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Poèmes barbares, 1862

Le Massacre de Mona

Charles-Marie Leconte de Lisle· alexandrins, 516 vers

Or, Mona, du milieu‖ de la mer rude et haute,Dressait rigidement‖ les granits de sa côte,Qui, massifs et baignés‖ d'écume et pleins de bruit,Brisaient l'eau furieuse‖ en gerbes dans la nuit,Sombres spectres, vêtus‖ de blanc dans ces ténèbres,Et vomissant les flots‖ par leurs gueules funèbres.

L'Esprit rauque du vent,‖ au faîte noir des rocs,Tournoyait et soufflait‖ dans ses cornes d'aurochs ;Et c'était un fracas‖ si vaste et si sauvage,Que la mer s'en taisait‖ tout le long du rivage,Tant le son formidable,‖ en cette immensité,Par coups de foudre et par‖ rafales emporté,De cris et de sanglots,‖ et de voix éperdues,Comblait le gouffre épais‖ des mornes étendues.L'Esprit du vent soufflait‖ dans ses clairons de fer,En aspergeant le ciel‖ des baves de la mer ;Il soufflait, hérissant‖ comme une chevelureLa noire nue éparse‖ autour de l'Île obscure,Conviant les Esprits‖ ceints d'algue et de limons,Et ceux dont le vol gronde‖ à la cime des monts,Et ceux des cavités,‖ de qui la force sourdeFait, comme un cœur qui bat,‖ bondir la terre lourde,Et ceux qui, dans les bois,‖ portent la Serpe d'or,Ceux de Kambrie et ceux‖ d'Érinn et ceux d'Armor.

L'Esprit de la tempête,‖ avec ses mille bouches,Les appelant, soufflait‖ dans ses trompes farouches.Mieux que taureaux beuglants‖ et loups hurlants de faim.D'une égale vigueur,‖ d'une haleine sans finIl soufflait ! Et voici‖ qu'à travers les nuées,Par les eaux de la mer‖ hautement refluées,Tels que des tourbillons‖ pressés, toujours accrus,Les Dieux Kymris, du fond‖ de la nuit accourus,Abordaient l'Île sainte,‖ immuable sur l'onde,Mona la vénérée,‖ autel central du monde.

Ainsi les Maîtres, fils‖ de Math, le très puissant,Volaient, impétueux‖ essaims, épaississantL'ombre aveugle, et pareils‖ à ces millions d'ailesQu'aux soleils printaniers‖ meuvent les hirondelles.Les uns tordant leurs bras‖ noueux comme des fouets,Ceux-ci contre leur sein‖ courbant leurs fronts muets,Et d'autres exhalant‖ des plaintes étouffées,Innombrables, les Dieux‖ mâles avec les Fées,Ils venaient, ils venaient‖ par nuages s'asseoirSur les sommets aigus‖ et sur le sable noir ;Et, voyant affluer‖ leurs masses vagabondes,L'Esprit souffla de joie‖ en ses conques profondes.

Sur le rivage bas,‖ enclos de toutes partsDe rochers lourds, moussus,‖ étagés en remparts,Où le flot séculaire‖ a creusé de longs porches,Autour d'un bloc cubique‖ on a planté neuf torches ;Et la lueur sinistre‖ ensanglante l'autelEt la mer et la sombre‖ immensité du ciel,Et parfois se répand,‖ au vent qui la déroule,Comme une rouge écume‖ au travers de la foule.

Les Bardes sont debout‖ dans leurs sayons rayés,Aux harpes de granit‖ les deux bras appuyés.A leurs reins pend la Rhote‖ et luit le large glaive.La touffe de cheveux‖ qu'une écorce relève,Flotte, signe héroïque,‖ au crâne large et rond,Avec la plume d'aigle‖ et celle du héron.Les Ovates, vêtus‖ de noir, et les EvhagesPortant haches de pierre‖ et durs penn-baz sauvages,Pieds nus, poignets ornés‖ d'anneaux de cuivre roux,Et le front ombragé‖ d'une tresse de houx,De leurs bras musculeux‖ pressant leur sein robuste,Gardent le Chef sacré,‖ le Pur, le Saint, l'AugusteCouronné par Gwiddonn‖ du rameau toujours vert,Celui qui, de sa robe‖ aux longs plis blancs couvert,Vénérable, aussi fort‖ qu'un vieil arbre, aussi fermeQu'une pierre, au milieu‖ du cercle qui l'enferme,D'un siècle sans ployer‖ porte le lourd fardeau.Sous d'épais cheveux noirs‖ ruisselant d'un bandeauDe verveine enlacée‖ aux blanches primevères,Près de lui, le front haut,‖ grande, les yeux sévères,Voici, dans sa tunique‖ ouverte sur le sein,La pâle Uheldéda,‖ prophétesse de Seîn.Agrafée à son flanc‖ de vierge, nue, et telleQu'un éclair, resplendit‖ la Faucille immortelle.Elle tient, de son bras‖ nerveux, au beau contour,Le vase toujours plein‖ de l'onde Azewladour ;Et, derrière leur reine‖ et leur sœur, huit prêtresses.Dans la brume des nuits‖ laissant flotter leurs tresses,Portent des pins flambants‖ que le vent fouette en vain,Autour de l'Arche d'or‖ où gît le Gui divin.

Donc, cette foule étant,‖ avec la multitudeDes Dieux, silencieuse‖ en cette solitude,Tandis que par l'orage‖ et sur les vastes eauxMontait le dernier cri‖ des nocturnes oiseaux,Le Chef sacerdotal‖ versa, selon le rite,La libation d'eau‖ par Hu-ar-braz prescrite,En un feu de bois sec‖ et de vert romarinDont l'odeur s'épandit‖ sur le sable marin ;Et, d'une voix semblable‖ au murmure des chênes,Il dit : — Monte, fumée,‖ aux étoiles prochaines ! —Le Très-Sage, debout‖ sur l'autel de granit,Aspergea d'un rameau‖ la foule et la bénit ;Puis il reprit, montrant‖ la plage solitaire :— Voici Mona, voici‖ l'enceinte de la terre !Et, par la nuit sans borne‖ et le ciel haletant,L'humanité m'écoute‖ et le monde m'entend.Une voix a parlé‖ dans les temps ; que dit-elle ?Qu'enseigne à l'homme pur‖ la Parole immortelle ?Voici ce qu'elle dit :‖ — J'étais en germe, closDans le creux réservoir‖ où dormaient les neuf Flots,Et Dylan me tenait‖ sur ses genoux énormes,Quand au soleil d'été‖ je naquis des neuf Formes :De l'argile terrestre‖ et du feu primitif,Du fruit des fruits, de l'air‖ et des tiges de l'if,Des joncs du lac tranquille‖ et des fleurs de l'arbuste,Et de l'ortie aiguë‖ et du chêne robuste.Le Purificateur‖ m'a brûlé sur l'autel,Et j'ai connu la mort‖ avant d'être immortel,Et dans l'aube et la nuit‖ j'ai fait les trois Voyages,Marqué du triple sceau‖ par le Sage des sages.Or, serpent tacheté,‖ j'ai rampé sur les monts ;Crabe, j'ai fait mon nid‖ dans les verts goëmons ;Pasteur, j'ai vu mes bœufs‖ paître dans les vallées,Tandis que je lisais‖ aux tentes étoilées ;J'ai fui vers le couchant ;‖ j'ai prié, combattu ;J'ai gravi d'astre en astre‖ et de vice en vertu,Emportant le fardeau‖ des angoisses utiles ;J'ai vu cent continents,‖ j'ai dormi dans cent îles,Et voici que je suis‖ plein d'innombrables jours,Devant grandir sans cesse‖ et m'élever toujours ! —Que dit encor la Voix‖ à la race du Chêne ?Voici ce qu'elle dit :‖ — La flamme au feu s'enchaîne,Et l'échelle sans fin,‖ sur son double versant,Voit tout ce qui gravit‖ et tout ce qui descendVers la paix lumineuse‖ ou dans la nuit immense,Et l'un pouvant déchoir‖ quand l'autre recommence.Érinn, Kambrie, Armor,‖ Mona, terre des Purs,Entendez-moi : c'est l'heure,‖ et les siècles sont mûrs. —

D'un sourcil vénérable‖ abritant sa paupière,Le Très-Sage se tut‖ sur la table de pierre.Il étendit les bras‖ vers l'orage des cieux,Puis il resta debout,‖ droit et silencieux ;Et sur le front du cercle‖ immobile, une haleine,Faible et triste, monta,‖ qui murmurait à peine,Souffle respectueux‖ de la foule. Et voilàQu'une vibration‖ soudaine s'exhala,Et qu'un Barde, ébranlant‖ la harpe qu'il embrasse,Chanta sous le ciel noir‖ l'histoire de sa race.

— Hu-Gadarn ! dont la tempe‖ est ceinte d'un éclair !Régulateur du ciel,‖ dont l'aile d'or fend l'air !Et vous, chanteurs anciens,‖ chefs des harpes bardiques,Qu'au pays de l'Été,‖ sur les monts fatidiques,Les clans qui ne sont plus‖ ont écoutés souventLivrer votre harmonie‖ au vol joyeux du vent !Versez-moi votre souffle,‖ ô chanteurs que j'honore,Et parlez à vos fils‖ par ma bouche sonore,Car voici que l'Esprit‖ m'emporte au temps lointainOù la race des Purs‖ vit le premier matin.

O jeunesse du monde,‖ ô beauté de la terre,Verdeur des monts sacrés,‖ flamme antique des cieux,Et toi, Lac du soleil,‖ où, comme nos aïeux,L'âme qui se souvient‖ plonge et se désaltère,Salut ! Les siècles morts‖ renaissent sous mes yeux.Les voici, rayonnants‖ ou sombres, dans la gloireOu dans l'orage, pleins‖ de joie ou pleins de bruit.De ce vivant cortège‖ évoqué de la nuitQue les premiers sont beaux !‖ Mais que la nue est noireSous le déroulement‖ sinistre qui les suit !

Les grandes Eaux luisaient,‖ transparentes et vierges,Plus haut que l'univers,‖ entre les neuf Sommets ;Avec un noble chant‖ qui ne cessait jamais,Vives, elles sonnaient‖ contre leurs vastes berges,Et dans ce lit, Gadarn !‖ toi, tu les comprimais.La lumière baignait‖ au loin leurs belles lignesOù des rosiers géants‖ rougissaient dans l'air bleu ;De tout lotus ouvert‖ sortait un jeune Dieu ;Les brises qui gonflaient‖ l'aile blanche des cygnesSuspendaient à leurs cous‖ l'onde en colliers de feu.

Sous le magique azur‖ aux profondeurs sublimes,Couché dans son palais‖ de nacre, et les yeux clos,Le roi Dylan dormait‖ au bercement des flots ;Et ses fils, émergeant‖ du creux des clairs abîmes,Venaient rire au soleil‖ dans l'herbe des îlots.Et l'homme était heureux‖ sur la face du monde ;La voix de son bonheur‖ berçait la paix du ciel ;Et, d'un essor égal,‖ dans le cercle éternel,Les âmes, délaissant‖ la ruche trop féconde,Aux fleurs de l'infini‖ puisaient un nouveau miel.Ainsi multipliaient‖ les races fortunées ;Et la terre était bonne,‖ et douce était la mort,Car ceux qu'elle appelait‖ la goûtaient sans remord.Mais quand ce premier jour‖ eut compté mille années,Une main agita‖ l'urne noire du sort.Le vieux dragon Avank,‖ travaillé par l'envie,Aux sept têtes, aux sept‖ becs d'aigle, aux dents de fer,Aux yeux de braise, au souffle‖ aussi froid que l'hiver,Sortit de son dolmenn‖ et contempla la vie,Et, furieux, mordit‖ les digues de la mer.

Cent longues nuits durant,‖ la Bête horrible et lâche,Oubliant le sommeil‖ et désertant son nid,Rongea les blocs épais,‖ secoua, désunit,Et fit tant, de la griffe‖ et du bec, sans relâche,Qu'elle effondra l'immense‖ et solide granit.L'eau croula du milieu‖ des montagnes trouéesPar nappes et torrents‖ sur le jeune universQui riait et chantait‖ sous les feuillages verts ;Et l'écume, du choc,‖ rejaillit en nuées,Et les cieux éclatants‖ depuis en sont couverts.

Le Lac des lacs noya‖ les vallons et les plaines ;Il rugit à travers‖ la profondeur des boisOù les grands animaux‖ tournoyaient aux abois.L'onde effaça la terre,‖ et les races humainesVirent le ciel ancien‖ pour la dernière fois.Les astres qui doraient‖ l'étendue éclatante,Eux-mêmes, palpitant‖ comme des yeux en pleurs,Regardèrent plus haut‖ vers des mondes meilleurs :L'ombre se déploya‖ comme une lourde tenteD'où sortit le sanglot‖ des suprêmes douleurs.

Et le Dragon, du haut‖ d'un roc inébranlable,Tout joyeux de son œuvre‖ et du crime accompli,Maudit l'univers mort‖ et l'homme enseveli,Disant :— Hors moi, l'Avank,‖ qui suis impérissable,Les heureux sont couchés‖ dans l'éternel oubli ! —Mais voici qu'au-dessus‖ de l'océan sans bornesFlottait la vaste Nef‖ par qui tout est vivant ;Rejetant la vapeur‖ de leurs mufles au vent,Les deux bœufs de Névèz‖ la traînaient de leurs cornes,Et les flots mugissaient‖ d'aise en la poursuivant.

Or, quand l'Avank les vit‖ qui nageaient vers son faîte,Consumé de sa haine‖ impuissante, il soufflaUn ouragan de bave‖ et de flamme, et voilàQue, se crevant les yeux‖ qui voyaient sa défaite,Dans le gouffre écumant‖ et sanglant il roula.Et le soleil sécha‖ l'humide solitudeOù de chaudes vapeurs‖ sortaient en tourbillonsDes cadavres de l'homme‖ et des chairs des lions.Puis, mille ans ; et l'immense‖ et jeune multitudeEnvahit de nouveau‖ montagnes et vallons.

Mais la terre était triste,‖ et l'humanité sombreSe retournait toujours‖ vers les siècles joyeuxOù s'était exhalé‖ l'esprit de ses aïeux :Le morne souvenir‖ la couvrit de son ombre,Et la race des Purs‖ désira d'autres cieux.Une nuit, l'Occident,‖ plein d'appels prophétiques,S'embrasa tout à coup‖ d'une longue clarté.Ce fut l'heure ! Et, depuis,‖ nos pères t'ont quitté,Sol où l'homme a germé,‖ berceau des clans antiques,Demeure des heureux,‖ ô Pays de l'Été !

Vieillards, bardes, guerriers,‖ enfants, femmes en larmes,L'innombrable tribu‖ partit, ceignant ses flancs,Avec tentes et chars‖ et les troupeaux beuglants ;Au passage, entaillant‖ le granit de ses armes,Rougissant les déserts‖ de mille pieds sanglants.Elle allait ! Au-devant‖ de sa course éperdueLes peuples refluaient‖ comme des flots humains ;Les montagnes croulaient‖ étreintes par ses mains ;Elle allait ! Elle allait‖ à travers l'étendue,Laissant les os des morts‖ blanchir sur ses chemins.

Une mer apparut,‖ aux hurlements sauvages,Abîme où nuls sentiers‖ n'avaient été frayés,Hérissé, s'élançant‖ par bonds multipliésComme à l'assaut de l'homme‖ errant sur ses rivages,Et jetant son écume‖ à des cieux foudroyés.Et cette mer semblait‖ la gardienne des mondesDéfendus aux vivants,‖ d'où nul n'est revenu ;Mais, l'âme par delà‖ l'horizon morne et nu,De mille et mille troncs‖ couvrant les noires ondes,La foule des Kymris‖ vogua vers l'inconnu.

La tempête, sept jours‖ et sept nuits, par l'espace,Poussa la flotte immense‖ au but mystérieux ;Et Hu-Gadarn volait‖ sur les vents furieux,Illuminant l'abîme‖ où s'enfonçait sa raceAvec le souvenir,‖ l'espérance et les Dieux !Et les harpes vibraient‖ dans les clameurs farouchesQui se ruaient du ciel‖ et montaient des flots sourds ;Et les hymnes sacrés,‖ échos des anciens jours,Résonnant à la fois‖ sur d'innombrables bouches,Faisaient taire la foudre‖ en éclatant toujours !

Tels nos aïeux nageaient‖ vers vous, saintes contrées,Rocs de Cambrie, Armor,‖ où croissent les guerriersEt les chênes ! Érinn,‖ qui, dans tes frais sentiers,Entrelaces les houx‖ aux bruyères doréesEt berces l'aigle blanc‖ sur tes verts peupliers !A travers les marais,‖ les torrents, les bois sombres,Les aurochs mugissants,‖ les loups, les ours velus,Et chassant devant eux‖ des peuples chevelus,Ils s'assirent enfin‖ sous vos divines ombres,O forêts du repos‖ qu'ils ne quittèrent plus !

Et la race des Purs,‖ forte, puissante et sage,Chère aux Dieux, fils de Math,‖ par qui tout a germé,Coula comme un grand fleuve,‖ en son lit embaumé,Qui répand la fraîcheur‖ et la vie au passage,Et tout droit dans la mer‖ tombe, large et calmé.O jours heureux ! O temps‖ sacrés et pacifiques !Voix mâles qui chantiez‖ sous les chênes mouvants,Beaux hymnes de la mer,‖ doux murmures des vents,Salut ! soleils féconds‖ des siècles magnifiques !Salut ! cieux où les morts‖ conviaient les vivants ! —Et le Barbe se tut.‖ Et, sur la hauteur noire,L'Esprit du vent poussa‖ comme un cri de victoire ;Et la foule agitant‖ les haches, les penn-bazEt les glaives, ainsi‖ qu'à l'heure des combats,Ivre du souvenir‖ et toute hérissée,Salua les splendeurs‖ de sa gloire passée.Et les Dieux se levaient,‖ tordant au fond des cieuxLeurs bras géants, avec‖ des flammes dans les yeux,Et, tels qu'une forêt‖ aux immenses feuillages,De leurs cheveux épars‖ balayant les nuages.La foudre, d'un soleil‖ sanglant, illuminaL'horizon et la mer,‖ et la sainte MonaQui bondit hors des flots,‖ flamboyante et frappéeEt d'un rugissement‖ terrible enveloppée,Tandis que le rideau‖ de la nuit se fendaitDu haut en bas sous l'ongle‖ en feu qui le mordait,Laissant pendre, enlacés‖ de palpitantes flammes,Des lambeaux convulsifs‖ sur la crête des lames.Puis dans l'obscurité‖ tout rentra brusquement ;La mer, fumante encor,‖ reprit son hurlementMonotone, le long‖ des rochers et des sables ;Et tous les fils de Math‖ se rassirent, semblablesA ces amas de blocs‖ athlétiques et lourds,Immobiles depuis‖ l'origine des jours,Qui regardent, penchés‖ sur les abîmes vagues,A l'assaut des grands caps‖ monter les hautes vagues.Alors, Uheldéda,‖ roidissant ses bras blancs,Éleva vers le ciel‖ ses yeux étincelants ;Et la foule écouta‖ la Vierge vénéréeQui tranche le Gui vert‖ sur l'écorce sacrée,Et qui, du haut des rocs‖ battus du flot amer,Évoque autour de Sein‖ les Démons de la mer.Uheldéda leur dit‖ au milieu du silence :

— Hommes du Chêne, aînés‖ d'une famille immense,Derniers rameaux poussés‖ sur un tronc ébranlé,Dormiez-vous dans les bois‖ quand l'Esprit m'a parlé ?Voguiez-vous, ô marins !‖ sur la stérile écume,Quand la voix de Gwiddonn‖ m'a versé l'amertume ?O Bardes ! chantiez-vous‖ l'histoire des aïeuxEt le déroulement‖ des siècles glorieux,Quand, assise au sommet‖ de mon île sauvage,J'ai vu du roi Murdocʼh‖ la gigantesque imageQui montait de la mer,‖ et qui, la hache en main,Fauchait un chêne d'où‖ coulait le sang humain ?Oui, tandis que, tombant‖ par ruisseaux dans l'abîme,La sève jaillissait,‖ rouge, du tronc sublime,Et que le traître, avec‖ de furieux efforts,Détachait coup sur coup‖ les rameaux déjà morts,Gwiddonn m'a dit, du fond‖ de la nue éternelle :— Pour le sixième soir‖ de la lune nouvelle !Debout, Uheldéda ?‖ Les temps sont révolus,Vierge, et le monde impur‖ ne nous reverra plus,Après que dans Mona,‖ vénérable aux Dieux mêmes,Auront monté les cris‖ de mort et les blasphèmes ! —O roi d'Armor, Gwiddonn,‖ qui me parlais ainsi,Esprit du chêne, ami‖ des justes, nous voici !Viennent l'heure fatale‖ et Murdocʼh et le glaive !Si le Dieu triomphant‖ des jours nouveaux se lève,Si l'onde Azewladour‖ est près de se tarir,Si le fer va trancher‖ les bois, s'il faut mourir,Nous voici, nous voici,‖ vierges, prêtres et bardes,Résignés au destin‖ sacré que tu nous gardes,Et plus fiers de tomber‖ sans tache devant toiQue de survivre au jour‖ de ta ruine, ô Roi !Salut, vous tous, ô fils‖ de Math, Vertus antiquesDu monde, qui hantiez‖ les forêts prophétiques,Les îles de la mer‖ et les âpres sommets !Vivants ou morts, les Purs‖ sont à vous pour jamais !Vivants ou morts, nos yeux‖ vous reverront, ô Maîtres !Car qui rompra la chaîne‖ éternelle des êtres ?Qui tranchera les nœuds‖ du Serpent étoilé ?Qui tarira l'abîme‖ où la vie a coulé,Quand le Générateur‖ aux semences fécondes,Math, fit tourbillonner‖ la poussière des mondes,Et, réchauffant le germe‖ où dort l'humanité,Dit : — Monte dans le temps‖ et dans l'illimité ! —Non ! rien ne brisera‖ l'enchaînement des choses.Toujours, de cieux en cieux,‖ dans la lumière écloses,Les demeures de l'âme‖ immortelle luiront,Et nuls Dieux ennemis‖ ne les disperseront.Chantez, Bardes ! voici‖ l'outrage et l'agonie.Chantez ! La mort contient‖ l'espérance infinie.Voici la route ouverte,‖ et voici les degrésPar où nous monterons‖ vers nos destins sacrés ! —

Tandis qu'Uheldéda,‖ levant sa pâle tête,Tendait les bras au ciel‖ où roulait la tempête,L'Esprit du vent, d'un coup‖ de son aile, brisantDes nocturnes vapeurs‖ le couvercle pesant,Fit éclater le gouffre‖ immortel, mer de flammesD'où jaillissent sans cesse,‖ où retournent les âmes,Où l'amoncellement‖ des univers se jointA l'amas des soleils,‖ qui ne commence point,Qui ne finit jamais,‖ où tout poursuit sa voie,Où tout éclôt, bouillonne‖ et grandit et tournoie,S'efface, disparaît,‖ revient et roule encorDans les sphères d'azur‖ et les ellipses d'or.

Et la lourde nuée‖ en montagnes de brumeCroula vers l'Occident‖ qu'un morne éclair allume.La mer, lasse d'efforts,‖ comme pour s'assoupir,Changea sa clameur rude‖ en un vaste soupir,Et, réprimant l'assaut‖ de ses houles plus lentes,Tomba sans force au pied‖ des roches ruisselantes.L'horizon, dégagé‖ de son épais fardeau,S'élargit, reculant‖ les longues lignes d'eau ;L'Île sainte monta,‖ tranquille, hors des ombres ;Le croissant de la lune‖ argenta ses pics sombres ;Et l'innombrable essaim‖ des Dieux s'évanouitDans le rayonnement‖ splendide de la nuit.

Au revers reluisant‖ des avirons de frêneL'écume se suspend‖ en frange, et la carèneCoupe l'eau qui frémit‖ tout le long de la nef.Là, cinquante guerriers‖ sont debout près du chef.L'ardent désir du meurtre‖ élargit leurs narinesEt gonfle les réseaux‖ d'acier sur leurs poitrines.Le carquois de cuir brut‖ au dos et l'arc en main,Portant au ceinturon‖ le court glaive romain,Tous, quand la nef gravit‖ la houle encore haute,Regardent les lueurs‖ qui flambent à la côte.Sur la proue, au long col‖ de dragon rouge et noir,Murdocʼh le Kambrien‖ se dresse pour mieux voir.Appuyé des deux mains‖ sur la massive épée,L'épaule des longs plis‖ d'un manteau blanc drapée,Un étroit cercle d'or‖ sur ses épais cheveuxEt de lourds bracelets‖ à ses poignets nerveux,Murdocʼh, fléau des fils‖ de Math, traître à sa race,Dans les bois, sur la mer,‖ la poursuit à la trace,Et prêche par le fer,‖ en son aveuglement,La loi du jeune Dieu‖ qui fut doux et clément.Car le sombre Barbare‖ aux haines violentesDans l'Eau vive n'a point‖ lavé ses mains sanglantes.Son cœur n'a point changé‖ sous la robe de lin ;Mais il n'en bat que plus‖ ardemment, toujours pleinDes mêmes passions‖ qui le brûlaient naguère,Quand, aux rocs de Kambrie‖ ou sur sa nef de guerre,Il s'enivrait du cri‖ des glaives, des sanglotsDe mort, des hurlements‖ de l'orage et des flots.Maintenant, l'insensé,‖ dans sa fureur austère,Croit venger la Victime‖ auguste et volontaireQui, jusques au tombeau,‖ priant et bénissant,Ne versa que ses pleurs‖ et que son propre sang.Or, la sinistre nef‖ court au sommet des lamesVers la plage fatale‖ où luisent les neuf flammes.Le vent et l'aviron,‖ d'un unanime effort,La poussent sur le sable‖ amoncelé du bord ;Elle échoue, et voici‖ qu'aux lueurs de la lune,Le chef et les guerriers‖ s'en vont de dune en dune.

Les harpes s'emplissaient‖ d'un souffle harmonieux ;Le chœur mâle des voix‖ s'épandait sous les cieuxAvec les mille échos‖ du murmure nocturne ;Et la vierge, inclinant‖ l'orifice de l'urne,Baignait dans l'arche d'or‖ le Gui qu'elle a tranchéSur l'arbre vénérable‖ où Gwiddonn est caché,Quand, au faîte moussu‖ d'une roche prochaine,Murdocʼh parut, debout,‖ dans son manteau de laine.Et le Persécuteur,‖ un instant, regardaCette foule immobile‖ autour d'UheldédaEt de ce grand vieillard‖ aux longs cheveux de neigeAssis sur le granit‖ comme un roi sur son siège.Mais, à ces chants sacrés,‖ à cet auguste aspect,Son cœur ne ressentit‖ ni trouble, ni respect,Et, dans un rire amer,‖ plein d'insulte et d'outrage,Il poussa dans la nuit‖ ce blasphème sauvage :

— Silence, adorateurs‖ du Diable ! Par le sangDe Jésus, le vrai fils‖ du Père tout puissant,Qu'on se taise ! Ou sinon,‖ Païens maudits, sur l'heureVous grincerez des dents‖ dans l'ombre extérieure !Je vous le dis, Enfants‖ entêtés de l'Enfer :Les oiseaux carnassiers‖ mangeront votre chair ;Le Mauvais brûlera‖ vos âmes, dans son gouffre,Sur des lits ruisselants‖ de résine et de soufre ;Vous vous tordrez, rongés‖ d'un feu toujours accru,Aux rires des Démons‖ en qui vous aurez cru,Si vous ne renoncez‖ à votre erreur immonde,Si vous ne confessez‖ le Rédempteur du monde ! —

C'est ainsi que parla,‖ sur le faite du roc,Le Kambrien, vengeur‖ du Christ, le roi Murdocʼh.Et tous firent silence‖ à cette voix soudaine,Inexorable cri‖ de fureur et de haine,Profanant la nuit sainte‖ et les rites des Dieux.Et le Très-Sage, alors,‖ dit, sans lever les yeux :

— Pourquoi les Purs sont-ils‖ muets avant le terme ?Un songe a-t-il troublé‖ leur cœur jadis si ferme,Que leur harpe et leur chant‖ se taisent tout à coup,Et qu'ils tremblent de peur‖ au hurlement d'un loup ?Comme un voleur de nuit,‖ lâche et souillé de fange,Si l'animal féroce‖ a faim et soif, qu'il mange !Car la pâture est prête,‖ et boive en liberté ;Mais qu'importe aux enfants‖ de l'immortalité,Quand le ciel resplendit‖ et s'ouvre ? Que mes frèresDéroulent le flot lent‖ des hymnes funéraires,Et sans prêter l'oreille‖ aux vains bruits d'un momentQu'ils songent à renaître‖ impérissablement ! —

D'une voix calme, ayant‖ dit cela, le Très-SageD'un pan de son manteau‖ se couvrit le visage ;Et ceux qui saisissaient‖ d'une robuste mainLes haches de granit‖ et les glaives d'airainS'inclinèrent autour‖ du Vieillard prophétiquePar qui parlent les Dieux‖ de la patrie antique,Soumis à son génie,‖ et certains qu'à l'instantOù vient la mort, l'esprit‖ monte au ciel éclatant.

— Hommes du Chêne, dit‖ Uheldéda, la veilleDes neuf Nuits, un cri sourd‖ a souillé notre oreille ;Mais ce n'est point un loup‖ qui hurle, ce n'est rien,Par les Dieux, fils de Math !‖ que l'aboîment d'un chien.

— Meurs donc ! cria Murdocʼh,‖ meurs, selon ton envie.Mourez tous, ô Païens‖ que le Démon convie,Vous qui du Seigneur Christ‖ êtes les meurtriers,Car la vengeance a faim‖ et soif ! A moi, guerriers ! —Et les flèches de cuivre‖ à pointe denteléeSifflèrent brusquement‖ à travers l'assemblée.Et les harpes vibraient,‖ sonores, et les voix,Tranquilles, vers le ciel‖ résonnaient à la fois ;Et tous, indifférents‖ aux atteintes mortelles,Ne cessaient qu'à l'instant‖ où l'âme ouvrait ses ailes.Les arcs tintaient, les traits‖ s'enfonçaient dans les flancs,Sans trêve, hérissant‖ les dos, les seins sanglants,Déchirant, furieux,‖ la gorge des prêtressesDont la torche fumante‖ incendiait les tresses.Et tout fut dit. Quand l'aube,‖ en son berceau d'azur,Dora les flots joyeux‖ d'un regard frais et pur,L'Île sainte baignait‖ dans une vapeur douceSes hauts rochers vêtus‖ de lichen et de mousse,Et, mêlant son cri rauque‖ au doux bruit de la mer,Un long vol de corbeaux‖ tourbillonnait dans l'air.

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516 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources