Vers de vase, 1906· Poésies et monologues
La légende de saint-pierre
Pierre, on le sait est patron du Pêcheur.Ce saint fameux, avec André, son frère,En Galilée avait péché naguèreSous les regards bienveillants du Seigneur.
Il a péché, disons mieux : fait la pêche ;Car ce mot-là pourrait-être épluchéPar un lecteur d’humeur un peu revêcheQui confondrait la pêche et le péché.
Donc Pierre était pêcheur et très habile.Lorsque Jésus vint à Génézareth,Il le trouva si bon et si docileQu’il lui remplit de poissons son filet ;
Et quand plus tard il eut rejoint son père.Se rappelant le pêcheur de jadisEt son martyre, il ne balança guèrePour le nommer portier du Paradis.
Et ce n’était pas une sinécureQu’il lui donnait : Il fallait constammentDu Paradis surveiller la clôtureEt ne l’ouvrir qu’avec discernement.
En l’installant dans sa nouvelle place,Il s’était dit, divin calculateur,Qu’étant pêcheur, Pierre d’un œil sagaceReconnaîtrait aisément un pêcheur
Et l’enverrait tout droit au purgatoire,Même en enfer, suivant son bulletin,Car on ne peut pénétrer, c’est notoire,Au Paradis, que passeport en main.
Saint-Pierre est donc portier, portier sévère,Mais pourtant juste ; un portier de saint lieu,Qui lorsque vient un nouveau locataireL’accueille bien et sans denier à Dieu.
Chaque Dimanche, ainsi que veut l’usage,Il a congé. Ce jour-là, les humainsQuittant leur toit, leurs amis, leur ouvrage,S’en vont dans des Paradis plus mondains.
Autrement dit : Aux places de théâtreA bon marché. C’est-là que, sans façon,Le bon public, à son aise, folâtre,Siffle le drame ou bisse la chanson !
Que fait donc Pierre en ce jour de paresseIl vient sur terre, on n’en saurait douter,Et là, d’abord, il entend une messe,C’est un devoir dont il veut s’acquitter.
Puis, invoquant son métier de naguèreIl prend le train qui l’amène à PoissyEt va s’asseoir au bord de la rivièreJuste à côté d’un pêcheur endurci.
Très étonné de voir son outillageIl l’interroge : — « A quoi sert ce roseau ?« Et ce long fil ? Dites-moi donc l’usage« De ce crochet que vous plongez dans l’eau ? »
Le pêcheur croît qu’il se moque et s’indigne :— « D’où venez-vous ? Vous moquez-vous de moi ?« Vous-voyez bien que je pêche à la ligne ! »— « Quoi ! Vous péchez ? » — Et Pierre resta coi.
Quand il péchait jadis en PalestineC’était avec des filets seulement,On n’avait pas inventé la racineLes hameçons et tout le fourniment.
Il fut surpris et s’assit sans mot direEn regardant les apprêts du pêcheurQui ne pouvait s’empêcher de sourireDe l’air naïf qu’avait son spectateur.
Comme la place était très amorcéeEt se trouvait à côté d’un herbier,La pêche était à peine commencéeQue les poissons remplissaient le panier.
— « Mon Dieu ! Que de poissons ! c’est un miracle« Assurément ! » dit Pierre tout à coup ;« Je n’ai jamais vu semblable spectacle« Et cependant j’en ai péché beaucoup.
« Apprenez-moi votre secret, mon maître !« Nous pourrions bien nous retrouver un jour.« Je suis Saint-Pierre et je pourrai peut-être,« Ainsi que vous, vous servir à mon tour. »
— « Saint-Pierre ! Vous ? Le premier des apôtres ? »Dit le pêcheur, « Je porte votre nom.« Croyez bien que mes désirs sont les vôtres« Je ne pourrai jamais vous dire : non ! »
Et là-dessus, heureux de l’aventure,En lui mettant sa ligne dans la mainIl lui fit un cours de piscicaptureEn bon français, — ignorant le latin.
De ce jour-là, Pierre, chaque dimanche,Vint à Poissy trouver son professeurEt prendre avec lui carpe, ablette, tanche,Goujon, bref, tout le butin d’un pêcheur.
Or, un beau jour, il advint que Saint-PierrePêcha tout seul, ce qui l’attrista fort.— « Pour n’être pas au bord de la rivière« Lorsque j’y suis, dit-il, c’est qu’il est mort ! »
Le lendemain, gravement dans sa logePierre, enfoncé dans un large fauteuilD’un Cardinal défunt lisait l’éloge.Comme il comptait lui faire bon accueil,
Il admirait tout bas sa vie austère,Sa piété, son esprit sans égalEt ses vertus nombreuses, pour lui faireQuand il viendrait un petit madrigal.
Il y songeait, préparant dans sa têteSon compliment, lorsque soudain voiciQue de l’Éden retentit la sonnette !Il ouvre et voit… son pêcheur de Poissy !
C’était bien lui, tenant sa canne à pècheVêtu de blanc ainsi qu’un mort décent ;Il n’avait plus la figure aussi fraîche…Il avait tant souffert en trépassant !
— « C’est moi ! dit-il. je viens, je le confesse« Bien malgré moi, mais je viens de mourir ;« Rappelez-vous, Pierre, votre promesse ;« Vous m’avez dit : Je pourrai vous servir
« Si quelque jour… — « Oui, je comprends ! Sans doute !« Je vais tâcher, car je vous veux du bien.« Montrez-moi donc votre feuille de route ? »— « Voici ! — « Voyons !… mais elle ne vaut rien ! »
— « Comment ? » — « Lisez ! mais vous pouvez me croire,« D’ailleurs je n’ai jamais commis d’erreur ;« Voyez, ici : — Bon pour le Purgatoire.Vous ne pouvez vous introduire ailleurs. »
— « Voyons, pour moi, fermez les yeux, Saint-Pierre !« Ne soyez pas aussi méticuleux ;« Enfin, je suis un pêcheur, un confrère !« Fermez les yeux, Pierre, fermez les yeux ! »
— « Je ne puis pas, car je perdrais ma place !« Tout, hors cela, je puis vous l’accorder.« Voyons, cherchez ! Que faut-il que je fasse ? »— « Eh bien, donc, laissez-moi vous regarder ! »
— « Me regarder, cela me stupéfie !— « Comprenez-moi, sur mon œil, sans douleur,« Je vais fixer votre photographie. »— « Par quel moyen ? » — « La volonté ! » — « Farceur ! »
— « Non ! Demeurez un instant immobile,« Vous allez voir ! C’est fait en ce moment,« Ne bougeons plus ! » — Et Saint-Pierre, docile,Se laisse faire impertubablement.
Or, le pêcheur, j’oubliais de le dire,Était magnétiseur de son métier,On avait dû même, un jour, l’interdirePour avoir endormi tout un quartier.
Pierre subit la fatale influenceDe son ami, puis, petit à petit,Sans s’en douter, il perdit connaissanceOù, pour mieux dire en deux mots, il dormit.
Alors, — vraiment la chose est incroyable !— Il se leva, puis, d’un ton théâtral,Il entreprit un discours admirableCar il croyait parler au cardinal.
— « Ah ! disait-il, quelle joie, Éminence,« Pour le Seigneur de vous voir parmi nous,« Vous, la vertu, le talent, la science !« Au Paradis on n’attendait que vous !
« Vous nous manquiez ? Les grands hommes sont rares« Dans le séjour du bonheur éternel,« Venez ! Ici, sont désormais vos lares !« Mais pour entrer, voici l’essentiel,
« C’est cette clef ! Prenez, ouvrez vous-même« La porte sainte et rendez-vous tout droit« Vous prosterner devant Dieu qui vous aime »Et vous attend sous son céleste toit. »
A ce moment le pêcheur considèreQu’il ne faut pas demeurer indécis,Il prend la clef que lui présente PierreEt peut enfin entrer au Paradis !
164 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vers de vase, Paris, BORNEMANN, ÉDITEUR, 1906· numérisation gallica.bnf.fr· Sources