Poèmes barbares, 1862
Nurmahal
A l'ombre des rosiers‖ de sa fraîche terrasse,Sous l'ample mousseline‖ aux filigranes d'or,Djihan-Guîr, fils d'Akbar,‖ et le chef de sa race,Est assis sur la tour‖ qui regarde Lahor.
Deux Umrahs sont debout‖ et muets, en arrière.Chacun d'eux, immobile‖ en ses flottants habits,L'œil fixe et le front haut,‖ tient d'une main guerrièreLe sabre d'acier mat‖ au pommeau de rubis.
Djihan-Guîr est assis,‖ rêveur et les yeux graves.Le soleil le revêt‖ d'éclatantes couleurs ;Et le souffle du soir,‖ chargé d'odeurs suaves,Soulève jusqu'à lui‖ l'âme errante des fleurs.
Il caresse sa barbe,‖ et contemple en silenceLe sol des Aryas‖ conquis par ses aïeux,Sa ville impériale,‖ et l'horizon immense,Et le profil des monts‖ sur la pourpre des cieux.
La terre merveilleuse‖ où germe l'émeraudeEt qui s'épanouit‖ sous un dais de saphir,Dans sa sérénité‖ resplendissante et chaude,Pour saluer son maître‖ exhale un long soupir.
Un tourbillon léger‖ de cavaliers MahrattesRoule sous les figuiers‖ rougis par les fruits mûrs ;Des éléphants, vêtus‖ de housses écarlates,Viennent de boire au fleuve,‖ et rentrent dans les murs.
Aux carrefours où l'œil‖ de Djihan-Guîr s'égare,Passe, auprès des Çudrâs‖ au haillon indigent,Le Brahmane traîné‖ par les bœufs de Nagare,Dont le poil est de neige‖ et la corne d'argent.
En leurs chariots bas‖ viennent les courtisanes,Les cils teints de çurma,‖ la main sous le menton ;Et les fakirs, chantant‖ les légendes persanesSur la citrouille sèche‖ aux trois fils de laiton.
Là, les riches Babous,‖ assis sous les varangues,Fument des hûkas pleins‖ d'épices et d'odeurs,Ou mangent le raisin,‖ la pistache et les manguesTandis que les Çaïs‖ veillent les chiens rôdeurs.
Et de noirs cavaliers‖ aux blanches draperiesEscortent, au travers‖ de la foule, à pas lents,Sous le cône du dais‖ brodé de pierreries,Le palankin doré‖ des Radjahs indolents.
Bercé des mille bruits‖ que la nuit proche apaise,De son peuple innombrable‖ et du monde oublieux,Djihan-Guîr reste morne,‖ et sa gloire lui pèse ;Une larme furtive‖ erre au bord de ses yeux.
Des djungles du Pendj-Ab‖ aux sables du Karnate,Il a pris dans son ombre‖ un empire soumisEt gravé le Koran‖ sur le marbre et l'agate ;Mais, son âme est en proie‖ aux songes ennemis.
Il n'aime plus l'éclair‖ de la lance et du sabre,Ni, d'une ardente écume‖ inondant l'or du frein,Sa cavale à l'œil bleu‖ qui hennit et se cabreAu cliquetis vibrant‖ des cymbales d'airain ;
Il n'aime plus le rire‖ harmonieux des femmes ;La perle de Lanka‖ charge son front lassé ;Que le soleil éteigne‖ ou rallume ses flammes,Le Roi du monde est triste,‖ un désir l'a blessé.
Une vision luit‖ dans son cœur, et le brûle ;Mais du mal qu'il endure‖ il ne craint que l'oubli :Tous les biens qu'à ses pieds‖ le destin accumuleNe valent plus pour lui‖ ce songe inaccompli.
Les constellations‖ éclatent aux nuées ;Le fleuve, entre ses bords‖ que hérissent les joncs,Réfléchit dans ses eaux‖ lentement remuéesLa pagode aux toits lourds‖ et les minarets longs.
Mais voici que, du sein‖ des massifs pleins d'arômeEt de l'ombre où déjà‖ le regard plonge en vain,Une voix de cristal‖ monte de dôme en dômeComme un chant des hûris‖ du Chamelier divin.
Jeune, éclatante et pure,‖ elle emplit l'air nocturne,Elle coule à flots d'or,‖ retombe et s'amollit,Comme l'eau des bassins‖ qui, jaillissant de l'urne,Grandit, plane, et s'égrène‖ en perles dans son lit.
Et Djihan-Guîr écoute.‖ Un charme l'enveloppe.Son cœur tressaille et bat,‖ et son œil sombre a lui :Le tigre népâlais‖ qui flaire l'antilopeSent de même un frisson‖ d'aise courir en lui.
Jamais, sous les berceaux‖ que le jasmin parfume,Aux roucoulements doux‖ et lents des verts ramiers,Quand le hûka royal‖ en pétillant s'allumeEt suspend sa vapeur‖ aux branches des palmiers ;
Quand l'essaim tournoyant‖ des Lall-Bibis s'enlaceComme un souple python‖ aux anneaux constellés ;Quand la plus belle enfin,‖ voluptueuse et lasse,Vient tomber à ses pieds,‖ pâle et les yeux troublés :
Jamais, au bercement‖ des chants et des caresses,Baigné d'ardents parfums,‖ d'amour et de langueur,Djihan-Guîr n'a senti‖ de plus riches ivressesTelles qu'un flot de pourpre‖ inonder tout son cœur.
Qui chante ainsi ? La nuit‖ a calmé les feuillages,La tourterelle dort‖ en son nid de çantal,Et la Péri rayonne‖ aux franges des nuages…Cette voix est la tienne,‖ ô blanche Nurmahal !
Les grands tamariniers‖ t'abritent de leurs ombres ;Et, couchée à demi‖ sur tes soyeux coussins,Libre dans ces beaux lieux‖ solitaires et sombres,Tu troubles d'un pied nu‖ l'eau vive des bassins.
D'une main accoudée,‖ heureuse en ta mollesse,De l'haleine du soir‖ tu fais ton éventail ;La lune glisse au bord‖ des feuilles et caresseD'un féerique baiser‖ ta bouche de corail.
Tu chantes Leïlah,‖ la vierge aux belles joues,Celle dont l'œil de jais‖ blessa le cœur d'un roi ;Mais tandis qu'en chantant‖ tu rêves et te joues,Un autre cœur s'enflamme‖ et se penche vers toi.
O Persane, pourquoi‖ t'égarer sous les arbresEt répandre ces sons‖ voluptueux et doux ?Pourquoi courber ton front‖ sur la fraîcheur des marbres ?Nurmahal, Nurmahal,‖ où donc est ton époux ?
Ali-Khan est parti,‖ la guerre le réclame ;Son trésor le plus cher‖ en ces lieux est resté :Mais le nom du Prophète,‖ incrusté sur sa lame,Garantit son retour‖ et ta fidélité.
Car jusques au tombeau‖ tu lui seras fidèle,Femme ! tu l'as juré‖ dans vos adieux derniers ;Et, pour aiguillonner‖ l'heure qui n'a plus d'aile,Tu chantes Leïlah‖ sous les tamariniers.
Tais-toi. L'âpre parfum‖ des amoureuses fièvresSe mêle avec ton souffle‖ à l'air tiède du soir.C'est un signal de mort‖ qui tombe de tes lèvres…Djihan-Guîr pour l'entendre‖ est venu là s'asseoir.
Au fond du harem frais,‖ au mol éclat des lampes,Laisse plutôt la gaze‖ en ses plis caressantsEnclore tes cheveux‖ dénoués sur tes tempes,Ouvre plutôt ton cœur‖ aux songes innocents.
Un implacable amour‖ plane d'en haut et grondeAutour de toi, dans l'air‖ fatal où tu te plais.Ne sois pas Nurdjéham,‖ la lumière du monde !Sois toujours Nurmahal,‖ l'étoile du palais !
Mais va ! ta destinée‖ au ciel même est écrite.Les jours se sont enfuis.‖ Sous les arbres épaisTu ne chanteras plus‖ ta chanson favorite ;Djihan-Guîr sur sa tour‖ ne reviendra jamais.
Maintenant les saphirs‖ et les diamants rosesS'ouvrent en fleurs de flamme‖ autour de ta beautéEt constellent la soie‖ et l'or où tu reposesSous le dôme royal‖ de ton palais d'été.
Deux rançons de radjah‖ pendent à tes oreilles ;Golkund et Viçapur‖ ruissellent de ton col ;Tu sièges, ô Persane,‖ au milieu des merveilles,Auprès du fils d'Akbar,‖ sur le trône mongol.
Et la maison d'Ali‖ désormais est déserte.Les jets d'eau se sont tus‖ dans les marbres taris.Plus de gais serviteurs‖ sous la varangue ouverte,Plus de paons familiers‖ sous les berceaux flétris !
Tout est vide et muet.‖ La ronce et l'herbe épaissesHérissent les jardins‖ où le reptile dort.Mais Nurmahal n'a point‖ parjuré ses promesses ;Nurmahal peut régner,‖ puisque Ali-Khan est mort !
A travers le ciel pur‖ des nuits silencieuses,Sur les ailes du rêve‖ il revenait vainqueur,Et ton nom s'échappait‖ de ses lèvres joyeuses,Quand le fer de la haine‖ est entré dans son cœur.
Gloire à qui, comme toi,‖ plus forte que l'épreuve,Et jusqu'au bout fidèle‖ à son époux vivant,Par un coup de poignard‖ à la fois reine et veuve,Dédaigne de trahir‖ et tue auparavant !
Versification
- Forme
- 39 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 39(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 39 quatrains
- Mots à la rime
- a terrasse / race féminine, classiqueb d'or / Lahor masculine, classiquea arrière / guerrière féminine, classiqueb habits / rubis masculine, classiquea graves / suaves féminine, classiqueb couleurs / fleurs masculine, classiquea silence / immense féminine, classiqueb aïeux / cieux masculine, classiquea l'émeraude / chaude féminine, classiqueb saphir / soupir masculine, classiquea Mahrattes / écarlates féminine, classiqueb mûrs / murs masculine, classiquea s'égare / Nagare féminine, classiqueb indigent / d'argent masculine, classiquea courtisanes / persanes féminine, classiqueb menton / laiton masculine, classiquea varangues / mangues féminine, classiqueb d'odeurs / rôdeurs masculine, classiquea draperies / pierreries féminine, classiqueb lents / indolents masculine, classiquea apaise / pèse féminine, classiqueb oublieux / yeux masculine, classiquea Karnate / l'agate féminine, classiqueb soumis / ennemis masculine, classiquea sabre / cabre féminine, classiqueb frein / d'airain masculine, classiquea femmes / flammes féminine, classiqueb lassé / blessé masculine, classiquea brûle / accumule féminine, classiqueb l'oubli / inaccompli masculine, classiquea nuées / remuées féminine, classiqueb joncs / longs masculine, classiquea d'arôme / dôme féminine, classiqueb vain / divin masculine, classiquea nocturne / l'urne féminine, classiqueb s'amollit / lit masculine, classiquea l'enveloppe / l'antilope féminine, classiqueb lui masculine, classiquea parfume / s'allume féminine, classiqueb ramiers / palmiers masculine, classiquea s'enlace / lasse féminine, classiqueb constellés / troublés masculine, classiquea caresses / ivresses féminine, classiqueb langueur / cœur masculine, classiquea feuillages / nuages féminine, classiqueb çantal / Nurmahal masculine, classiquea ombres / sombres féminine, classiqueb coussins / bassins masculine, classiquea mollesse / caresse féminine, classiqueb éventail / corail masculine, classiquea joues féminine, classiqueb roi / toi masculine, classiquea arbres / marbres féminine, classiqueb doux / époux masculine, classiquea réclame / lame féminine, classiqueb resté / fidélité masculine, classiquea fidèle / d'aile féminine, classiqueb derniers / tamariniers masculine, classiquea fièvres / lèvres féminine, classiqueb soir / s'asseoir masculine, classiquea lampes / tempes féminine, classiqueb caressants / innocents masculine, classiquea gronde / monde féminine, classiqueb plais / palais masculine, classiquea écrite / favorite féminine, classiqueb épais / jamais masculine, classiquea roses / reposes féminine, classiqueb beauté / d'été masculine, classiquea oreilles / merveilles féminine, classiqueb col / mongol masculine, classiquea déserte / ouverte féminine, classiqueb taris / flétris masculine, classiquea épaisses / promesses féminine, classiqueb dort / mort masculine, classiquea silencieuses / joyeuses féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea l'épreuve / veuve féminine, classiqueb vivant / auparavant masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
156 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources