Poèmes barbares, 1862
La Tristesse du Diable
Silencieux, les poings‖ aux dents, le dos ployé,Enveloppé du noir‖ manteau de ses deux ailes,Sur un pic hérissé‖ de neiges éternelles,Une nuit, s'arrêta‖ l'antique Foudroyé.
La terre prolongeait‖ en bas, immense et sombre,Les continents battus‖ par la houle des mers ;Au-dessus flamboyait‖ le ciel plein d'univers ;Mais Lui ne regardait‖ que l'abîme de l'ombre.
Il était là, dardant‖ ses yeux ensanglantésDans ce gouffre où la vie‖ amasse ses tempêtes,Où le fourmillement‖ des hommes et des bêtesPullule sous le vol‖ des siècles irrités.
Il entendait monter‖ les hosannas serviles,Le cri des égorgeurs,‖ les Te Deum des rois,L'appel désespéré‖ des nations en croixEt des justes râlant‖ sur le fumier des villes.
Ce lugubre concert‖ du mal universel,Aussi vieux que le monde‖ et que la race humaine,Plus fort, plus acharné,‖ plus ardent que sa haine,Tourbillonnait autour‖ du sinistre Immortel.
Il remonta d'un bond‖ vers les temps insondablesOù sa gloire allumait‖ le céleste matin,Et, devant la stupide‖ horreur de son destin,Un grand frisson courut‖ dans ses reins formidables.
Et se tordant les bras,‖ et crispant ses orteils,Lui, le premier rêveur,‖ la plus vieille victime,Il cria par delà‖ l'immensité sublimeOù déferle en brûlant‖ l'écume des soleils :
— Les monotones jours,‖ comme une horrible pluie,S'amassent, sans l'emplir,‖ dans mon éternité ;Force, orgueil, désespoir,‖ tout n'est que vanité ;Et la fureur me pèse,‖ et le combat m'ennuie.
Presque autant que l'amour‖ la haine m'a menti :J'ai bu toute la mer‖ des larmes infécondes.Tombez, écrasez-moi,‖ foudres, monceaux des mondes !Dans le sommeil sacré‖ que je sois englouti !
Et les lâches heureux,‖ et les races damnées,Par l'espace éclatant‖ qui n'a ni fond ni bord,Entendront une Voix‖ disant : Satan est mort !Et ce sera ta fin,‖ Œuvre des six Journées !
Versification
- Forme
- 10 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 10(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 10 quatrains
- Mots à la rime
- a ployé / Foudroyé masculine, classiqueb ailes / éternelles féminine, classiquea sombre / l'ombre féminine, classiqueb mers / d'univers masculine, classiquea ensanglantés / irrités masculine, classiqueb tempêtes / bêtes féminine, classiquea serviles / villes féminine, classiqueb rois / croix masculine, classiquea universel / Immortel masculine, classiqueb humaine / haine féminine, classiquea insondables / formidables féminine, classiqueb matin / destin masculine, classiquea orteils / soleils masculine, classiqueb victime / sublime féminine, classiquea pluie / m'ennuie féminine, classiqueb éternité / vanité masculine, classiquea menti / englouti masculine, classiqueb infécondes / mondes féminine, classiquea damnées / Journées féminine, classiqueb bord / mort masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
40 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources