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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes tragiques, 1884

Le Talion

Charles-Marie Leconte de Lisle· 13 quintils, alexandrins et hexasyllabes, 65 vers

AI-JE dormi ? quel songe‖ horrible m'a hanté ?Oh ! ces spectres, ces morts,‖ un blême rire aux bouches,Surgis par millions‖ du sol ensanglanté,Et qui dardaient, dans une‖ ardente fixité,Leurs prunelles farouches !

Tels, sans doute, autrefois,‖ Y'hezqel le Voyant,Le poil tout hérissé‖ du souffle prophétique,Les vit tourbillonner‖ en se multipliantHors du sombre Schéol,‖ dans le Val effrayantOù gît la Race antique.

Et ces morts remuaient‖ leurs os chargés de fers,Et j'entendais, du fond‖ de l'horizon qui gronde,Pareille au bruit du flux‖ croissant des hautes mers,Une Voix qui parlait‖ au milieu des éclairsEn ébranlant le monde.

Elle disait : — Ô Loups‖ affamés et hurlants,Princes de l'aquilon,‖ ivres du sang des justes !Dans les siècles j'ai fait‖ mon chemin à pas lents ;Mais je viens ! je romprai‖ de mes poings violentsVos mâchoires robustes.

Le jour de ma colère,‖ ô Rois, flamboie enfin :Voici le fer, le feu,‖ le poison et la corde !J'étancherai ma soif,‖ j'assouvirai ma faim.Le torrent de ma rage‖ est déchaîné, le vinDe ma fureur déborde !

Il est trop tard pour la‖ terreur ou le remords,Car le crime accompli‖ jamais plus ne s'efface,Car j'arrache les cœurs‖ féroces que je mords,Car mon peuple a dressé‖ la foule de ses mortsLa face vers ma face !

Ô Princes ! c'est pourquoi‖ vous ne dormirez pointAu tombeau des aïeux,‖ immobiles et graves,Sous le suaire où l'or‖ à la pourpre se joint,Votre couronne au front‖ et votre épée au poing,Comme dorment les braves.

Non ! l'épais tourbillon‖ des aigles irritésMangera votre chair‖ immonde à gorge pleine ;Vous serez mis en quatre‖ et tout déchiquetés,Et les chiens traîneront‖ vos lambeaux empestésPar le mont et la plaine.

Je ferai cela, Moi,‖ le Talion vivant,Puisque, ceignant vos reins‖ pour l'exécrable tâche,Au milieu des sanglots‖ qui roulent dans le vent,Vous avez égorgé,‖ dès le soleil levant,Sans merci ni relâche.

Oui ! puisque vous avez,‖ en un même monceau,Comme sur un étal‖ public les viandes cruesDu mouton éventré,‖ du bœuf et du pourceau,Entassé jeune et vieux,‖ femme, enfant au berceau,Sur le pavé des rues ;

Puisque, de père en fils,‖ ô Rois, sinistres fous,D'un constant parricide‖ épouvantant l'histoire,Dévorateurs d'un peuple‖ assassiné par vous,De la Goule du Nord‖ vous êtes sortis tousComme d'un vomitoire !

L'heure sonne, il est temps,‖ et me voici ! Malheur !Flambe, ô torche ! Bondis,‖ couteau, hors de la gaîne !Taisez-vous, cris d'angoisse‖ et sanglots de douleur !Ô vengeance sacrée,‖ épanouis ta fleur !Grince des dents, ô haine !

Qu'ils râlent, engloutis‖ sous leurs palais fumants !Et vous, ô morts d'hier,‖ et vous, vieilles victimes,Dans la nuit furieuse,‖ avec des hurlements,Pourchassez-les parmi‖ les épouvantementsÉternels de leurs crimes !

Versification

Forme
13 quintils (quintils)
Rimes
13(abaab)
Mètre
Alexandrins et hexasyllabes (52 de 12, 13 de 6)· profil 6, 6−6
Strophes
13 quintils
Mots à la rime
a hanté / ensanglanté / fixité masculine, classiqueb bouches / farouches féminine, classiquea Voyant / multipliant / effrayant masculine, classiqueb prophétique / antique féminine, classiquea fers / mers / éclairs masculine, classiqueb gronde / monde féminine, classiquea hurlants / lents / violents masculine, classiqueb justes / robustes féminine, classiquea enfin / faim / vin masculine, classiqueb corde / déborde féminine, classiquea remords / mords / morts masculine, classiqueb s'efface / face féminine, classiquea point / joint / poing masculine, classiqueb graves / braves féminine, classiquea irrités / déchiquetés / empestés masculine, classiqueb pleine / plaine féminine, classiquea vivant / vent / levant masculine, classiqueb tâche / relâche féminine, classiquea monceau / pourceau / berceau masculine, classiqueb crues / rues féminine, classiquea fous / vous / tous masculine, non classiqueb l'histoire / vomitoire féminine, classiquea Malheur / douleur / fleur masculine, classiqueb gaîne / haine féminine, classiquea fumants / hurlements / épouvantements masculine, classiqueb victimes / crimes féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

65 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes tragiques, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1886· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources