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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes tragiques, 1884

La Bête écarlate

Charles-Marie Leconte de Lisle· distiques, alexandrins, 104 vers

L'HOMME, une nuit, parmi‖ la ronce et les graviers,Veillait et méditait‖ sous les noirs oliviers,Au delà du Qidrôn‖ pierreux et des piscinesDe Siloa. Le long‖ des rugueuses racines,Les Onze, çà et là,‖ dormaient profondément.Et le vent du désert‖ soufflait un râlementLamentable, et la nuit‖ lugubre en était pleine.Et l'Homme, enveloppé‖ de sa robe de laine,Immobile, adossé‖ contre un roc, oublieuxDes ténèbres, songeait,‖ une main sur les yeux.

Or, l'Esprit l'emporta‖ dans le ciel solitaire ;Et, brusquement, il vit‖ la face de la terreEt les mille soleils‖ des temps prédestinés,Et connut que les jours‖ de son rêve étaient nés :Un vaste remuement‖ de choses séculaires,Une écume de bruits,‖ de sanglots, de colères,Heurtant, engloutissant‖ par bonds prodigieuxLes vieilles nations,‖ leur génie et leurs Dieux,Comme, aux flots débordés‖ par l'antique Déluge,La jeune humanité,‖ moins l'Arche du refuge ;Puis un fourmillement‖ convulsif, un concertDe cris rauques, qui roule‖ aux sables du désert ;Des spectres de famine‖ accroupis dans les antres,De leurs bras décharnés‖ serrant leurs maigres ventres,Hâves, hagards, haineux‖ et rongés de remords,Épouvantés de vivre‖ autant que d'être morts,Hachés de coups de fouet,‖ et la chair haletanteDes lubriques désirs‖ d'une éternelle attente,Martyrs injurieux‖ dont le rêve hébétéBlasphème la lumière‖ et maudit la beauté !

Et l'Homme, du milieu‖ de la Ruine immense,De ces longs hurlements‖ de rage et de démenceQue traversait le rire‖ insulteur des démons,Vit croître, se dresser,‖ grandir entre sept Monts,Telle que la Chimère‖ et l'Hydre, ses aïeules,Une Bête écarlate,‖ ayant dix mille gueules,Qui dilatait sur les‖ continents et la merL'arsenal monstrueux‖ de ses griffes de fer.

Un triple diadème‖ enserrait chaque têteDe cette somptueuse‖ et formidable Bête.Une robe couleur‖ de feu mêlé de sangPendait à larges plis‖ de son râble puissant ;Ses yeux aigus plongeaient‖ à tous les bouts du monde ;Et, dans un bâillement,‖ chaque gueule profondeVomissait sur la terre,‖ en épais tourbillons,Des hommes revêtus‖ de pourpre ou de haillons,Portant couronne et sceptre,‖ ou l'épée, ou la crosse,Et tous ayant, gravée‖ au front, l'image atroceDes deux poutres en croix‖ où, liés par les mains,Agonisent, pendus,‖ les Esclaves romains.

Et les Fils de la Bête,‖ ou rampants, ou farouches,Allaient, couraient, crevant‖ les yeux, cousant les bouches,Tantôt pleins de fureur,‖ comme les loups des boisQue pourchassent la soif‖ et la faim, et parfoisSemblables aux renards,‖ peste des bergeries,Qui se glissent, furtifs,‖ aux nocturnes tueries.Et, dans les cachots sourds,‖ les chevalets sacrésMembre à membre broyaient‖ les hommes massacrés.Vénérable au troupeau‖ des victimes serviles,L'Extermination‖ fauchait têtes et villes ;Et les bûchers flambaient,‖ multipliés, dans l'airFétide, consumant‖ la pensée et la chairDe ceux qui, de l'antique‖ Isis levant les voiles,Emportaient l'âme humaine‖ au delà des étoiles !Et tous ces tourmenteurs‖ par la Bête vomisPoursuivaient jusqu'aux morts‖ dans la tombe endormisGorgés, mais non repus,‖ de vivante pâture,Ils se ruaient, hideux,‖ sur cette pourriture,Et s'entre-déchiraient‖ enfin, faute de mieux !Et la Bête rugit‖ de triomphe, et les cieuxS'emplirent lentement‖ de ténèbres épaisses.Tout astre s'éteignit,‖ et toutes les espècesMoururent, et la terre,‖ en cendre, s'en allaDans le vide, et plus rien‖ ne fut de tout cela.

Et l'Homme, hors du temps‖ et hors de l'étendue,De l'œil intérieur‖ de son âme éperdueVit s'élargir un gouffre‖ où, sur des grils ardents,Avec des bonds, des cris,‖ des grincements de dents,Les générations‖ se tordaient, enflammées,Toujours vives, cuisant‖ et jamais consumées,Races de tout pays‖ et de tout siècle, vieuxEt jeunes, et petits‖ enfants, frais et joyeux,À peine ayant déclos‖ leurs naïves paupières,Et qui, dans les bouillons‖ torrides des chaudières,Montaient et descendaient‖ épouvantablement,Parce qu'ils étaient morts‖ avant le Sacrement !

Et l'Homme, en un beau lieu‖ d'ineffables délices,Vit de rares Élus‖ penchés sur ces supplices,Le front illuminé‖ de leurs nimbes bénis,Qui contemplaient d'en haut‖ ces tourments infinis,Jouissant d'autant plus‖ de leur bonheur sublimeQue plus d'horreur montait‖ de l'exécrable abîme !Et l'Homme s'éveilla‖ de son rêve, muet,Haletant et livide.‖ Et tout son corps suaitD'angoisse et de dégoût‖ devant cette géhenneEffroyable, ces flots‖ de sang et cette haine,Ces siècles de douleurs,‖ ces peuples abêtis,Et ce Monstre écarlate,‖ et ces démons sortisDes gueules dont chacune‖ en rugissant le nomme,Et cette éternité‖ de tortures ! Et l'Homme,S'abattant contre terre‖ avec un grand soupir,Désespéra du monde,‖ et désira mourir.

Et, non loin, hors des murs‖ de Tsiôn haute et sombre,La torche de Judas‖ étincela dans l'ombre !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
52((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
7 distiquess, 1 distique
Mots à la rime
a graviers / oliviers masculine, classiqueb piscines / racines féminine, classiquec profondément / râlement masculine, classiqued pleine / laine féminine, classiquee oublieux / yeux masculine, classiquea solitaire / terre féminine, classiqueb prédestinés / nés masculine, classiquec séculaires / colères féminine, classiqued prodigieux / Dieux masculine, classiquee Déluge / refuge féminine, classiquef concert / désert masculine, classiqueg antres / ventres féminine, classiqueh remords / morts masculine, classiquei haletante / attente féminine, classiquej hébété / beauté masculine, classiquea immense / démence féminine, classiqueb démons / Monts masculine, classiquec aïeules / gueules féminine, classiqued mer / fer masculine, classiquea tête / Bête féminine, classiqueb sang / puissant masculine, non classiquec monde / profonde féminine, classiqued tourbillons / haillons masculine, classiquee crosse / atroce féminine, classiquef mains / romains masculine, classiquea farouches / bouches féminine, classiqueb bois / parfois masculine, classiquec bergeries / tueries féminine, classiqued sacrés / massacrés masculine, classiquee serviles / villes féminine, classiquef l'air / chair masculine, classiqueg voiles / étoiles féminine, classiqueh vomis / endormis masculine, classiquei pâture / pourriture féminine, classiquej mieux / cieux masculine, classiquek épaisses / espèces féminine, classiquel alla / cela masculine, classiquea l'étendue / éperdue féminine, classiqueb ardents / dents masculine, classiquec enflammées / consumées féminine, classiqued vieux / joyeux masculine, classiquee paupières / chaudières féminine, classiquef épouvantablement / Sacrement masculine, classiquea délices / supplices féminine, classiqueb bénis / infinis masculine, classiquec sublime / abîme féminine, classiqued muet / suait masculine, classiquee géhenne / haine féminine, classiquef abêtis / sortis masculine, classiqueg nomme / l'Homme féminine, classiqueh soupir / mourir masculine, classiquea sombre / l'ombre féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes tragiques, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1886· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources