi de la nuit‖ pousse un rugissementQui, d'échos en échos,‖ mélancoliquement,Comme un grave tonnerre,‖ à l'horizon s'enfonce.

III

La mer est grise, calme, immense,L'œil vainement en fait le tour.Rien ne finit, rien ne commence :Ce n'est ni la nuit, ni le jour.

Point de lame à frange d'écume,Point d'étoiles au fond de l'air.Rien ne s'éteint, rien ne s'allume :L'espace n'est ni noir, ni clair.

Albatros, pétrels aux cris rudes,Marsouins, souffleurs, tout a fui.Sur les tranquilles solitudesPlane un vague et profond ennui.

Nulle rumeur, pas une haleine.La lourde coque au lent roulisHors de l'eau terne montre à peineLe cuivre de ses flancs polis ;

Et, le long des cages à poules,Les hommes de quart, sans rien voir,Regardent, en songeant, les houlesMonter, descendre et se mouvoir.

Mais, vers l'Est, une lueur blanche,Comme une cendre au vol légerQui par nappes fines s'épanche,De l'horizon semble émerger.

Elle nage, pleut, se disperse,S'épanouit de toute part,Tourbillonne, retombe, et verseSon diaphane et doux brouillard.

Un feu pâle luit et déferle,La mer frémit, s'ouvre un moment,Et, dans le ciel couleur de perle,La lune monte lentement.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
1[ababb] 11[abab] 1[aa] 1[ababccb] 9[abba]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (62 de 12, 32 de 8)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a livide / vide féminine, classiqueb détruit / bruit / nuit masculine, classiquec première / lumière féminine, classiqued vivants / mouvants masculine, classiquee dénouées / nuées féminine, classiquef vents / maintenant masculine, classiqueg gloires / noires / promontoires féminine, non classiqueh continent / bouillonnant masculine, classiquei bond / fond masculine, classiquej cataractes / compactes féminine, classiquek flots / sanglots masculine, classiquel immense / silence féminine, classiquem encor / d'or masculine, classiquen bleues / lieues féminine, classiquea confus / fûts masculine, classiqueb ombres / sombres féminine, classiquea arômes / d'hommes féminine, classiqueb sueur / lueur masculine, classiquea grandit / bondit masculine, classiqueb arbustes / robustes féminine, équivalentea pierres / paupières féminine, classiqueb sourd / lourd masculine, classiquea avant / vent masculine, classiqueb fourmille / famille féminine, classiquea affreuse / creuse féminine, classiqueb cailloux / roux masculine, classiquea coteau / manteau masculine, classiqueb incertaine / plaine féminine, classiquea ronce / s'enfonce féminine, classiqueb rugissement / mélancoliquement masculine, classiquea immense / commence féminine, classiqueb tour / jour masculine, classiquea d'écume / s'allume féminine, classiqueb l'air / clair masculine, classiquea rudes / solitudes féminine, classiqueb fui / ennui masculine, classiquea haleine / peine féminine, classiqueb roulis / polis masculine, classiquea poules / houles féminine, classiqueb voir / mouvoir masculine, classiquea blanche / s'épanche féminine, classiqueb léger / émerger masculine, classiquea disperse / verse féminine, classiqueb part / brouillard masculine, classiquea déferle / perle féminine, classiqueb moment / lentement masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

94 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources