Vers de vase, 1906· Poésies et monologues
Le pécheur a la ligne
I
Le français, né malin, créa le ridicule.Il en trouve dans tout et raille sans scrupuleA tort et à travers les choses et les gens.Et bien, si nous étions vraiment intelligents,Nous devrions calmer ce grand désir de rireAinsi que ce besoin inné de la satire ;Tout au moins, il convient de le spécifier.Par exemple, comment peut-on justifierLe sourire niais, la grimace maligneQue provoque toujours un pêcheur à la ligne ?On ne se moque pas du chasseur, cependant ;Celui-ci n’est-il pas de l’autre le pendant ?Ne sont-ils pas tous deux en quête d’une proie ?Pourquoi donc celui-ci provoque-t-il la joieIronique et pourquoi l’autre est-il épargné ?Cette injustice-là m’a souvent indigné.Je veux la réparer dans ces vers que j’aligneEn réhabilitant le pêcheur à la ligne !Et d’abord savez-vous ce que c’est qu’un pêcheur ?Vous ne voyez en lui qu’un être inférieurQui trouve son plaisir au bord d’une rivièreEt dont la patience au moins est coutumière ;Vous croyez qu’il n’a rien au fond de son cerveau,Que son seul objectif est un poisson nouveauA joindre aux précédents et que sa patienceAvec l’idiotisme a quelque ressemblance ;Et, comme en pêchant vous n’avez jamais rien pris,Ce que vous ressentez pour lui, c’est du mépris !Eh bien, quitte à passer pour son panégyriste,Le pêcheur vaut bien mieux ; d’abord, c’est un artiste,Un philosophe aussi, puis enfin un savant :Et je vous convaincrai peut-être en le prouvant.
II
Artiste ! Certes ! Comme il comprend la nature !Il part dès le matin, à l’aube ; aucun murmureSur le fleuve caché par un long rideau gris.Et ce rideau c’est un tableau sans colorisEstompé vaguement, une espèce d’esquisseQui du sujet traité donne à peine l’indice.Le pêcheur un moment admire et sans retardDirige son canot au milieu du brouillard.Mais bientôt les massifs des grands arbres se groupent,Les plans sont étagés, les contours se découpent,Puis insensiblement, sur toutes ces pâleursOn voit comme un lavis de diverses couleurs ;D abord le bleu du ciel, trouble dans l’air humide,Et qui, dans un moment, va devenir limpide ;Puis les verts, qui dans l’eau projettent leurs reflets,Enfin à l’horizon les lointains violets.La Nature s’habille et va se faire belle !Ce tableau-là, ce n’est encor qu’une aquarelle.Mais voici le soleil qui monte à l’horizon ;C’est lui qui, déployant son ardente toisonVa donner les valeurs, accentuer les ombres,Jeter ses flèches d’or au creux des endroits sombres,Et, peintre génial, d’un seul coup de pinceau,Va faire palpiter et vibrer le tableauEt le signer aussi ! Mais, allez-vous me dire,Dans ceci le pêcheur n’a rien fait. — Il admire !Il comprend, il s’émeut, il demeure enchantéDevant ce rêve qui devient réalité !— Il en est de bornés et dont l’âme résiste,Mais celui qui comprend ainsi l’art est artiste
III
Le pêcheur est savant ! Il n’est pas, c’est certain,Absolument farci de grec et de latin,Il n’a pas obtenu des prix académiques,Je crois même qu’il est faible en mathématiques,Qu’il ignore l’histoire et que nos bons auteurs,Poètes renommés ou bien littérateurs,Lui sont tous inconnus et, je puis même direQue, si dans un journal parfois on le voit lire,C’est pour utiliser du temps perdu ; de faitIl attend que l’amorce ait produit son effet.Mais, si j’ai signalé d’abord son ignorance.Je vais vous dévoiler maintenant sa science :Il connaît le poisson, sa nature, ses mœurs ;Le fleuve qu’il fréquente avec ses profondeurs,Ses appats préférés selon le mois et l’heure,Sous l’eau profonde il sait découvrir sa demeure,Il connaît les engins qui doivent le capter,L’hameçon spécial qu’il convient d’adopter,Les pronostics du temps, et puis, avec adresse,Il sait habilement fabriquer une tresseAvec des crins, de même empiler l’hameçonEt surtout, connaissant les ruses du poisson,Ferrer à temps ! Enfin, à la touche discrète,Il reconnaît si c’est la brème ou bien l’abletteQui vient de mordre, avant de la sortir de l’eau,D’avoir senti son poids et levé son roseau.Croyez-moi, ce n’est pas une facile étude ;La science d’ailleurs s’unit à l’habitude.Je puis vous assurer, malgré votre air railleur,Qu’il faut beaucoup de temps pour faire un bon pêcheur.
IV
J’arrive maintenant à ma dernière strophe.J’ai dit que le pêcheur était un philosophe,Eh bien oui, le pêcheur d’abord n’est jamais las,Il est très patient, ne se rebute pas ;L’insuccès ne lui fait pas perdre l’espérance ;Rien ne le décourage ; il croit à sa science !Malgré tous ses calculs, il est souvent déçuEt voit souvent rater le plan qu’il a conçu,Qu’importe ! Après l’échec constant d’une journée,Son âme n’en est pas autrement chagrinée,Il rentre en son logis et, quand il est couché,Il dit : Je n’ai rien pris, c’est égal ! J’ai péché !Avez-vous comme lui l’humeur toujours égale ?
O vous qui ne prenez de poisson qu’à la halleEt, la plupart du temps, ne le prenez pas frais,Tachez de n’être plus si railleurs désormais,Qu’il soit victorieux, ou bien qu’il ait la guigne,Respectez un peu mieux le pêcheur à la ligne
110 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vers de vase, Paris, BORNEMANN, ÉDITEUR, 1906· numérisation gallica.bnf.fr· Sources