Poèmes barbares, 1862
Les Ascètes
I
Depuis qu'au joug de fer‖ blanche esclave enchaînée,Hellas avait fini‖ sa belle destinée,Et qu'un dernier soupir,‖ un souffle harmonieuxAvait mêlé son ombre‖ aux ombres de ses Dieux,Le César, dévoré‖ d'une soif éternelle,Tarissait le lait pur‖ de l'antique Cybèle.Pâle, la main sanglante‖ et le cœur plein d'ennuis,D'une vague terreur‖ troublant ses longues nuits,Il écoutait, couché‖ sur la pourpre romaine,Dans un sombre concert‖ gémir la race humaine ;Et, tandis que la Louve‖ aux mamelles d'airainDormait, le dos ployé‖ sous son pied souverain,Il affamait, hâtant‖ les jours expiatoires,Les lions de l'Atlas‖ au fond des vomitoires.Inépuisable mer,‖ du sommet des sept monts,Couvrant l'empire entier‖ de ses impurs limons,Nue, horrible, tramant‖ ses voluptés banales,La débauche menait‖ les grandes saturnales ;Car c'était l'heure sombre‖ où le vieil univers,Ne pouvant oublier‖ son opprobre et ses fers,Gisait sans Dieu, sans force,‖ et fatigué de vivre,Comme un lâche qui craint‖ de mourir et s'enivre.Et c'est alors, plus haut‖ que l'orgie aux bruits sourds,Qu'on entendit monter‖ l'appel des nouveaux jours,Cri d'allégresse et cri‖ d'angoisse, voix terribleD'amour désespéré‖ vers le monde invisible :
II
— Les bruits du siècle ont-ils‖ étouffé votre voix,Seigneur ? Jusques à quand‖ resterez-vous en croix ?En vain vous avez bu‖ l'amertume et la lie :Le monde se complaît‖ dans sa vieille folieEt s'attarde en chantant‖ aux pieds de ses Dieux morts.Au désert, au désert,‖ les sages et les forts !Au désert, au désert,‖ ceux que l'Esprit convie,Ceux qu'a longtemps battus‖ l'orage de la vie,Ceux que l'impie enivre‖ à ses coupes de feu,Ceux qui dormaient hier‖ dans le sein de leur Dieu !Au désert, au désert,‖ les hommes et les femmes !Étouffons dans nos cœurs‖ les voluptés infâmes ;Vers la gloire des deux‖ éternels déployonsL'extase aux ailes d'or‖ sous la dent des lions.Multipliez en nous‖ vos douleurs adorables,Seigneur ! Que nous soyons‖ errants et misérables,Qu'un soleil dévorant‖ consume notre chair !Le mépris nous est doux,‖ l'outrage nous est cher,Pourvu que, gravissant‖ la cime du supplice,Nous puissions jusqu'au bout‖ tarir votre calice,Et, tout chargés d'opprobre‖ et couronnés d'affronts,D'une épine sanglante‖ auréoler nos fronts !O morne solitude,‖ ô grande mer de sables,Assouvis nos regards‖ de choses périssables ;Balaye à tous les vents‖ les vieilles vanités,La poussière sans nom‖ des Dieux et des cités ;Et pour nous arracher‖ à la matière immonde,Ouvre ton sein de flamme‖ aux transfuges du monde !Fuyons ! voici venir‖ le Jour mystérieuxOù, comme un peu de cendre‖ aux quatre vents des cieux,La terre s'en ira‖ par l'espace sublime.Oh ! combien rouleront‖ dans le brûlant abîme !Mais l'Ange par nos noms‖ nous appellera tous,Et la face de Dieu‖ resplendira pour nous ! —
III
O rêveurs, ô martyrs,‖ vaillantes créatures,Qui, dans l'effort sacré‖ de vos nobles natures,Poussiez vers l'idéal‖ un sanglot éternel,Je vous salue, amants‖ désespérés du ciel !Vous disiez vrai : le cœur‖ de l'homme est mort et vide,Et la terre maudite‖ est comme un champ arideOù la ronce inféconde,‖ et qu'on arrache en vain,Dans le sillon qui brûle‖ étouffe le bon grain.Vous disiez vrai : la vie‖ est un mal éphémère,Et la femme bien plus‖ que la tombe est arrière !Aussi, loin des cités‖ aux bruits tumultueux,Avec le crucifix‖ et le bâton noueux,Et du nimbe promis‖ illuminant vos têtes,Vous fuyiez vers la mort,‖ pâles anachorètes !Pour que nul œil humain‖ ne vous revît jamais,Vous montiez çà et là‖ sur d'inféconds sommets,Et, confiant votre âme‖ aux souffles des orages,Laissiez dormir vos os‖ dans les antres sauvages ;Ou parfois, en songeant,‖ sur le sable embrasé,Que tout lien charnel‖ ne s'était pas brisé,Que le siècle quitté‖ recevait vos hommages,Qu'un tourbillon lointain‖ de vivantes imagesD'un monde trop aimé‖ repeuplait votre cœur,Que le ciel reculait,‖ que l'homme était vainqueur ;Troublant de vos sanglots‖ l'implacable étendue,Vous déchiriez vos flancs‖ d'une main éperdue,Vous rougissiez le sol‖ du sang des repentirs ;Et le désert, blanchi‖ d'ossements de martyrs,Écoutant ses lions‖ remuer vos reliques,S'emplissait dans la nuit‖ de visions bibliques.
Versification
- Forme
- 3 distiquess (distiques)
- Rimes
- 45((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 3 distiquess
- Mots à la rime
- a enchaînée / destinée féminine, classiqueb harmonieux / Dieux masculine, classiquec éternelle / Cybèle féminine, classiqued d'ennuis / nuits masculine, classiquee romaine / humaine féminine, classiquef d'airain / souverain masculine, classiqueg expiatoires / vomitoires féminine, classiqueh monts / limons masculine, classiquei banales / saturnales féminine, classiquej univers / fers masculine, classiquek vivre / s'enivre féminine, classiquel sourds / jours masculine, classiquem terrible / invisible féminine, classiquea voix / croix masculine, classiqueb lie / folie féminine, classiquec morts / forts masculine, classiqued convie / vie féminine, classiquee feu / Dieu masculine, classiquef femmes / infâmes féminine, classiqueg déployons / lions masculine, classiqueh adorables / misérables féminine, classiquei chair / cher masculine, classiquej supplice / calice féminine, classiquek d'affronts / fronts masculine, classiquel sables / périssables féminine, classiquem vanités / cités masculine, classiquen immonde / monde féminine, classiqueo mystérieux / cieux masculine, classiquep sublime / abîme féminine, classiqueq tous / nous masculine, classiquea créatures / natures féminine, classiqueb éternel / ciel masculine, classiquec vide / aride féminine, classiqued vain / grain masculine, classiquee éphémère / arrière féminine, classiquef tumultueux / noueux masculine, classiqueg têtes / anachorètes féminine, classiqueh jamais / sommets masculine, classiquei orages / sauvages féminine, classiquej embrasé / brisé masculine, classiquek hommages / images féminine, classiquel cœur / vainqueur masculine, classiquem étendue / éperdue féminine, classiquen repentirs / martyrs masculine, classiqueo reliques / bibliques féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources