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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes tragiques, 1884

Le calumet du Sachem

Charles-Marie Leconte de Lisle· 14 quintils, alexandrins, 70 vers

LES cèdres et les pins,‖ les hêtres, les érables,Dans leur antique orgueil‖ des siècles respecté,Haussent de toutes parts‖ avec rigiditéLa noble ascension‖ de leurs troncs vénérablesJusqu'aux dômes feuillus,‖ chauds des feux de l'été.

Sous l'enchevêtrement‖ de leurs vastes ramuresLa terre fait silence‖ aux pieds de ses vieux rois.Seuls, au fond des lointains‖ mystérieux, parfois,Naissent, croissent, s'en vont,‖ renaissent les murmuresQue soupire sans fin‖ l'âme immense des bois.

Transperçant çà et là‖ les hautes nefs massives,Dans l'air empli d'arome‖ immobile et de paix,L'invisible soleil‖ darde l'or de ses rais,Qui sillonnent d'un vol‖ grêle de flèches vivesLa sombre majesté‖ des feuillages épais.

Les grands Élans, couchés‖ parmi les cyprières,Sur leurs dos musculeux‖ renversent leurs cols lourds ;Les panthères, les loups,‖ les couguars et les oursSe sont tapis, repus‖ des chasses meurtrières,Au creux des arbres morts‖ ou dans les antres sourds.

Écureuils, perroquets,‖ ramiers à gorge bleueDorment. Les singes noirs,‖ du haut des sassafras,Sans remuer leur tête‖ et leurs reins au poil ras,À la branche qui ploie‖ appendus par la queue,Laissent inertement‖ aller leurs maigres bras.

Les crotales, lovés‖ sous quelque roche chaude,Attendent une proie‖ errante, et, par moment,De l'ombre où leurs fronts plats‖ s'allongent lentement,Le feu subtil de leurs‖ prunelles d'émeraudeLuit, livide, et jaillit‖ dans un pétillement.

Assis contre le tronc‖ géant d'un sycomore,Le cou roide, les yeux‖ clos comme s'il dormait,Une plume d'ara,‖ jaune et pourpre, au sommetDu crâne, le Sachem,‖ le dernier SagamoreDes Florides, est là,‖ fumant son calumet.

Ses guerriers dispersés‖ errent dans les prairies,Par delà le grand Fleuve‖ où boivent les bisons.Loin du pays natal‖ aux riches floraisons,Comme le vent d'hiver‖ fait des feuilles flétries,L'exil les a chassés‖ vers tous les horizons.

Devant l'homme à peau blême‖ et son lâche tonnerreIls vont où le soleil‖ tombe sanglant des cieux ;Mais le Sachem têtu,‖ seul des siens, et très vieux,Tel que l'aigle attardé‖ qui retourne à son aire,Est revenu mourir‖ au berceau des aïeux.

Des confins du couchant‖ et des espaces mornesIl a su retrouver,‖ avec l'œil et le flair,Sans halte, par la nuit‖ profonde ou le ciel clair,Les vestiges épars‖ dans les plaines sans bornesEt recueillir au vol‖ les effluves de l'air.

Sa hache et son couteau,‖ les armes du vrai brave,Gisent sur ses genoux.‖ Le Chef a dénouéSa ceinture, et, dressant‖ son torse tatouéD'ocre et de vermillon,‖ il fume d'un air graveSans qu'un pli de sa face‖ austère ait remué.

Il sait qu'au lourd silence‖ épandu des raméesLes sinistres rumeurs‖ des nuits succéderont,Qu'à l'odeur de sa chair,‖ bossuant leur dos rond,Vont ramper jusqu'à lui‖ les bêtes affamées ;Mais le vieux Chef se rit‖ des dents qui le mordront.

L'ardente vision‖ qui hante ses prunellesLui dérobe la terre‖ et l'emporte au delà,Dans les bois où l'esprit‖ des Sachems s'envolaEt dans la volupté‖ des chasses éternelles.Viennent panthères, loups‖ et couguars, le voilà !

Et l'antique forêt‖ qui rêve, où rien ne bouge,Semble à jamais inerte,‖ ainsi que maintenant,Sauf la molle vapeur‖ qui va tourbillonnantHors du long calumet‖ de cette Idole rougeEt monte vers la paix‖ de midi rayonnant.

Versification

Forme
14 quintils (quintils)
Rimes
14(abbab)
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
14 quintils
Mots à la rime
a érables / vénérables féminine, classiqueb respecté / rigidité / l'été masculine, classiquea ramures / murmures féminine, classiqueb rois / parfois / bois masculine, classiquea massives / vives féminine, classiqueb paix / rais / épais masculine, classiquea cyprières / meurtrières féminine, classiqueb lourds / ours / sourds masculine, classiquea bleue / queue féminine, classiqueb sassafras / ras / bras masculine, classiquea chaude / d'émeraude féminine, classiqueb moment / lentement / pétillement masculine, classiquea sycomore / Sagamore féminine, classiqueb dormait / sommet / calumet masculine, classiquea prairies / flétries féminine, classiqueb bisons / floraisons / horizons masculine, classiquea tonnerre / aire féminine, classiqueb cieux / vieux / aïeux masculine, classiquea mornes / bornes féminine, classiqueb flair / clair / l'air masculine, classiquea brave / grave féminine, classiqueb dénoué / tatoué / remué masculine, classiquea ramées / affamées féminine, classiqueb succéderont / rond / mordront masculine, classiquea prunelles / éternelles féminine, classiqueb delà / s'envola / voilà masculine, classiquea bouge / rouge féminine, classiqueb maintenant / tourbillonnant / rayonnant masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

70 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes tragiques, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1886· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources