Poèmes tragiques, 1884
L’Holocauste
C'EST l'An de grâce mil‖ six cent dix-neuf, le seizeDe juillet, en un vaste‖ et riche diocèsePrimatial. Le ciel‖ est pur et rayonnant.Bourdons et cloches vont‖ sonnant et bourdonnant.La Ville en fête rit‖ au clair soleil qui doreSes pignons, ses hauts toits‖ et son fleuve sonore,Ses noirs couvents hantés‖ de spectres anxieux,Ses masures, ses ponts‖ bossus, abrupts et vieux,Et le massif des tours‖ aux assises obliquesSous qui hurlaient jadis‖ les hordes catholiques.
Pareil au grondement‖ de l'eau hors de son lit,Un long murmure, fait‖ de mille bruits, emplitBerges et carrefours‖ et culs-de-sac et rue ;
Et la foule y tournoie‖ et s'y heurte et s'y ruePêle-mêle, les yeux‖ écarquillés, les brasEn l'air : moines blancs, gris‖ ou bruns, barbus ou ras,Chaux ou déchaux, ayant‖ capes, frocs ou cagoules,Vieilles femmes grinçant‖ des dents comme des goules,Cavaliers de sang noble,‖ empanachés, pattus,Rogues, caracolant‖ sur les pavés pointus,Dames à jupe roide‖ en carrosses et chaises,Gras citadins bouffis‖ dans la neige des fraises,Avec la rouge fleur‖ des bons vins à la peau,Estafiers et soudards,‖ et le confus troupeauDes manants et des gueux‖ et des prostituées.
Plein de clameurs, de chants‖ d'église, de huées,De rires, de jurons‖ obscènes, tout celaVient pour voir brûler vif‖ cet homme que voilà.
Debout sur le bûcher,‖ contre un poteau de chêne,Les poings liés, la gorge‖ et le ventre à la chaîne,Dans sa gravité sombre‖ et son mépris amerIl regardait d'en haut‖ cette mouvante merDe faces, d'yeux dardés,‖ de gestes frénétiques ;Il écoutait ces cris‖ de haine, ces cantiquesFunèbres d'hommes noirs‖ qui venaient, deux à deux,Enfiévrés de leur rêve‖ imbécile et hideux,Maudire et conspuer‖ par delà l'agonieEt de leurs sales mains‖ souffleter son génie,Tandis que de leurs yeux‖ sinistres et jalouxIls le mangeaient déjà,‖ comme eussent fait des loups.
Et la honte d'être homme‖ aussi lui poignait l'âme.Soudainement, le bois‖ sec et léger prit flamme,Une langue écarlate‖ en sortit, et, rampantJusqu'au ventre, entoura‖ l'homme, comme un serpent.Et la peau grésilla,‖ puis se fendit, de mêmeQu'un fruit mûr ; et le sang,‖ mêlé de graisse blême,Jaillit ; et lui, sentant‖ mordre l'horrible feu,Les cheveux hérissés,‖ cria : — Mon Dieu ! mon Dieu ! —
Un moine, alors, riant‖ d'une joie effroyable,Glapit : — Ah ! chien maudit,‖ bon pour les dents du Diable !Tu crois donc en ce Dieu‖ que tu niais hier ?Va ! cuis, flambe et recuis‖ dans l'éternel Enfer ! —
Mais l'autre, redressant‖ par-dessus la fuméeSa dédaigneuse face‖ à demi consuméeQui de sueur bouillante‖ et rouge ruisselait,Regarda l'être abject,‖ ignare, lâche et laid,Et dit, menant à bout‖ son héroïque lutte :
— Ce n'est qu'une façon‖ de parler, vile brute ! —
Et ce fut tout. Le feu‖ le dévora vivant,Et sa chair et ses os‖ furent vannés au vent.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 30((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a seize / diocèse féminine, classiqueb rayonnant / bourdonnant masculine, classiquec dore / sonore féminine, classiqued anxieux / vieux masculine, classiquee obliques / catholiques féminine, classiquea lit / emplit masculine, classiqueb rue féminine, classiqueb bras / ras masculine, classiquec cagoules / goules féminine, classiqued pattus / pointus masculine, classiquee chaises / fraises féminine, classiquef peau / troupeau masculine, classiqueg prostituées / huées féminine, classiqueb cela / voilà masculine, classiquea chêne / chaîne féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquec frénétiques / cantiques féminine, classiqued deux / hideux masculine, classiquee l'agonie / génie féminine, classiquef jaloux / loups masculine, classiquea l'âme / flamme féminine, classiqueb rampant / serpent masculine, classiquec même / blême féminine, classiqued feu / Dieu masculine, classiquea effroyable / Diable féminine, classiqueb hier / Enfer masculine, classiquea fumée / consumée féminine, classiqueb ruisselait / laid masculine, classiquec lutte / brute féminine, classiquea vivant / vent masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes tragiques, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1886· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources