Vers de vase, 1906· Poésies et monologues
Le goujon
Le goujon aux flancs bleuâtres,Dans le fleuve au fond sablé,Si le pilon l’a troublé,Se livre à des jeux folâtres.
L’eau qui vient de se ternirDoit lui procurer sa proieEt vous comprenez sa joie :Le ver du sol va sortir !
Il gambade, il se trémousse,Il est vif comme l’éclairEt s’élance sur le verQu’il attire et qu’il repousse.
Ils sont là deux ou trois centsQui frétillent sur le sablePauvres petits innocents !Votre joie est peu durable,
Le pêcheur, qui vient de voirLe reflet de vos écailles,Dans l’eau trouble laisse choirSon filet aux fines mailles.
Il le pose sur le fond.Tenu par deux longues gaules,Dans un endroit peu profondQu’abrite un massif de saules.
Vous vous étiez dit : Ici,Point d’ennemis, point d’alerte ;Les saules ont obscurciLa pureté de l’eau verte,
Aucun pêcheur n’oseraSe risquer sous ces ombrages,Car sa ligne risqueraDe s’accrocher aux branchages,
L’ennemi qui, jamais las,La gueule ouverte nous chercheIci ne nous verra pas,Nous pouvons braver la perche !
C’est vrai ! Mais vous oubliezL’échiquier, cet engin traître !Et pendant que vous riezIl va vous prendre peut-être.
En effet, rapidement,Le filet tendu se lève,Les goujons, imprudemment,Ont tous donné dans le piège.
Et les voici frétillantsSur le carrelet qui ploieDevant ces poissons brillants,Le pêcheur est plein de joie.
Il les apporte aussitôtDans un petit sac de toileAu restaurant où bientôtOn les jette dans la poêle.
Puis, de persil entourés,Suivant les anciens usages,Ils sont vite savourésPar de bons ichtyophages.
Malgré ce cruel destin.J’aime ces poissons agiles,Ils sont gais, ont l’air mutin,Ils sont naïfs et tranquilles ;
Ils n’ont pas de passions,Point de peines, point d’envie,Et les révolutionsNe troublent jamais leur vie.
Ils n’ont ni droits, ni devoirs,Ils sont libres ! Que de chances !Ils se couchent tous les soirsSans songer aux échéances !
C’est pourquoi m’approuve-t-onQuand quelquefois je murmure :— Si ce n’était la friture,Je voudrais être goujon !
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vers de vase, Paris, BORNEMANN, ÉDITEUR, 1906· numérisation gallica.bnf.fr· Sources