Poèmes tragiques, 1884
L’illusion suprême
QUAND l'homme approche enfin‖ des sommets où la vieVa plonger dans votre ombre‖ inerte, ô mornes cieux !Debout sur la hauteur‖ aveuglément gravie,Les premiers jours vécus‖ éblouissent ses yeux.
Tandis que la nuit monte‖ et déborde les grèves,Il revoit, au delà‖ de l'horizon lointain,Tourbillonner le vol‖ des désirs et des rêvesDans la rose clarté‖ de son heureux matin.
Monde lugubre, où nul‖ ne voudrait redescendrePar le même chemin‖ solitaire, âpre et lent,Vous, stériles soleils,‖ qui n'êtes plus que cendre,Et vous, ô pleurs muets,‖ tombés d'un cœur sanglant !
Celui qui va goûter‖ le sommeil sans auroreDont l'homme ni le Dieu‖ n'ont pu rompre le sceau,Chair qui va disparaître,‖ âme qui s'évapore,S'emplit des visions‖ qui hantaient son berceau.
Rien du passé perdu‖ qui soudain ne renaisse :La montagne natale‖ et les vieux tamarins,Les chers morts qui l'aimaient‖ au temps de sa jeunesseEt qui dorment là-bas‖ dans les sables marins.
Sous les lilas géants‖ où vibrent les abeilles,Voici le vert coteau,‖ la tranquille maison,Les grappes de letchis‖ et les mangues vermeillesEt l'oiseau bleu dans le‖ maïs en floraison ;
Aux pentes des pitons,‖ parmi les cannes grêlesDont la peau d'ambre mûr‖ s'ouvre au jus attiédi,Le vol vif et strident‖ des roses sauterellesQui s'enivrent de la‖ lumière de midi ;
Les cascades, en un‖ brouillard de pierreries,Versant du haut des rocs‖ leur neige en éventail ;Et la brise embaumée‖ autour des sucreries,Et le fourmillement‖ des Hindous au travail ;
Le café rouge, par‖ monceaux, sur l'aire sèche ;Dans les mortiers massifs‖ le son des calaous ;Les grands-parents assis‖ sous la varangue fraîcheEt les rires d'enfants‖ à l'ombre des bambous ;
Le ciel vaste où le mont‖ dentelé se profile,Lorsque ta pourpre, ô soir,‖ le revêt tout entier !Et le chant triste et doux‖ des Bandes à la fileQui s'en viennent des hauts‖ et s'en vont au quartier.
Voici les bassins clairs‖ entre les blocs de lave ;Par les sentiers de la‖ savane, vers l'enclos,Le beuglement des bœufs‖ bossus de TamataveMêlé dans l'air sonore‖ au murmure des flots,
Et sur la côte, au pied‖ des dunes de Saint-Gilles,Le long de son corail‖ merveilleux et changeant,Comme un essaim d'oiseaux‖ les pirogues agilesTrempant leur aile aiguë‖ aux écumes d'argent.
Puis, tout s'apaise et dort.‖ La lune se balance,Perle éclatante, au fond‖ des cieux d'astres emplis ;La mer soupire et semble‖ accroître le silenceEt berce le reflet‖ des mondes dans ses plis.
Mille aromes légers‖ émanent des feuillagesOù la mouche d'or rôde,‖ étincelle et bruit ;Et les feux des chasseurs,‖ sur les mornes sauvages,Jaillissent dans le bleu‖ splendide de la nuit.
Et tu renais aussi,‖ fantôme diaphane,Qui fis battre son cœur‖ pour la première fois,Et, fleur cueillie avant‖ que le soleil te fane,Ne parfumas qu'un jour‖ l'ombre calme des bois !
Ô chère Vision,‖ toi qui répands encore,De la plage lointaine‖ où tu dors à jamais,Comme un mélancolique‖ et doux reflet d'auroreAu fond d'un cœur obscur‖ et glacé désormais !
Les ans n'ont pas pesé‖ sur ta grâce immortelle,La tombe bienheureuse‖ a sauvé ta beauté :Il te revoit, avec‖ tes yeux divins, et telleQue tu lui souriais‖ en un monde enchanté !
Mais quand il s'en ira‖ dans le muet mystèreOù tout ce qui vécut‖ demeure enseveli,Qui saura que ton âme‖ a fleuri sur la terre,Ô doux rêve, promis‖ à l'infaillible oubli ?
Et vous, joyeux soleils‖ des naïves années,Vous, éclatantes nuits‖ de l'infini béant,Qui versiez votre gloire‖ aux mers illuminées,L'esprit qui vous songea‖ vous entraîne au néant.
Ah ! tout cela, jeunesse,‖ amour, joie et pensée,Chants de la mer et des‖ forêts, souffles du cielEmportant à plein vol‖ l'Espérance insensée,Qu'est-ce que tout cela,‖ qui n'est pas éternel ?
Soit ! la poussière humaine,‖ en proie au temps rapide,Ses voluptés, ses pleurs,‖ ses combats, ses remords,Les Dieux qu'elle a conçus‖ et l'univers stupideNe valent pas la paix‖ impassible des morts.
Versification
- Forme
- 21 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 21(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 21 quatrains
- Mots à la rime
- a vie / gravie féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea grèves / rêves féminine, classiqueb lointain / matin masculine, classiquea redescendre / cendre féminine, classiqueb lent / sanglant masculine, classiquea aurore / s'évapore féminine, classiqueb sceau / berceau masculine, classiquea renaisse / jeunesse féminine, classiqueb tamarins / marins masculine, classiquea abeilles / vermeilles féminine, classiqueb maison / floraison masculine, classiquea grêles / sauterelles féminine, classiqueb attiédi / midi masculine, classiquea pierreries / sucreries féminine, classiqueb éventail / travail masculine, classiquea sèche / fraîche féminine, classiqueb calaous / bambous masculine, classiquea profile / file féminine, classiqueb entier / quartier masculine, classiquea lave / Tamatave féminine, classiqueb l'enclos / flots masculine, classiquea Saint-Gilles / agiles féminine, classiqueb changeant / d'argent masculine, classiquea balance / silence féminine, classiqueb emplis / plis masculine, classiquea feuillages / sauvages féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquea diaphane / fane féminine, classiqueb fois / bois masculine, classiquea encore / d'aurore féminine, classiqueb jamais / désormais masculine, classiquea immortelle / telle féminine, classiqueb beauté / enchanté masculine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb enseveli / oubli masculine, classiquea années / illuminées féminine, classiqueb béant / néant masculine, classiquea pensée / insensée féminine, classiqueb ciel / éternel masculine, classiquea rapide / stupide féminine, classiqueb remords / morts masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes tragiques, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1886· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources