Poèmes tragiques, 1884
Le Romance de Don Fadrique
ENCHEMISÉ d'acier‖ du col à la cheville,Et le long manteau blanc‖ de l'Ordre par-dessus,Avec dix chevaliers‖ d'un sang très noble issus,Don Fadrique s'en vient‖ de Coïmbre à Séville.
Le jeune Maître, né‖ de Dona Léonor,Sur sa mule à grelots‖ précède l'équipée,En silence et songeur,‖ laissant pendre l'épéeContre ses pieds maillés‖ et ses éperons d'or.
Don Pedro l'a mandé‖ par lettre expresse et brève,Pour qu'il le vienne joindre‖ en hâte au Vieux-Palais,Vu que la chose est grave‖ et ne veut nuls délais,Le Maure, en algarade,‖ ayant rompu la trêve.
S'il est vrai, tout est bien.‖ Mais voici, d'autre part,Que son dogue, très doux‖ et très joyeux naguère,A mordu les naseaux‖ de son cheval de guerre,Et hurlé de façon‖ lamentable au départ.
Le présage est mauvais,‖ sans conteste, et mériteQu'on y songe. De plus,‖ au gué du fleuve, un soir,En se courbant sur l'eau‖ sombre, il a laissé choirHors la gaîne et perdu‖ sa dague favorite.
En sus, le Roi son frère‖ est dangereux aux siens :Sa merci n'est pas franche‖ et sa haine est tenace ;Rarement il oublie‖ et jamais ne menace,D'autant plus rancunier‖ que les torts sont anciens.
Lui, Fadrique, pourtant,‖ n'a-t-il point, pour son compteDepuis lors, et fidèle‖ au pardon octroyé,Suivi de l'Ordre entier,‖ bravement guerroyéContre le Grenadin,‖ l'Aragon et le Comte ?
Sa conscience est nette,‖ et, Saint Jacques aidant,Qu'est-ce que le danger ?‖ Rien, pour qui le méprise.Sans doute Don Pedro‖ le requiert sans traîtrise.Le Maître songe ainsi,‖ soucieux cependant.
De la plaine au coteau,‖ durant douze journées,Sous les chênes touffus,‖ par les sentiers pierreux,Avec ses chevaliers‖ qui devisent entre eux,Il fait sa route, allant‖ où vont ses destinées.
Au treizième midi,‖ dans l'air chaud de parfums,Apparaissent les tours,‖ la cathédrale neuve,Les mâts banderolés‖ hérissant le grand fleuveEt le vieil Alcazar‖ des Khalyfes défunts.
Sous la poterne basse‖ à voussure de brique,Un clerc tonsuré sort‖ de l'ombre brusquement,Saisit la mule au mors‖ d'un geste véhément,Et dit : — Par tous les Saints,‖ retournez, Don Fadrique !
Sire Maître, pour Dieu !‖ n'allez pas plus avant !Mieux vaudrait traquer, nu,‖ le loup dans son repaire.— Qu'est-ce à dire ? Quittez‖ le mors, quittez, bon père.— Si Votre Grâce y va,‖ n'en sortirez vivant !
— Ce serait chose lâche‖ et guet-apens insigne ;Le Roi mon frère est juste,‖ et non point si mauvais.Il m'aime, il me convie‖ en sa ville, et j'y vais. —Cela dit, le chien hurle‖ et le prêtre se signe.
Don Fadrique descend‖ dans la grand'cour d'honneur.On verrouille la porte‖ afin que nul n'en sorte ;Et le chef des massiers‖ vient, et dit de la sorte :— Notre Sire le Roi‖ vous mande seul, Seigneur.
— Pero Lopez, laissez‖ entre mes Riches-hommes ;Ce sont bons chevaliers‖ fidèles et prudents.— Ils logeront dehors,‖ et vous, Maître, au dedans.Le mieux est d'obéir‖ au Roi, tant que nous sommes.
Or, Don Pedro s'avance‖ au balcon, et d'en hautS'écrie : — À la male heure‖ êtes venu vous mettreEntre mes mains, Bâtard !‖ Lopez, tuez le Maître ! —L'autre lève sa masse‖ et frappe comme il faut.
Fadrique, chancelant,‖ veut dégainer sa lame ;Mais la masse de fer‖ est brandie à nouveau,Retombe, rompt la nuque,‖ écrase le cerveau,Et le sang noir écume‖ et fait ruisseler l'âme.
— Lopez ! Coupez la tête,‖ et laissez le tout là,Dit Don Pedro. Justice‖ est faite, et félonieDe ce Bâtard, du moins,‖ bien et dûment punie. —Puis le Roi va dîner‖ avec la Padilla.
La salle est haute, étroite‖ et fraîche, à demi closeDe gaze diaphane‖ et d'un treillis léger ;Et, de l'aurore au soir,‖ la fleur de l'orangerY mêle son arome‖ à celui de la rose.
La terrasse mauresque,‖ aux trèfles ajourés,Domine les jasmins‖ et les caroubiers sombresQui jettent, çà et là,‖ de lumineuses ombresOù palpitent des vols‖ de papillons pourprés.
Le bon Roi de Castille‖ et la femme qu'il aimeDînent là, tous deux, gais,‖ amoureux, sans souci.Un hurlement lugubre‖ éclate. Qu'est ceci ?Le page qui leur verse‖ à boire en devient blême.
Une tête sanglante‖ aux dents, d'un bond nerveux,Un chien saute parmi‖ les mets royaux qu'il souille,En y laissant tomber‖ la hideuse dépouilleOù s'entr'ouvre un œil terne‖ à travers les cheveux.
Dona Maria tremble,‖ et, blanche comme cire,Se renverse au dossier‖ de son riche escabeau,Voile de ses deux mains‖ son visage si beau,Et soupire : — Ah ! l'horreur !‖ C'est le Démon, cher Sire !
— Vrai Dieu ! Tout, dit le Roi,‖ vient à point de concert.Foin de Mahom, du Diable‖ et de la Synagogue !C'est la tête de Don‖ Fadrique, et c'est son dogue,Maria, qui vous l'offre,‖ en guise de dessert ! —
Versification
- Forme
- 24 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 24(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 24 quatrains
- Mots à la rime
- a cheville / Séville féminine, classiqueb par-dessus / issus masculine, classiquea Léonor / d'or masculine, classiqueb l'équipée / l'épée féminine, classiquea brève / trêve féminine, classiqueb Vieux-Palais / délais masculine, classiquea part / départ masculine, classiqueb naguère / guerre féminine, classiquea mérite / favorite féminine, classiqueb soir / choir masculine, classiquea siens / anciens masculine, classiqueb tenace / menace féminine, classiquea compte / Comte féminine, classiqueb octroyé / guerroyé masculine, classiquea aidant / cependant masculine, classiqueb méprise / traîtrise féminine, classiquea journées / destinées féminine, classiqueb pierreux / eux masculine, classiquea parfums / défunts masculine, classiqueb neuve / fleuve féminine, classiquea brique / Fadrique féminine, classiqueb brusquement / véhément masculine, classiquea avant / vivant masculine, classiqueb repaire / père féminine, classiquea insigne / signe féminine, classiqueb mauvais / vais masculine, classiquea d'honneur / Seigneur masculine, classiqueb sorte féminine, classiquea Riches-hommes / sommes féminine, classiqueb prudents / dedans masculine, classiquea haut / faut masculine, classiqueb mettre / Maître féminine, classiquea lame / l'âme féminine, classiqueb nouveau / cerveau masculine, classiquea là / Padilla masculine, classiqueb félonie / punie féminine, classiquea close / rose féminine, classiqueb léger / l'oranger masculine, classiquea ajourés / pourprés masculine, classiqueb sombres / ombres féminine, classiquea aime / blême féminine, classiqueb souci / ceci masculine, classiquea nerveux / cheveux masculine, classiqueb souille / dépouille féminine, classiquea cire / Sire féminine, classiqueb escabeau / beau masculine, classiquea concert / dessert masculine, classiqueb Synagogue / dogue féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes tragiques, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1886· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources