Poèmes tragiques, 1884
L’Aboma
DU pied des sommets bleus,‖ là-bas, dans le ciel clair,Épandu sur les lacs,‖ les forêts et les plaines,Le vaste fleuve, enflé‖ de cent rivières pleines,S'en va vers l'orient‖ du monde et vers la mer.
L'or fluide du jour‖ jaillit en gerbes vives,Monte, s'épanouit,‖ retombe, et, ruisselantComme un rose incendie‖ au fleuve étincelant,Semble le dilater‖ au-dessus de ses rives.
Sous les palétuviers‖ visqueux, aux longs arceaux,Dans l'enchevêtrement‖ aigu des herbes grasses,Tourbillonne l'essaim‖ des moustiques voracesEt des mouches dont l'aile‖ égratigne les eaux.
L'ara vêtu de pourpre‖ éveille les reptiles,Crotales et corails,‖ agacés de ses cris,Et qui bercent le nid‖ grêle des colibrisPar l'ondulation‖ de leurs fuites subtiles.
Au loin, à l'horizon‖ des pacages herbeux,Où la brume en flocons‖ transparents s'évapore,Passent, aiguillonnés‖ des flèches de l'aurore,Des troupeaux d'étalons‖ sauvages et de bœufs.
Ils courent, les uns fiers‖ et joyeux, l'œil farouche,Crins hérissés, la queue‖ au vent, et par milliersMartelant bonds sur bonds‖ les déserts familiers,Et ceux-ci, mufle en terre‖ et la bave à la bouche.
Les caïmans, le long‖ des berges embusqués,Guettent, en soulevant‖ du dos la vase noire,Le jaguar qui descend‖ au fleuve pour y boireEt qui hume dans l'air‖ leurs effluves musqués.
Mais sur l'îlot moussu‖ que la rosée imbibe,Par les vagues rumeurs‖ troublé dans son sommeil,Se déroule, haussant‖ sa spirale au soleil,Le vieux roi des pythons,‖ l'Aboma caraïbe.
La mâle torsion‖ de ses muscles d'acierSoutient le col superbe‖ et la tête squameuse ;Sa queue en longs frissons‖ fouette l'onde écumeuse ;Il se dresse du haut‖ de son orgueil princier.
Armuré de topaze‖ et casqué d'émeraude,Comme une idole antique‖ immobile en ses nœuds,Tel, baigné de lumière,‖ il rêve, dédaigneuxEt splendide, et dardant‖ sa prunelle qui rôde.
Puis, quand l'ardeur céleste‖ enveloppe à la foisLes nappes d'eau torride‖ et la terre enflammée,Il plonge, et va chercher‖ sa proie accoutumée,Le taureau, le jaguar,‖ ou l'homme, au fond des bois.
Versification
- Forme
- 11 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 11(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 11 quatrains
- Mots à la rime
- a clair / mer masculine, classiqueb plaines / pleines féminine, classiquea vives / rives féminine, classiqueb ruisselant / étincelant masculine, classiquea arceaux / eaux masculine, classiqueb grasses / voraces féminine, classiquea reptiles / subtiles féminine, classiqueb cris / colibris masculine, classiquea herbeux / bœufs masculine, classiqueb s'évapore / l'aurore féminine, classiquea farouche / bouche féminine, classiqueb milliers / familiers masculine, classiquea embusqués / musqués masculine, classiqueb noire / boire féminine, classiquea imbibe / caraïbe féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquea d'acier / princier masculine, classiqueb squameuse / écumeuse féminine, classiquea d'émeraude / rôde féminine, classiqueb nœuds / dédaigneux masculine, classiquea fois / bois masculine, classiqueb enflammée / accoutumée féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
44 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes tragiques, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1886· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources