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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes tragiques, 1884

Hiéronymus

Charles-Marie Leconte de Lisle· distiques, alexandrins, 456 vers

VÊTUS de bure blanche‖ et de noirs scapulaires,Cent moines sont assis‖ aux bancs Capitulaires.Ayant psalmodié‖ l'Angelus DominiEt clos les lourds missels‖ sous le vélin jauni,Sans plus mouvoir la lèvre‖ et cligner la paupièreQue les Saints étirés‖ dans les retraits de pierre,Impassibles comme eux,‖ ils attendent, les brasEn croix. La cire flambe‖ et sur leurs crânes rasProlonge des lueurs‖ funèbres. La grand'salleEst muette. Érigeant‖ sa forme colossale,Un maigre Christ, cloué‖ contre le mur, au fond,Touche de ses deux poings‖ les poutres du plafondEt surplombe la Chaire‖ abbatiale, où siège,Avec sa tête osseuse‖ et sa barbe de neige,Ascétique, les mains‖ jointes, le dos courbé,Hiéronymus, le vieil‖ et révérend Abbé.

En face, seul, debout,‖ sans cape ni sandales,Et du sang de ses pieds‖ tachant les froides dalles,Un autre moine est là,‖ silencieux aussi.L'œil dardé devant soi,‖ bien loin de ce lieu-ci,Au travers de ces murs‖ massifs son âme plongeDans le ravissement‖ d'un mystérieux songe ;Un sourire furtif‖ fait reluire ses dents ;Mais il reste immobile‖ et les deux bras pendants,Dédaigneux du pardon‖ ou de la peine atroce.Enfin, l'Homme sacré‖ par la mitre et la crosse,Qui peut remettre aux mains‖ de son proche héritierDix mille manants, serfs‖ de glèbe ou de métier,Plein droit de pendaison‖ sur ces engeances viles,Droit d'anathème et droit‖ d'interdit sur deux villes,Et devant qui bourgeois‖ et séculiers jalouxEt barons cuirassés‖ fléchissent les genoux,Hiéronymus, levant‖ son front strié de ridesEt ses yeux desséchés‖ par les veilles arides,Se signe lentement‖ et dit à haute voix :

— Le chemin est mauvais,‖ mon frère, où je vous vois.Après tant de longs jours‖ et tant d'heures damnées,Cette désertion,‖ Jésus ! de deux années !D'où sortez-vous ainsi ?‖ Qu'avez-vous fait, perduDans la fange du siècle‖ à qui l'Enfer est dû ?Est-ce l'horrible soif‖ des voluptés charnellesQui chauffait votre gorge‖ et troublait vos prunelles ?Jusqu'au dégoût final‖ êtes-vous abreuvé ?Que cherchiez-vous au monde,‖ et qu'avez-vous trouvé ?Rien. Honteux, affamé,‖ chargé d'ignominie,Vous haletez autour‖ de notre paix bénieComme un mort effrayant‖ qui cherche son cercueil ;Mais l'expiation‖ rigide est sur le seuil.Désormais, dussiez-vous‖ trépasser centenaire,Il faut payer le prix‖ de ce qui régénère,Et, face à face avec‖ l'horreur de son péché,Vivre en sa tombe avant‖ d'y demeurer couché.Ne le saviez-vous point ?‖ Qui méprise la règleN'est qu'un oison piteux‖ qui tente d'être un aigle.La paupière cousue,‖ il va par monts et vaux,Culbutant d'heure en heure‖ en des pièges nouveaux,Jusqu'à ce qu'il trébuche‖ au bord de la GéhenneOù sont les grincements‖ de dents, les cris de haineEt la flamme vorace‖ où cuisent les maudits.Mon frère, sachez-le !‖ vraiment, je vous le dis :Mieux vaut le fouet qui mord,‖ mieux vaut l'âpre cilice,Quand la Béatitude‖ est au bout du supplice,Que la chair satisfaite‖ et pour le Diable à point.Malheur à qui Jésus‖ sanglant ne suffit point !Malheur à qui, brisant‖ le joug divin, oublieQue penser est blasphème‖ et vouloir est folie !Car les siècles s'en vont‖ irréparablement,Et l'Éternité s'ouvre‖ après le Jugement !Hélas ! voici bientôt‖ que l'ultime des heuresSonnera le dernier‖ des glas sur nos demeures ;Nulle rémission,‖ ni délai, ni merci.Le vent se lève et va‖ nous balayer d'iciComme la paille sèche‖ aux quatre coins de l'aire,Enfant à la mamelle‖ et vieillard séculaire,Serfs et maîtres, palais,‖ chaumes, peuples et rois.Le mur de Balthazar‖ allume ses parois !Tout désir est menteur,‖ toute joie éphémère,Toute liqueur au fond‖ de la coupe est amère,Toute science ment,‖ tout espoir est déçu.La sainte Église a dit‖ ce qui doit être su !Qui doute d'Elle est mort‖ déjà durant la vie ;Qui pousse par delà‖ son rêve et son envie,Qui veut mordre le fruit‖ d'où sort la vieille faim,Sans jamais l'assouvir‖ meurt pour le temps sans fin.Donc, le fait est sûr : croire,‖ obéir et se taire,Ramper en gémissant‖ la face contre terreEt s'en remettre à Dieu‖ qui nous tient dans sa main,C'est la sagesse unique‖ et le meilleur chemin.Oui ! pour l'âme en sa foi‖ tout entière abîmée,Puisque aussi bien le monde‖ est misère et fumée,Sans Dieu que reste-t-il ?‖ Leurre et rébellionVenant du Tentateur‖ affamé, ce lionQui rôde et qui rugit,‖ qui s'embusque et regarde,Cherchant à dévorer‖ les brebis hors de garde,Vagabondes, la nuit,‖ sans souci du danger,Loin de l'enclos solide‖ et des chiens du berger,Et, brusque, bondissant‖ du fond des ombres noiresPour les happer d'un coup‖ de ses larges mâchoires !Voyez ! songez combien‖ les choses valent peuPour qui vous encourez‖ l'inextinguible Feu,Outre le désespoir‖ des minutes prochaines.Mais vous n'endurez point‖ le doux poids de nos chaînes ;Frère, l'humilité‖ n'est pas votre vertu.Vous étiez colérique,‖ indocile, têtu,Téméraire, offensant‖ par vos actes et gestesNotre maison pieuse‖ et vos patrons célestes,Et vous multipliant‖ en exemples malsains.Le mal était fort grand.‖ Il est pire. Les Saints,Voyant la discipline‖ à ce point amoindrieEt que l'agneau galeux‖ souille la bergerie,S'en irritent. Voici‖ l'heure du châtiment.Cette tâche est amère‖ et lourde assurémentPour mon insuffisance‖ et ma décrépitude ;Mais ma force est en Dieu,‖ si le labeur est rude,Et le salut final‖ du pécheur fort chanceux,Sinon désespéré.‖ Mon frère, étant de ceuxQui raillent la douceur‖ et la miséricorde,Vous serez éprouvé‖ par le jeûne et la corde ;D'après le monitoire‖ et les canons anciens,Vous vivrez du rebut‖ des pourceaux et des chiens ;Vous dormirez, couché‖ sur des pierres fort dures,Au fond de l'In-pace,‖ dans vos propres ordures,Macérant votre chair‖ et domptant votre esprit ;Et lorsque vous rendrez‖ l'âme, à l'instant prescrit,Du moins les Bienheureux‖ l'attestent, ira-t-elleS'ébattre, blanche et pure,‖ en sa gloire immortelle,Soustraite pour jamais‖ au Tentateur subtilDont l'Archange Michel‖ nous garde ! — Ainsi soit-il !La volonté de tous,‖ mon frère, étant la même,Tel est l'arrêt du Saint‖-Chapitre qui vous aime.Selon la bonne règle‖ et le commandement,À genoux ! Confessez‖ vos crimes hautement ;Ouvrez-nous votre cœur‖ et que le Diable en sorte ! —

L'autre dressa la tête,‖ et parla de la sorte :

— Très révérend Abbé‖ Hiéronymus, et vous,Frères, juger en hâte‖ est l'office des fous.La meilleure harangue,‖ en tel cas, est pareilleAu son vide du vent‖ qui souffle dans l'oreille.Oyez ! car il y va‖ de mort ou de salut.J'ai fait ce qu'il fallait‖ et ce que Dieu voulut.Quiconque veut nier‖ la vérité, qu'il l'ose !Oh ! que d'ardentes nuits,‖ dans ma cellule close,M'ont vu veillant, priant,‖ le front sur le pavé,Plein de l'âpre désir‖ du triomphe rêvé,De l'éblouissement‖ de l'Église éternelle,Hors du monde et de l'ombre,‖ et d'un coup de son aileEmportant ses Élus‖ dans les cieux rayonnants !Que de fois j'ai meurtri‖ mes reins nus et saignantsPour que, de chaque plaie‖ et de chaque blessure,Mon âme rejaillît‖ d'une vigueur plus sûreAux sources de la vie‖ et de la véritéOù l'homme aspire et dont‖ l'homme est déshérité !Que de fois, desséché‖ d'une abstinence austère,Assumant le fardeau‖ des péchés de la terre,Baigné des pleurs versés‖ pour tous, ivre, éperdu,J'ai crié jusqu'à Dieu‖ qui n'a pas répondu !Dieu faisait bien. Les cris,‖ les extases, les larmes ?Inepte sacrifice‖ et misérables armes !Méditer, solitaire,‖ au fond des noirs moutiers,Quand l'Agneau, dépecé‖ par les loups, en quartiers,Lamentablement bêle,‖ et sans qu'on vienne à l'aide !N'être ni chaud, ni froid,‖ dit l'Apôtre, mais tiède !Jeûner, meurtrir sa chair,‖ user de ses genouxLes marches de l'autel‖ où Jésus meurt pour nous !Mesurer l'Agonie‖ éternelle à notre heure !Gémir dans l'ombre enfin‖ pendant que le Ciel pleure,Et que l'Enfer s'égaie,‖ et que ruisselle en vainL'intarissable Sang‖ du supplice divin !Était-ce donc le temps‖ des inertes prières,Quand le Démon soufflait‖ ses rages meurtrièresAux princes affolés‖ autant qu'aux nations,Et les engloutissait‖ dans ses perditions,Sans qu'on fît rien de plus‖ pour la cause sacréeQu'offrir le maigre prix‖ de sa chair macérée,Ayant cette insolence‖ et cette vanitéDe songer que le monde‖ est ainsi racheté ?Par les Saints tout sanglants‖ de leurs combats, la tâcheSerait aisée et douce‖ et favorable au lâche,Et la Béatitude‖ à bon marché ! Non, non !Dieu met à plus haut prix‖ la gloire de son nom.Frères, je vous le dis :‖ l'Équité vengeresseNous commande d'agir‖ et maudit la paresse.Il faut laisser les morts‖ ensevelir leurs morts,Et se ceindre les reins‖ pour le combat des forts,Ou la race d'Adam‖ perdra son patrimoine ! —

L'Abbé, d'un brusque geste,‖ interrompit le moine :

— Confessez vos erreurs,‖ frère ! Ne touchez pointAu reste. J'ai reçu‖ mission sur ce point.Or, vous êtes hardi‖ par delà la mesure.Est-ce au serf à juger,‖ du fond de sa masure,Les princes de la terre‖ en leurs secrets conseils ?Dieu, sachant ce qu'il fait,‖ les voulut-il pareils ?Est-ce à l'enfant, dans ses‖ vanités effrénées,D'avertir follement‖ mes quatre-vingts années,De gourmander la foi‖ d'autrui de son plein chefEn m'arrachant du poing‖ la barre de la nef ?Lourd de péchés, rongé‖ de démence et de bile,Est-ce à vous de peser‖ dans votre main débileLes choses de ce monde‖ et les choses d'en haut,Disant ce qu'elles sont‖ et comment il les faut ?Vous sied-il d'augurer‖ des Volontés divines ?Un très risible orgueil‖ vous enfle les narines,Frère ! et vous délirez,‖ en ce triste moment,Certes, plus que jamais‖ et fort piteusement.Entendez la raison,‖ n'aggravez point vos fautes ;Car on chute plus bas‖ des cimes les plus hautes,Car plus de honte attend‖ le plus ambitieux,Et le plus vieil Orgueil‖ s'est écroulé des cieux !Donc, laissez là le monde‖ et ses rudes tempêtes :La poussière convient‖ à ce peu que vous êtes.Le Seigneur équitable‖ a donné sagementLe reptile à la fange‖ et l'astre au firmament,L'herbe au pré vert, la neige‖ aux montagnes chenues,La mousse au rouge-gorge‖ et l'aigle aux sombres nues !

— Dieu met son signe auguste‖ au front de qui lui plaît ;Il a négligé l'aigle‖ et choisi l'oiselet,Dit le Moine. Pourquoi ?‖ Qui le dira ? Personne.Je suis le trait qu'on darde‖ ou le clairon qu'on sonne,Et le clairon sonore‖ ou le trait encochéS'en remet à qui l'enfle‖ ou qui l'a dépêché.Mes frères, une nuit,‖ de celles que j'ai dites,Tandis que, gémissant‖ des victoires maudites,Je veillais, prosterné‖ devant mon crucifix,J'entendis une Voix‖ qui me disait : — Mon fils ! —

Elle était douce et triste‖ et cependant immenseEt semblait déborder‖ l'universel silence.Tremblant, je soulevai‖ ma face pâle, et vis,Non la pure lumière‖ où les Saints sont ravis,Hélas ! mais un ciel noir‖ tout lardé de feux blêmesOù tournoyaient, hagards,‖ des spectres de blasphèmes,Des faces de damnés,‖ et de hideux troupeauxDe bêtes, chats et loups,‖ dragons, pourceaux, crapaudsÉnormes, qui bavaient‖ une écume de soufreEt pleuvaient comme grêle‖ au travers de ce gouffre.Et je vis un Rocher‖ sans herbes et sans eauxOù des milliers de morts‖ avaient laissé leurs os,Et qui montait du fond‖ de l'abîme. À son faîteLe Gibet d'où pendait‖ la Sainteté parfaiteSe dressait dans la nue‖ affreuse ; et, tout autour,Les carnassiers de l'air,‖ aigle, corbeau, vautour,De la griffe et du bec,‖ effroyables convives,Du sacré Rédempteur‖ déchiraient les chairs vives !Car les Onze, à ses pieds,‖ rêvant du Paradis,Dormaient tranquillement‖ comme ils firent jadis.Et la voix de Jésus‖ emplissait les nuées :— Mon flanc saigne toujours‖ et mes mains sont clouées ;L'apôtre et le fidèle,‖ en ce siècle de fer,M'abandonnent en proie‖ aux bêtes de l'Enfer,Et d'heure en heure, hélas !‖ leur tourbillon pullule.Lève-toi ! C'est assez‖ gémir dans ta cellule ;L'inactive douleur‖ est risée aux Démons.Va, mon fils ! Fuis dans l'ombre,‖ et traverse les monts.Pour ton Dieu qu'on blasphème‖ et pour l'âme de l'homme,Sans trêve, ni répit,‖ marche tout droit sur Rome ;Va, ne crains rien. Secoue‖ avec un poing puissantLe Siège apostolique‖ où sommeille Innocent ;Allume sa colère‖ aux flammes de la tienne ;Et qu'il songe à sauver‖ la Provence chrétienneDes légions de loups‖ qui lui mordent les flancs :Princes de ruse ourdis,‖ en leur foi chancelants,Poussant d'un pied furtif‖ sur la mer écumanteLa Barque de l'Apôtre‖ en proie à la tourmente ;Évêques arborant‖ avec des airs royauxLa crosse d'or massif‖ et la mitre à joyaux,Tandis que sous l'injure‖ et l'âpreté des nuesLes ouailles sans bergers‖ grelottent toutes nues ;Moines qui, n'ayant plus‖ ni d'oreilles, ni d'yeux,S'endorment, engraissés‖ de paresse, oublieuxQue les heures du siècle‖ infaillible sont prochesEt que les porcs trop gras‖ ne sont pas loin des broches ;Hérétiques enfin,‖ par le Diable excités,Emplissant plaine et mont,‖ les champs et les cités,Dévorant la moisson‖ comme des sauterelles,Furieux et cherchant‖ d'insolentes querellesAux mystères sacrés‖ accomplis au Saint Lieu,À mes élus, à mes‖ Anges, et même à Dieu !Dis-lui que la Caverne,‖ autrefois bien scellée,Comme une éruption‖ vomit sa tourbe ailéeÀ travers les débris‖ du Couvercle infernal ;Qu'abandonnée aux flots,‖ en proie aux vents du mal,La Croix, phare céleste‖ où rayonnait ma gloire,Espérance enflammée‖ au sein de la nuit noire,Tremble et s'éteint avec‖ mes soupirs haletants !Mon fils, mon fils, debout !‖ Voici les derniers temps !Va ! Que le Serviteur‖ des serviteurs se lève,Qu'il brûle avec le feu,‖ qu'il tranche avec le glaive,Qu'il extermine avec‖ la foudre et l'Interdit,Et que tout soit remis‖ dans l'ordre. Va ! J'ai dit. —

Tel parla le Seigneur‖ Jésus, triste et sévère.L'ombre soudainement‖ engloutit le Calvaire ;Tout le ciel éteignit‖ sa sinistre lueur ;Un long frisson courut‖ dans ma chair en sueur,Et je restai muet.‖ Sainte épouvante ! ô joieTerrible de l'Élu‖ que la Grâce foudroie !Ô nuit noire où flamboie‖ un immense soleil !Arrachement sacré‖ du terrestre sommeil !Une aurore éclatante‖ inonda mes prunellesDe la brusque splendeur‖ des choses éternelles !Mon cœur s'enfla de Dieu,‖ je me dressai, plus fortQue l'homme et que le monde‖ et que l'antique mort,Croyant voir, pour navrer‖ Lucifer et sa clique,Resplendir à mon poing‖ l'Épée archangélique !Et je partis. L'étoile‖ éclairait mon cheminQui mena les trois Rois‖ au Berceau surhumain.Et je passai les monts,‖ leurs neiges, leurs abîmes ;J'allai, seul, nuit et jour,‖ plein de songes sublimes,Sous la nue orageuse‖ ou le ciel transparent,Mangeant le fruit sauvage‖ et buvant au torrent ;À travers les moissons‖ florissantes des plaines,À travers les cités,‖ ces ruches de bruit pleinesOù chacun fait un miel‖ dont le Diable est friand,J'allai, j'allai toujours,‖ mendiant et priant,En haillons, les pieds nus,‖ tout chargé de poussière,Jusqu'à l'heure où je vis‖ monter dans la lumièreLa Ville aux sept coteaux,‖ en qui Dieu se complaît,Et qu'abrite à jamais‖ l'aile du Paraclet,La Source baptismale‖ où se lavent nos fanges,La Piscine d'eau vive‖ où s'abreuvent les Anges,Le Port où vont les cœurs‖ confiants et hardis,La Citadelle où sont‖ les clés du Paradis !Ô Rome ! ô Cité sainte !‖ ô vénérable Mère !Refuge des vivants‖ dans la tourmente amère,Recours des morts auprès‖ du Seigneur irrité,Centre de la justice‖ et de la vérité,Mes lèvres ont baisé‖ ton sol deux fois augusteOù le sang du martyr‖ fit la pourpre du juste !Ô Siège de Grégoire‖ et d'Urbain ! Saint AutelQu'enveloppe d'amour‖ le Mystère immortel,Mes yeux ont contemplé‖ ta beauté que j'adore,De la Béatitude‖ éblouissante aurore !J'ai vu Celui par qui‖ Dieu règle l'Univers,Qui hausse l'humble au ciel‖ et dompte le pervers,Qui frappe et qui guérit,‖ qui lie et qui dénoue,Qui renverse d'un mot‖ dans l'opprobre et la boue,Et foule également‖ de son talon d'airainLes peuples trop rétifs‖ et les rois durs au frein,Et les audacieux‖ enfiévrés d'insolenceQui, pesant l'homme et Dieu‖ dans la même balance,Mettent l'Enfer qui brûle‖ et qui hurle en oubli.Mon cœur n'a point tremblé,‖ mon œil n'a point faibli ;Le Charbon prophétique‖ a flambé sur ma bouche !J'ai parlé, moi, le moine,‖ humble, inconnu, farouche,Devant la majesté‖ du Saint-Siège romain,Pour le rachat d'hier‖ et celui de demain.Oui ! l'infaillible Esprit‖ m'a fait jaillir de l'âmeLa foi contagieuse‖ en paroles de flamme ;Et le très glorieux‖ Pontife m'a commisLe soin de faire affront,‖ Christ, à tes ennemis,Et d'appliquer le feu‖ sur toute chair malsaine.Frères ! du Tibre au Rhône‖ et du Rhône à la Seine,J'ai couru, j'ai prêché,‖ voici deux ans entiers,Aux princes, aux barons,‖ aux bourgeois, aux routiers,L'extermination‖ par Dieu même prescriteDu Kathare hérétique,‖ impur, lâche, hypocrite,Et des peuples souillés‖ par son attouchement.Et tous ont entendu‖ mon appel véhément,Non que l'unique amour‖ de Jésus les attire :Ils vont à la curée‖ et non pas au martyre ;Mais il importe peu‖ que le flot déchaînéSoit impur, s'il fait bien‖ le travail ordonné ;Si, de la sainte Église‖ embrassant la querelle,Prince hors du palais,‖ baron de sa tourelle,Bourgeois de son logis‖ et routier vagabond,Comme un torrent gonflé‖ par la neige qui fond,S'épandent à travers‖ la Provence infidèleAfin que rien n'échappe‖ et ne survive d'elle !Que j'entende, Jésus !‖ flamber les épis mûrs,Rugir les mangonneaux‖ et s'effondrer les murs,Les cadavres damnés,‖ rouges de mille plaies,Nus et les bras ballants,‖ tressauter sur les claiesAux longs cris d'anathème‖ éclatant dans les cieux !Que j'entende hurler‖ les jeunes et les vieux,Et râler sous mes pieds‖ cette race écrasée !Que la vapeur du sang‖ lave de sa roséeLe ciel qu'ils blasphémaient‖ dans leur impunité,Cet air, pur autrefois,‖ et qu'ils ont infecté,Et ce sol qu'ils souillaient‖ comme des immondices !Et qu'ils meurent têtus,‖ pour que tu les maudisses,Jésus ! — Debout ! Voici‖ l'heure d'agir. Allons !Debout ! Troussez le froc‖ qui vous bat les talons ;Laissez les vieux prier‖ pour la proche victoire,Et, la croix d'une main,‖ la torche expiatoireDe l'autre, pour l'Église‖ et pour Dieu, sans repos,Combattez au soleil‖ le Diable et ses suppôts ! —

Sur ce, le vieil Abbé‖ se leva de sa chaire :

— C'est assez de démence.‖ Endossez votre haire,Bouclez votre cilice‖ et rentrez dans la nuit.Si l'esprit d'imprudence‖ et d'orgueil vous y suit,Vous y combattrez mieux‖ le Démon qui vous navre,Et nous prierons pour l'âme‖ au sortir du cadavre,Car vous avez menti,‖ si vous n'avez rêvé.Or, le mensonge est dit,‖ le rêve est achevé.Descendu tout au fond‖ de la chute effroyable,Vous connaîtrez bientôt‖ l'illusion du Diable !Nous vous affranchirons‖ de ses fers mal scellés.Silence ! Qu'on le mène‖ aux ténèbres. — Allez ! —Mais le Moine arracha‖ de sa robe entr'ouverteLe Parchemin fatal‖ scellé de cire verte,Le déroula d'un geste‖ impérieux, tenditLa droite, et, d'une voix‖ dure et hautaine, dit :

— Tu t'abuses, vieillard,‖ et tu tombes au piège !Je suis Légat du Pape‖ et l'élu du Saint-Siège.Voici le Bref signé‖ d'Innocent. Tu n'as pointPressenti que j'avais‖ les deux glaives au poing ?Or, je vais dissiper‖ ta cécité profonde.Éveille-toi, vieillard,‖ ouvre les yeux au monde :Voici le Bref papal.‖ Écoute. Tu n'es plusChef d'ordre, Abbé mitré.‖ Les temps sont révolusDe ta puissance inerte‖ et de ta foi muette.À la main sans vigueur‖ succède un bras qui fouette,À l'aveugle un voyant,‖ un mâle au décrépit ;Car l'heure nous commande‖ et ne veut nul répit,Car Dieu, que le salut‖ de ce monde intéresse,Allume entre mes mains‖ sa torche vengeresse ;Et dans mon cœur saisi‖ de joie, ivre d'horreur,Sa patience à bout‖ fait place à sa fureur !C'est à moi de brandir‖ la crosse qui t'échappe :Par la grâce et le choix‖ je suis Légat du Pape,Je tranche la courroie‖ et romps le joug ancien.Prends donc. Lis, soumets-toi,‖ va-t'en, tu n'es plus rien ! —

Hiéronymus lui dit :‖ — L'éternel Adversaire,Non content du blasphème,‖ est par surcroît faussaire,Et voici le renard‖ qui vient après le loup ! —

Il lut, et tressaillit,‖ et chancela du coup.Puis, comme un pénitent‖ eût fait d'une relique,Humblement il baisa‖ le Bref apostolique,Le relut, et, signant‖ trois fois son pâle front :

— Béni soit le Saint-Père,‖ et béni soit l'affrontQui me foudroie au bord‖ de ma tombe prochaine !Béni soit le Seigneur‖ qui descelle ma chaîne !Le poids en était lourd‖ à mon cou faible et vieux,Et l'ombre de la mort‖ a passé dans mes yeux.C'est le temps de partir,‖ c'est le temps qu'on m'oublie.Tout est dit, tout est bien.‖ Frères, je vous délie.Obéissez, priez,‖ vivez. Moi, je m'en vais,Ma tâche faite, ayant‖ vécu des jours mauvais,Mais rendant grâce au Ciel‖ jusqu'à mon dernier râle.Amen ! Voici la mitre‖ et la croix pectorale,Et la chape, et l'étole,‖ et la crosse et l'anneau.Au nom du Père, au nom‖ de l'éternel Agneau,Au nom de la Colombe‖ et de la Vierge mère,Amen ! Heureux qui sort‖ de la vie éphémèreEt rentre dans la paix‖ de son éternité !Amen ! amen ! au nom‖ de l'unique Équité !Nous le savons : le champ‖ que Dieu même ensemence,Hors du monde, fleurit‖ dans la lumière immense.Puissé-je contempler‖ sa gloire, en qui je crois !Amen ! Amen ! Je m'en‖ remets au Roi des Rois. —Et le vieillard, courbant‖ sa tête vénérable,Traversa le Chapitre‖ et s'en alla, semblableAu spectre monacal‖ qui traîne son froc blanc,Sans insignes, débile,‖ et l'humble corde au flanc.Une rumeur confuse‖ emplit la salle sombre ;Et tous le regardaient‖ disparaître dans l'ombre ;Mais le Moine bondit‖ dans la chaire et cria :

— À l'œuvre ! Dieu le veut !‖ à l'œuvre ! Alleluia ! —

Versification

Forme
Distiques
Rimes
228((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Mots à la rime
a scapulaires / Capitulaires féminine, classiqueb Domini / jauni masculine, classiquec paupière / pierre féminine, classiqued bras / ras masculine, classiquee grand'salle / colossale féminine, classiquef fond / plafond masculine, classiqueg siège / neige féminine, classiqueh courbé / Abbé masculine, classiquea sandales / dalles féminine, classiqueb aussi / lieu-ci masculine, classiquec plonge / songe féminine, classiqued dents / pendants masculine, classiquee atroce / crosse féminine, classiquef héritier / métier masculine, classiqueg viles / villes féminine, classiqueh jaloux / genoux masculine, classiquei rides / arides féminine, classiquej voix / vois masculine, classiqueb damnées / années féminine, classiquec perdu / dû masculine, classiqued charnelles / prunelles féminine, classiquee abreuvé / trouvé masculine, classiquef d'ignominie / bénie féminine, classiqueg cercueil / seuil masculine, classiqueh centenaire / régénère féminine, classiquei péché / couché masculine, classiquej règle / aigle féminine, classiquek vaux / nouveaux masculine, classiquel Géhenne / haine féminine, classiquem maudits / dis masculine, classiquen cilice / supplice féminine, classiqueo point masculine, classiquep oublie / folie féminine, classiqueq irréparablement / Jugement masculine, classiquer heures / demeures féminine, classiques merci / d'ici masculine, classiquet l'aire / séculaire féminine, classiqueu rois / parois masculine, classiquev éphémère / amère féminine, classiquew déçu / su masculine, classiquex vie / envie féminine, classiquey faim / fin masculine, classiquez taire / terre féminine, classiquea main / chemin masculine, classiqueb abîmée / fumée féminine, classiquec rébellion / lion masculine, classiqued regarde / garde féminine, classiquee danger / berger masculine, classiquef noires / mâchoires féminine, classiqueg peu / Feu masculine, classiqueh prochaines / chaînes féminine, classiquei vertu / têtu masculine, classiquej gestes / célestes féminine, classiquek malsains / Saints masculine, classiquel amoindrie / bergerie féminine, classiquem châtiment / assurément masculine, classiquen décrépitude / rude féminine, classiqueo chanceux / ceux masculine, classiquep miséricorde / corde féminine, classiqueq anciens / chiens masculine, classiquer dures / ordures féminine, classiques esprit / prescrit masculine, classiquet ira-t-elle / immortelle féminine, classiqueu subtil / soit-il masculine, classiquev même / aime féminine, classiquew commandement / hautement masculine, classiquex sorte féminine, classiquea vous / fous masculine, classiqueb pareille / l'oreille féminine, classiquec salut / voulut masculine, classiqued l'ose / close féminine, classiquee pavé / rêvé masculine, classiquef éternelle / aile féminine, classiqueg rayonnants / saignants masculine, classiqueh blessure / sûre féminine, classiquei vérité / déshérité masculine, classiquej austère / terre féminine, classiquek éperdu / répondu masculine, classiquel larmes / armes féminine, classiquem moutiers / quartiers masculine, classiquen l'aide / tiède féminine, classiqueo genoux / nous masculine, classiquep heure / pleure féminine, classiqueq vain / divin masculine, classiquer prières / meurtrières féminine, classiques nations / perditions masculine, classiquet sacrée / macérée féminine, classiqueu vanité / racheté masculine, classiquev tâche / lâche féminine, classiquew non / nom masculine, classiquex vengeresse / paresse féminine, classiquey morts / forts masculine, classiquez patrimoine / moine féminine, classiqueb mesure / masure féminine, classiquec conseils / pareils masculine, classiqued effrénées / années féminine, classiquee chef / nef masculine, classiquef bile / débile féminine, classiqueg haut / faut masculine, classiqueh divines / narines féminine, classiquei moment / piteusement masculine, classiquej fautes / hautes féminine, classiquek ambitieux / cieux masculine, classiquel tempêtes / êtes féminine, classiquem sagement / firmament masculine, classiquen chenues / nues féminine, classiquea plaît / l'oiselet masculine, classiqueb Personne / sonne féminine, classiquec encoché / dépêché masculine, classiqued dites / maudites féminine, classiquee crucifix / fils masculine, classiquea immense / silence féminine, classiqueb vis / ravis masculine, classiquec blêmes / blasphèmes féminine, classiqued troupeaux / crapauds masculine, classiquee soufre / gouffre féminine, classiquef eaux / os masculine, classiqueg faîte / parfaite féminine, classiqueh autour / vautour masculine, classiquei convives / vives féminine, classiquej Paradis / jadis masculine, classiquek nuées / clouées féminine, classiquel fer / l'Enfer masculine, classiquem pullule / cellule féminine, classiquen Démons / monts masculine, classiqueo l'homme / Rome féminine, classiquep puissant / Innocent masculine, classiqueq tienne / chrétienne féminine, classiquer flancs / chancelants masculine, classiques écumante / tourmente féminine, classiquet royaux / joyaux masculine, classiqueu nues féminine, classiquev d'yeux / oublieux masculine, classiquew proches / broches féminine, classiquex excités / cités masculine, classiquey sauterelles / querelles féminine, classiquez Lieu / Dieu masculine, classiquea scellée / ailée féminine, classiqueb infernal / mal masculine, classiquec gloire / noire féminine, classiqued haletants / temps masculine, classiquee lève / glaive féminine, classiquef l'Interdit / dit masculine, classiquea sévère / Calvaire féminine, classiqueb lueur / sueur masculine, classiquec joie / foudroie féminine, classiqued soleil / sommeil masculine, classiquee prunelles / éternelles féminine, classiquef fort / mort masculine, classiqueg clique / archangélique féminine, classiqueh chemin / surhumain masculine, classiquei abîmes / sublimes féminine, classiquej transparent / torrent masculine, classiquek plaines / pleines féminine, classiquel friand / priant masculine, classiquem poussière / lumière féminine, classiquen complaît / Paraclet masculine, classiqueo fanges / Anges féminine, classiquep hardis / Paradis masculine, classiqueq Mère / amère féminine, classiquer irrité / vérité masculine, classiques auguste / juste féminine, classiquet Autel / immortel masculine, classiqueu j'adore / aurore féminine, classiquev l'Univers / pervers masculine, classiquew dénoue / boue féminine, classiquex d'airain / frein masculine, classiquey d'insolence / balance féminine, classiquez oubli / faibli masculine, classiquea bouche / farouche féminine, classiqueb romain / demain masculine, classiquec l'âme / flamme féminine, classiqued commis / ennemis masculine, classiquee malsaine / Seine féminine, classiquef entiers / routiers masculine, classiqueg prescrite / hypocrite féminine, classiqueh attouchement / véhément masculine, classiquei attire / martyre féminine, classiquej déchaîné / ordonné masculine, classiquek querelle / tourelle féminine, classiquel vagabond / fond masculine, classiquem infidèle / d'elle féminine, classiquen mûrs / murs masculine, classiqueo plaies / claies féminine, classiquep cieux / vieux masculine, classiqueq écrasée / rosée féminine, classiquer impunité / infecté masculine, classiques immondices / maudisses féminine, classiquet Allons / talons masculine, classiqueu victoire / expiatoire féminine, classiquev repos / suppôts masculine, classiquea chaire / haire féminine, classiqueb nuit / suit masculine, classiquec navre / cadavre féminine, classiqued rêvé / achevé masculine, classiquee effroyable / Diable féminine, classiquef scellés / Allez masculine, classiqueg entr'ouverte / verte féminine, classiqueh tendit / dit masculine, classiquea piège / Saint-Siège féminine, classiqueb point / poing masculine, non classiquec profonde / monde féminine, classiqued plus / révolus masculine, classiquee muette / fouette féminine, classiquef décrépit / répit masculine, classiqueg intéresse / vengeresse féminine, classiqueh d'horreur / fureur masculine, classiquei t'échappe / Pape féminine, classiquej ancien / rien masculine, classiquea Adversaire / faussaire féminine, classiqueb loup / coup masculine, classiqueb relique / apostolique féminine, classiquec front / l'affront masculine, classiqueb prochaine / chaîne féminine, classiquec vieux / yeux masculine, classiqued m'oublie / délie féminine, classiquee vais / mauvais masculine, classiquef râle / pectorale féminine, classiqueg l'anneau / Agneau masculine, classiqueh mère / éphémère féminine, classiquei éternité / Équité masculine, classiquej ensemence / immense féminine, classiquek crois / Rois masculine, classiquel vénérable / semblable féminine, classiquem blanc / flanc masculine, classiquen sombre / l'ombre féminine, classiqueo cria / Alleluia masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

456 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes tragiques, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1886· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources