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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes barbares, 1862

Le Jaguar

Charles-Marie Leconte de Lisle· 13 quatrains, alexandrins, 52 vers

Sous le rideau lointain‖ des escarpements sombresLa lumière, par flots‖ écumeux, semble choir ;Et les mornes pampas‖ où s'allongent les ombresFrémissent vaguement‖ à la fraîcheur du soir.

Des marais hérissés‖ d'herbes hautes et rudes,Des sables, des massifs‖ d'arbres, des rochers nus,Montent, roulent, épars,‖ du fond des solitudes,De sinistres soupirs‖ au soleil inconnus.

La lune, qui s'allume‖ entre des vapeurs blanches,Sur la vase d'un fleuve‖ aux sourds bouillonnements,Froide et dure, à travers‖ l'épais réseau des branches,Fait reluire le dos‖ rugueux des caïmans.

Les uns, le long du bord‖ traînant leurs cuisses torses,Pleins de faim, font claquer‖ leurs mâchoires de fer ;D'autres, tels que des troncs‖ vêtus d'âpres écorces,Gisent, entre-bâillant‖ la gueule aux courants d'air.

Dans l'acajou fourchu,‖ lové comme un reptile,C'est l'heure où, l'œil mi-clos‖ et le mufle en avant,Le chasseur au beau poil‖ flaire une odeur subtile,Un parfum de chair vive‖ égaré dans le vent.

Ramassé sur ses reins‖ musculeux, il disposeSes ongles et ses dents‖ pour son œuvre de mort ;Il se lisse la barbe‖ avec sa langue rose ;Il laboure l'écorce‖ et l'arrache et la mord.

Tordant sa souple queue‖ en spirale, il en fouetteLe tronc de l'acajou‖ d'un brusque enroulement ;Puis sur sa patte roide‖ il allonge la tête,Et, comme pour dormir,‖ il râle doucement.

Mais voici qu'il se tait,‖ et, tel qu'un bloc de pierre,Immobile, s'affaisse‖ au milieu des rameaux :Un grand bœuf des pampas‖ entre dans la clairière,Corne haute et deux jets‖ de fumée aux naseaux.

Celui-ci fait trois pas.‖ La peur le cloue en place :Au sommet d'un tronc noir‖ qu'il effleure en passant,Plantés droit dans sa chair‖ où court un froid de glace,Flambent deux yeux zébrés‖ d'or, d'agate et de sang.

Stupide, vacillant‖ sur ses jambes inertes,Il pousse contre terre‖ un mugissement fou ;Et le jaguar, du creux‖ des branches entr'ouvertes,Se détend comme un arc‖ et le saisit au cou.

Le bœuf cède, en trouant‖ la terre de ses cornes,Sous le choc imprévu‖ qui le force à plier ;Mais bientôt, furieux,‖ par les plaines sans bornesIl emporte au hasard‖ son fauve cavalier.

Sur le sable mouvant‖ qui s'amoncelle en dune,De marais, de rochers,‖ de buissons entravé,Ils passent, aux lueurs‖ blafardes de la lune,L'un ivre, aveugle, en sang,‖ l'autre à sa chair rivé.

Ils plongent au plus noir‖ de l'immobile espace,Et l'horizon recule‖ et s'élargit toujours ;Et, d'instants en instants,‖ leur rumeur qui s'effaceDans la nuit et la mort‖ enfonce ses bruits sourds.

Versification

Forme
13 quatrains (quatrains)
Rimes
13(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
13 quatrains
Mots à la rime
a sombres / ombres féminine, classiqueb choir / soir masculine, classiquea rudes / solitudes féminine, classiqueb nus / inconnus masculine, classiquea blanches / branches féminine, classiqueb bouillonnements / caïmans masculine, classiquea torses / écorces féminine, classiqueb fer / d'air masculine, classiquea reptile / subtile féminine, classiqueb avant / vent masculine, classiquea dispose / rose féminine, classiqueb mort / mord masculine, classiquea fouette / tête féminine, classiqueb enroulement / doucement masculine, classiquea pierre / clairière féminine, classiqueb rameaux / naseaux masculine, classiquea place / glace féminine, classiqueb passant / sang masculine, non classiquea inertes / entr'ouvertes féminine, classiqueb fou / cou masculine, classiquea cornes / bornes féminine, classiqueb plier / cavalier masculine, classiquea dune / lune féminine, classiqueb entravé / rivé masculine, classiquea espace / s'efface féminine, classiqueb toujours / sourds masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources