Poèmes tragiques, 1884
Le dernier Dieu
BIEN au delà des Jours,‖ des Ans multipliés,Du vertige des Temps‖ dont la fuite est sans trêve,Voici ce que j'ai vu,‖ dans l'immuable rêveQui me hante, depuis‖ les songes oubliés.
J'errais, seul, sur la Terre.‖ Et la Terre était nue.L'ancien gémissement‖ de ce qui fut vivant,Le sanglot de la mer‖ et le râle du ventS'étaient tus à jamais‖ sous l'immobile nue.
Par le Vide sans fin,‖ le globe décharné,À bout de désespoir,‖ de misère et de force,Bossuant le granit‖ de sa rugueuse écorce,S'en allait, oublieux‖ qu'un jour il était né.
Les Îles d'autrefois‖ hérissaient de leurs cimesLe gouffre monstrueux‖ des océans taris,Où s'étaient desséchés‖ la fange et les débrisDes siècles engloutis‖ au fond des vieux abîmes.
Funéraire flambeau‖ d'un sépulcre muet,Le soleil épuisé,‖ pendu dans le ciel blême,Baignait lugubrement‖ de sa lueur suprêmeL'immense solitude‖ où rien ne remuait.
Et j'errais en esprit,‖ Ombre qui rôde et passe,Sans regrets, sans désirs,‖ au hasard emporté,Reste de l'éphémère‖ et vaine humanitéDont un souffle a vanné‖ la cendre dans l'espace.
Et je vis, au plus haut‖ d'un mont, silencieux,Impassible, plus froid‖ que la neige éternelle,Un Spectre qui couvait‖ d'une inerte prunelleL'univers mort couché‖ sous le désert des cieux.
Majestueux et beau,‖ ce spectre, auguste imageDes Rois olympiens,‖ enfants des siècles d'or,Se dressait, tel qu'au temps‖ où l'Homme heureux encorSaluait leurs autels‖ d'un libre et fier hommage.
Mais l'Arc, d'où jaillissaient‖ les désirs créateurs,Gisait parmi les blocs‖ de neige, avec les AilesQui portaient vos baisers,‖ ô blanches Immortelles,De la bouche des Dieux‖ aux lèvres des pasteurs !
Mais le front n'avait plus‖ ses roses de lumière,Mais rien ne battait plus‖ dans le sein adoréQui versait sur le monde‖ à son matin sacréTes flots brûlants et doux,‖ ô Volupté première !
Et le charme et l'horreur,‖ le souvenir amerDes pleurs sanglants après‖ les heures de délice,Tous les enivrements‖ du céleste suppliceMe reprirent au cœur‖ d'une étreinte de fer ;
Et je connus, glacé‖ sur la terre inféconde,Que c'était là, rigide,‖ endormi sans retour,Le dernier, le plus cher‖ des Dieux, l'antique Amour,Par qui tout vit, sans qui‖ tout meurt, l'Homme et le monde.
Versification
- Forme
- 12 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 12(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 12 quatrains
- Mots à la rime
- a multipliés / oubliés masculine, classiqueb trêve / rêve féminine, classiquea nue féminine, classiqueb vivant / vent masculine, classiquea décharné / né masculine, classiqueb force / écorce féminine, classiquea cimes / abîmes féminine, classiqueb taris / débris masculine, classiquea muet / remuait masculine, classiqueb blême / suprême féminine, classiquea passe / l'espace féminine, classiqueb emporté / humanité masculine, classiquea silencieux / cieux masculine, classiqueb éternelle / prunelle féminine, classiquea image / hommage féminine, classiqueb d'or / encor masculine, classiquea créateurs / pasteurs masculine, classiqueb Ailes / Immortelles féminine, classiquea lumière / première féminine, classiqueb adoré / sacré masculine, classiquea amer / fer masculine, classiqueb délice / supplice féminine, classiquea inféconde / monde féminine, classiqueb retour / Amour masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes tragiques, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1886· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources