Poèmes tragiques, 1884
Le Romance de Doña Blanca
OR, étant à Burgos,‖ en sa chambre royale,Don Pedro fait mander‖ Juan de Hinestrosa :— Ami Juan Fernandez,‖ dit le Roi, venez çà.J'ai souci d'un cœur ferme‖ et d'une foi loyale.
Quand mes frères bâtards,‖ m'assaillant à l'envi,Saccageaient mes châteaux‖ et me vidaient mes coffres,Quasi seul, entre tous,‖ au mépris de leurs offres,Vous me fûtes fidèle,‖ et m'avez bien servi.
Donc, je vous sais sans peur,‖ sans feintise ni trame,Aimant l'homme non moins‖ que le roi, soucieuxDe faire ainsi, tant que‖ vivrez, et pour le mieux.Et c'est pourquoi, Don Juan,‖ je me fie en votre âme.
Voici. Prenez mon seing,‖ bouclez vos éperons,Et courez au château‖ de Xerez où demeureDona Blanca. Je veux‖ qu'en secret elle meure.Je vous remercierai‖ quand nous nous reverrons. —
Mais le bon chevalier‖ Juan Fernandez ne bouge :— Sire Roi, mon épée‖ est vôtre, non l'honneur.Je ne suis meurtrier,‖ ni vil empoisonneur ;Ma lignée est trop haute‖ et mon sang est trop rouge.
Employez à cela‖ quelque autre, s'il en estQui le veuille. D'ailleurs,‖ Sire, prenez ma vie.— Saint Jacques ! dit le Roi,‖ je n'en ai nulle envie.La touche est sûre, et l'or‖ vierge s'y reconnaît.
Allez ! je suis content‖ de votre prud'homie.Je riais. Pensez-vous‖ que je sois si méchantDe vous faire tuer‖ cette femme, sachantCe que vous êtes ? Non.‖ Surtout n'en parlez mie.
— Sire, j'ai bouche close‖ et vous baise les mains.— C'est bien. — Hinestrosa‖ gravement le salue,Et s'en va. Néanmoins,‖ la chose est résolue.Ceux que hait Don Pedro‖ n'ont point de lendemains.
Il appelle un massier‖ de la garde, qu'on nomme,Étant Aragonais,‖ Rebolledo Perez :— Va-t'en tuer la Reine‖ au donjon de Xerez.Ortiz, le châtelain‖ du lieu, n'est pas mon homme.
Voici l'ordre. Tu prends‖ sa place. Agis, sois prompt.Tu diras qu'elle était‖ malade, et qu'elle est morte.Sinon, je te fais mettre‖ en quatre, à chaque porteDe la ville, où corbeaux‖ et chiens te mangeront.
Écoute. D'une part,‖ or, fief, chevalerieEt ma faveur ; de l'autre,‖ une hache, un billot,Et la mise en quartiers.‖ Choisis. Quel est ton lot ?Songe pourtant qu'il faut‖ celer cette tuerie.
Ni lutte, ni cris. Point‖ de vestige sanglantQui puisse après la mort‖ apparaître sur elle.Qu'elle semble finir‖ de façon naturelle,En proie à quelque mal‖ sans remède et très lent !
As-tu compris ? Réponds.‖ — Ce m'est un jour de fête,Sire ! J'obéirai,‖ dit le rude massier. —Certe, à voir ce poil fauve‖ et cet œil carnassier,Le Roi ne doute pas‖ que ce soit chose faite.
Pendant que le Perez‖ chevauche allègrementVers son crime, au grand trot‖ du genet qu'il active,De châteaux en donjons‖ depuis dix ans captive,La jeune Reine pleure‖ et plaint son long tourment.
Ortiz, qui la gardait,‖ noble de race et d'âme,L'a quittée. Un grand mal‖ lentement la détruit,Dit-on. Perez, un soir,‖ dans son retrait, sans bruit,Entre : — Le Roi le veut,‖ il faut mourir, Madame.
— Jésus ! Ne puis-je au moins‖ confesser mes péchés ?Faites venir un clerc‖ tonsuré qui m'envoieAu Paradis, après‖ ma douloureuse voie.— Confessez-vous à Dieu,‖ Madame, et dépêchez !
— Ô douce France ! ô cher‖ pays où je suis née !Jamais plus, ô beau ciel,‖ ne te verront mes yeux !Ô royale Maison‖ des princes mes aïeux,Dès mon aube pourquoi‖ t'avoir abandonnée ?
Que t'ai-je fait, Castille ?‖ et d'où vient mon malheurQue mes seize ans n'ont pu‖ t'attendrir et te plaire ?Mais, hélas ! par un vent‖ de haine et de colèreMa rapide jeunesse‖ est fauchée en sa fleur !
Pourtant, je n'ai failli‖ d'acte ni de penséeEnvers ce Roi cruel‖ qui me veut tant de mal.Épouse, et vierge encor,‖ comme au jour baptismal,Ô Jésus ! je descends‖ dans la terre glacée.
Et vous, Rayons vivants‖ de l'éternel Flambeau,Anges du Paradis,‖ qui brûlez de saints zèles,Dans la paix et l'amour‖ emportez sur vos ailesMon âme immaculée‖ au sortir du tombeau !
Maintenant, Dieu m'assiste !‖ Achève ma misère,Ami ! Je te pardonne,‖ ainsi que je le dois. —Alors le meurtrier‖ féroce, des dix doigts,Prend le col délicat,‖ frêle et doux, et le serre.
Puis il clôt les yeux bleus‖ voilés de longs cils d'or,Dispose la figure‖ au pâle lys pareille,Et, livide, muet,‖ furtif, prêtant l'oreille,Disparaît dans le noir‖ et profond corridor.
Telle, à Xerez, finit‖ Dona Blanca de France,Dès le berceau vouée‖ au royal assassin ;Dieu, qui peut tout, ayant,‖ dans un secret dessein,Empli son peu de jours‖ d'angoisse et de souffrance.
Mais le Diable, qui sait‖ que son homme est à point,Pousse déjà, du haut‖ des blanches Pyrénées,Les Routiers dévalant‖ par bandes forcenées,Et le Bâtard, la haine‖ au cœur et dague au poing.
Versification
- Forme
- 24 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 24(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 24 quatrains
- Mots à la rime
- a royale / loyale féminine, classiqueb Hinestrosa / çà masculine, classiquea l'envi / servi masculine, classiqueb coffres / offres féminine, classiquea trame / âme féminine, classiqueb soucieux / mieux masculine, classiquea éperons / reverrons masculine, classiqueb demeure / meure féminine, classiquea bouge / rouge féminine, classiqueb l'honneur / empoisonneur masculine, classiquea est / reconnaît masculine, classiqueb vie / envie féminine, classiquea prud'homie / mie féminine, classiqueb méchant / sachant masculine, classiquea mains / lendemains masculine, classiqueb salue / résolue féminine, classiquea nomme / homme féminine, classiqueb Perez / Xerez masculine, classiquea prompt / mangeront masculine, classiqueb morte / porte féminine, classiquea chevalerie / tuerie féminine, classiqueb billot / lot masculine, classiquea sanglant / lent masculine, classiqueb elle / naturelle féminine, classiquea fête / faite féminine, classiqueb massier / carnassier masculine, classiquea allègrement / tourment masculine, classiqueb active / captive féminine, classiquea d'âme / Madame féminine, classiqueb détruit / bruit masculine, classiquea péchés / dépêchez masculine, classiqueb m'envoie / voie féminine, classiquea née / abandonnée féminine, classiqueb yeux / aïeux masculine, classiquea malheur / fleur masculine, classiqueb plaire / colère féminine, classiquea pensée / glacée féminine, classiqueb mal / baptismal masculine, classiquea Flambeau / tombeau masculine, classiqueb zèles / ailes féminine, classiquea misère / serre féminine, classiqueb dois / doigts masculine, classiquea d'or / corridor masculine, classiqueb pareille / l'oreille féminine, classiquea France / souffrance féminine, classiqueb assassin / dessein masculine, classiquea point / poing masculine, non classiqueb Pyrénées / forcenées féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes tragiques, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1886· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources