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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes tragiques, 1884

La Chasse de l’Aigle

Charles-Marie Leconte de Lisle· terza rima classique, alexandrins, 55 vers

L'AIGLE noir aux yeux d'or,‖ prince du ciel mongol,Ouvre, dès le premier‖ rayon de l'aube claire,Ses ailes comme un large‖ et sombre parasol.

Un instant immobile,‖ il plane, épie et flaire.Là-bas, au flanc du roc‖ crevassé, ses aiglonsÉrigent, affamés,‖ leurs cous au bord de l'aire.

Par la steppe sans fin,‖ coteau, plaine et vallons,L'œil luisant à travers‖ l'épais crin qui l'obstrue,Pâturent, çà et là,‖ des hardes d'étalons.

L'un d'eux, parfois, hennit‖ vers l'aube ; l'autre rue ;Ou quelque autre, tordant‖ la queue, allègrement,Pris de vertige, court‖ dans l'herbe jaune et drue.

La lumière, en un frais‖ et vif pétillement,Croît, s'élance par jet,‖ s'échappe par fusée,Et l'orbe du soleil‖ émerge au firmament.

À l'horizon subtil‖ où bleuit la rosée,Morne dans l'air brillant,‖ l'aigle darde, anxieux,Sa prunelle infaillible‖ et de faim aiguisée.

Mais il n'aperçoit rien‖ qui vole par les cieux,Rien qui surgisse au loin‖ dans la steppe aurorale,Cerf ni daim, ni gazelle‖ aux bonds capricieux.

Il fait claquer son bec‖ avec un âpre râle ;D'un coup d'aile irrité,‖ pour mieux voir de plus haut,Il s'enlève, descend‖ et remonte en spirale.

L'heure passe, l'air brûle.‖ Il a faim. À défautDe gazelle ou de daim,‖ sa proie accoutumée,C'est de la chair, vivante‖ ou morte, qu'il lui faut.

Or, dans sa robe blanche‖ et rase, une fuméeAutour de ses naseaux‖ roses et palpitants,Un étalon conduit‖ la hennissante armée.

Quand il jette un appel‖ vers les cieux éclatants,La harde, qui tressaille‖ à sa voix fière et brève,Accourt, l'oreille droite‖ et les longs crins flottants.

L'aigle tombe sur lui‖ comme un sinistre rêve,S'attache au col troué‖ par ses ongles de ferEt plonge son bec courbe‖ au fond des yeux qu'il crève.

Cabré, de ses deux pieds‖ convulsifs battant l'air,Et comme empanaché‖ de la bête vorace,L'étalon fuit dans l'ombre‖ ardente de l'enfer.

Le ventre contre l'herbe,‖ il fuit, et, sur sa trace,Ruisselle de l'orbite‖ excave un flux sanglant ;Il fuit, et son bourreau‖ le mange et le harasse.

L'agonie en sueur‖ fait haleter son flanc ;Il renâcle, et secoue,‖ enivré de démence,Cette grande aile ouverte‖ et ce bec aveuglant.

Il franchit, furieux,‖ la solitude immense,S'arrête brusquement,‖ sur ses jarrets ployé,S'abat et se relève‖ et toujours recommence.

Puis, rompu de l'effort‖ en vain multiplié,L'écume aux dents, tirant‖ sa langue blême et rêche,Par la steppe natale‖ il tombe foudroyé.

Là, ses os blanchiront‖ au soleil qui les sèche ;Et le sombre Chasseur‖ des plaines, l'aigle noir,Retourne au nid avec‖ un lambeau de chair fraîche.

Ses petits affamés‖ seront repus ce soir.

Versification

Forme
Terza rima classique (terza rima)
Rimes
18(aba) b
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a mongol / parasol masculine, classiqueb claire / flaire / l'aire féminine, classiqueb aiglons / vallons / d'étalons masculine, classiqueb l'obstrue / rue / drue féminine, classiqueb allègrement / pétillement / firmament masculine, classiqueb fusée / rosée / aiguisée féminine, classiqueb anxieux / cieux / capricieux masculine, classiqueb aurorale / râle / spirale féminine, classiqueb haut / défaut / faut masculine, classiqueb accoutumée / fumée / armée féminine, classiqueb palpitants / éclatants / flottants masculine, classiqueb brève / rêve / crève féminine, classiqueb fer / l'air / l'enfer masculine, classiqueb vorace / trace / harasse féminine, classiqueb sanglant / flanc / aveuglant masculine, classiqueb démence / immense / recommence féminine, classiqueb ployé / multiplié / foudroyé masculine, classiqueb rêche / sèche / fraîche féminine, classiqueb noir / soir masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

55 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes tragiques, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1886· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources