La forêt bleue, 1883· La forêt bleue
Prologue
A VICTOR HUGO
Un charme étrange et doux m'attireAu fond des bois.Est-ce une flûte qui soupire ?Est-ce une voix ?Le chœur joyeux du dieu SatyreY tourne-t-il comme autrefois ?
Y verrons-nous l'antique lutteDes dieux bergers,Les nymphes joueuses de flûteAux doigts légers,Dansant pour retarder la chuteDu soleil au fond des vergers ?
A l'heure, où l'étoile s'allumeAu bord des blés,Viens, nous irons voir à la brumeLeurs pieds ailésVoltiger sur l'herbe qui fumePrés des vieux temples écroulés.
Mêlant l'écho de leurs balladesAux sons du cor,Le groupe enlacé des naïadesAux cheveux d'orSur le rythme ardent des MénadesAu crépuscule y chante encor.
Les roseaux nous diront le conte,Toujours nouveau,De la nixe et du seigneur comteAu bord de l'eauBuvant la mort avec la honte,L'amour de fée est un tombeau.
Le front coiffé de marjolaines,Nous surprendronsPan s'abreuvant aux coupes pleinesDes liserons,Et la bataille des vieux chênesAvec les jeunes bûcherons.
Chaque brin d'herbe a sa légendeAux grands bois sourds.La menthe est triste, la lavandeFleurit toujours.Nous en ferons une guirlande.Mais écoutez l'herbe d'amours,
Le fils du roi part à la chasseViens, suivons-le.Il a trois lévriers de raceMarqués de feuTous les quatre ont l'oreille basse,Ils n'ont pas trouvé l'oiseau bleu.
L'oiseau bleu couleur de pervencheEst là pourtant,Perché sur la plus haute branche,Au bois chantant,L'oiseau voltige et l'arbre pencheEt le prince ébloui l'entend.
« Là bas, là bas dans la ravine,« O fils de roi,« Dans la vieille tour en ruine,« Songeant à toi,« Une belle file, et se mine« D'amour en l'attendant, suis-moi. »
« Cette belle au rouet pensive« Au fond des bois,« Dans la vieille tour en ogive,« Manants et rois,« Ombre adorable et fugitive,« Tous un jour l'ont vue autrefois ?
« Où cela ? Voila le mystère« Pour la revoir« Tous sont retournés en arrière…« Le vieux manoir« Était toujours dans la clairière,« Mais tous ont passé sans le voir.
« La rampe en fer s'effrite et penche« A l'escalier.« Une grande aubépine blanche« Fleurit au pied »Et l'oiseau va de branche en brancheSuivi du prince extasié.
Par la forêt et la ravineTous deux au soirArrivent au bois d'aubépineO désespoir !Fille et donjon sont en ruine.La belle a l'âge du manoir.
Depuis cent ans qu'à la fenêtre,Au vent glacéElle attend sans le voir paraîtreLe fiancé,L'amour ne veut plus la connaîtreEt chacun s'arrête au fossé.
Sourde, aveugle et parcheminéeEt les doigts las,La fileuse tousse inclinéeSur les gravats,La cendre emplit la cheminéeEt la tour est un galetas.
« Ta nymphe est aïeule et sorcière« Oiseau félon, »Debout au fond de la clairièreLe nain RollonMontre du doigt la filandièreEt l'écho rit dans le vallon.
« Appelle en vain, à toi, main forte.« Ivre d'effroi,« Meurtris tes poings, heurte à la porte« Ton front de roi,« Le bois est fée et ton escorte« Ne peut plus parvenir À toi.
« Tu veux retourner en arrière« Vœux superflus.« Dans le donjon rongé de lierre« Aux bois touffus« Tu resteras ta vie entière !« Le présent ne t'appartient plus ! »
Un charme étrange et doux m'attireAu fond des bois.Est-ce une flûte qui soupire ?Est-ce une voix ?Le chœur joyeux du dieu SatyreY tourne-t-il comme autrefois ?
Versification
- Forme
- 20 sizains (sizains)
- Rimes
- 20(ababab)
- Mètre
- Octosyllabes et tétrasyllabes (80 de 8, 40 de 4)· profil 4, 8
- Strophes
- 20 sizains
- Mots à la rime
- a m'attire / soupire / Satyre féminine, classiqueb bois / voix / autrefois masculine, classiquea lutte / flûte / chute féminine, classiqueb bergers / légers masculine, classiquec vergers / blés masculine, classiquea s'allume / brume / fume féminine, classiquec ailés / écroulés masculine, classiquea ballades / naïades / Ménades féminine, classiqueb cor / d'or / encor masculine, classiquea conte / comte / honte féminine, classiqueb nouveau / l'eau / tombeau masculine, classiquea marjolaines / pleines / chênes féminine, classiqueb surprendrons / liserons / bûcherons masculine, classiquea légende / lavande / guirlande féminine, classiqueb sourds / toujours / d'amours masculine, classiquea chasse / race / basse féminine, classiqueb suivons-le / feu / bleu masculine, classiquea pervenche / branche / penche féminine, classiqueb pourtant / chantant / l'entend masculine, classiquea ravine / ruine / mine féminine, classiqueb roi / toi / suis-moi masculine, classiquea pensive / ogive / fugitive féminine, classiqueb bois / rois / autrefois masculine, classiquea mystère / arrière / clairière féminine, classiqueb revoir / manoir / voir masculine, classiquea penche / blanche / branche féminine, classiqueb l'escalier / pied / extasié masculine, classiquea ravine / d'aubépine / ruine féminine, classiqueb soir / désespoir / manoir masculine, équivalentea fenêtre / paraître / connaître féminine, classiqueb glacé / fiancé / fossé masculine, classiquea parcheminée / inclinée / cheminée féminine, classiqueb las / gravats / galetas masculine, classiquea sorcière / clairière / filandière féminine, classiqueb félon / Rollon / vallon masculine, classiquea forte / porte / escorte féminine, classiqueb d'effroi / roi / toi masculine, classiquea arrière / lierre / entière féminine, classiqueb superflus / touffus / plus masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La forêt bleue, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1883· Sources