Épîtres et élégies, 1819· Épitres
ÉPITRE I. A M. royer-Collard, conseiller d’état, président de la commission de l’instruction publique
De la raison publique‖ incorruptible organe,Toi qui sans préjugés,‖ sans intérêt profane,Toujours libre et loyal,‖ des peuples et des roisAvec un même zèle‖ as soutenu les droits ;Ami de la justice,‖ intrépide à la suivre,En sage également‖ sachant penser et vivre,Dis-moi, dans ce haut rang‖ ou ta vertu t'a mis,Amour de ta famille,‖ orgueil de tes amis,Honoré de la France,‖ estime de son maître,Si tu n'es point heureux,‖ quel mortel peut donc l'être ?Non, le bonheur parfait‖ n'est qu'une illusion.« O bonheur ! s’écriait un sage d’Albion,Bonheur, attrait de l'homme‖ et sa fin éternelle,Bien, volupté, repos,‖ du comment qu'on t'appelle,Toi pour qui nous poussons‖ un éternel soupir,Nous supportons de vivre‖ et nous osons mourir ;Puissant je ne sais quoi,‖ dont la trompeuse imageAbuse également‖ l'imprudent et le sage,Jamais à sa portée‖ et toujours sous ses yeux ;Si ton germe ici-bas,‖ tombé du haut des cieux,Sur ce sol misérable‖ a pu prendre racine,En quel lieu favori‖ croît ta tige divine ? .La verrons-nous briller‖ au milieu de la cour ?Dans la mine avec l'or‖ se cache-t-elle au jour ?Fleurit-elle au milieu‖ des moissons de Bellone ?Ou parmi les lauriers‖ dont Phébus se couronne ? »Et quel guide,en effet,‖ le flambeau dans les mains,A ton temple inconnu‖ conduira les humains ?Si je vais aux savans‖ en demander la route,Je les vois dans l'erreur,‖ l'ignorance ou le doute.L'un m’invite au repos,‖ l'autre me dit d'agir,L'un de fuir les mortels,‖ l'autre de les servir.Ici ne point souffrir‖ est le bonheur suprême ;Là, je dois m'éviter ;‖ là, rentrer en moi-même.Épicure avant tout‖ place la volupté ;Zénon dans un cœur pur‖ met la félicité.Mais, délices des sens,‖ calme parfait de l'ame,Vainement tour-à-tour‖ chacun d'eux vous proclame :C'est trop promettre à l'homme‖ ou lui donner trop peu,C'est l'avilir en brute‖ ou l'égaler à Dieu .Des systèmes menteurs‖ laissons donc l'imposture,Pour consulter en nous‖ la voix de la nature.J'interroge mon cœur.‖ Hors de lui, comme en lui,Mon cœur trouve partout‖ un éternel ennui ;Soit que cherchant un bien‖ dont l'image m’abuse,Que tout semble m'offrir‖ et que tout me refuse,Rassasié sans cesse‖ et jamais satisfait,Il ne me reste enfin‖ qu’un impuissant regretD'avoir été trompé‖ tant de fois, et peut êtreUn regret plus cruel‖ de ne pouvoir plus l'être ;Soit qu'après tant d'erreurs‖ seul je revienne à moi,Et que me contemplant‖ d'un regard plein d'effroi,De mon vide infini‖ je sonde l'étendue.C'est ainsi, malheureux,‖ que mon ame éperdueS'égare sans secours‖ dans une épaisse nuit,Et se lasse à poursuivre‖ une ombre qui me fuit.Mais quel sage m’offrant tout-à-coup sa lumière,Se flatte d'éclairer‖ ma débile paupière ?Insensé, me dit-il,‖ sais-tu ce que tu veux,Et quel est ce fantôme‖ où s'attachent les vœux ?Contemple autour de toi‖ cet univers immense,Qui partout à tes yeux‖ finit et recommence.Là, par le créateur‖ les êtres enchaînés,Sont éternellement‖ l'un pour l'autre ordonnés ;Et toi, quand chaque pièce‖ en cette œuvre suprême,Est toute pour l'ensemble‖ et rien pour elle-même,Tu prétends, indocile‖ à la commune loi,Avoir ton bien à part‖ et tes destins à toi ?Es-tu donc l'infini,‖ vermisseau plein d'audace ? .Tout bien réside en l'ordre :‖ apprends quelle est ta place ;Et sans rêver ailleurs‖ un bonheur accompli,Crois ton bonheur parfait‖ quand ton sort est rempli.J'entends ; mais toutefois‖ à cet ordre rebelle,Quelle voix dans mon cœur,‖ quelle voix éternelleDe franchir cette enceinte,‖ ou l'on veut me fixer,Me commande, et plus haut‖ m'invite à m'élancer ?Cet éclatant flambeau‖ qui luit sur la natureDésira-t-il jamais‖ une clarté plus pure,Ou dédaignant son cours,‖ d'un vol ambitieuxJamais prétendit-il‖ éclairer d'autres cieux ?Dans ce vaste univers‖ chaque pièce assortie,Adhère en paix au tout‖ dont elle est la partie ;D'où vient que dans ce tout,‖ malgré moi confiné,Seul à m'en séparer‖ je me sens obstiné ?Atome imperceptible,‖ égaré dans l'espace,L'infini m'engloutit,‖ mais mon ame l'embrasse.Non, non ; soit que m'offrant‖ ses célestes clartés,La foi, dans les humains,‖ ces rois déshérités,Du vice originel‖ me découvre l'empreinte ;Soit que, fermant les yeux‖ à sa lumière sainte,Ma raison substitue‖ aux oracles divinsL'altière autorité‖ de ses oracles vains,L'homme cherchant en lui‖ la moitié de son être,N'est point tout ce qu'il fut‖ ou tout ce qu'il doit être.Noble et vil, ignorant‖ et fait pour tout savoir,Rien par ce qu'il possède,‖ et tout par son espoir,De force et de faiblesse‖ admirable mélange,Tantôt moins que la brute‖ et tantôt plus que l'ange ;Tout montre en ce chaos‖ et brillant et confus,Ou les biens qu'il attend‖ ou ceux qu'il a perdus ;L'excès de sa misère‖ atteste sa richesse,Et sa dignité brille‖ à sentir sa bassesse .Ruine où les débris,‖ encor pleins de grandeur,Du monument tombé‖ rappellent la splendeur,Ou temple inachevé‖ dont la hauteur futureMême en ses fondemens‖ d'avance se mesure.Si, pour qui le connaît,‖ tel est l'homme, en effet,Œuvre de main divine,‖ où tout reste imparfait !Lorsqu'en lui chaque chose‖ a ses bornes prescritesDe quel droit voudrait-il‖ un bonheur sans limites ?Vois-tu sur de vieux troncs‖ que la foudre a frappés,Survivre ces rameaux‖ à la foudre échappés ?Du bonheur, ici-bas,‖ c'est la fidèle image.Sur cet arbre flétri‖ qu'a mutilé l'orage,Quelques faibles rameaux‖ ont trompé ses fureurs,Et nous pouvons encore‖ y voir naître des fleurs.Que dis-je ?l'arbre vit,‖ il s'élève, et sa têteBrave à jamais les coups‖ de l'aveugle tempête.Mais planté sur la terre,‖ il fleurit dans le ciel.Qu'il nous suffise donc,‖ en cet exil mortel,De pouvoir, sans atteindre‖ à sa hauteur sublime,Reposer sous son ombre‖ et contempler sa cime.Que l'homme, de son rang‖ autrefois descendu,S'applique à recouvrer‖ tout ce qu'il a perdu ;Qu'il cherche à ressaisir‖ dans cette nuit profondeLes nobles attributs‖ qui l'ont fait roi du monde.Oui, vers notre origine‖ osons lever les yeux :Créés bons, immortels,‖ éclairés, glorieux,De cet état passé‖ réveillons la mémoire,Cherchons par nos travaux‖ la science et la gloire ;La vertu nous rendra‖ notre antique bonté,Et l'espérance enfin‖ notre immortalité.Du souverain bonheur‖ voilà pour nous les sources,Voilà notre pouvoir,‖ nos biens et nos ressources .Chaque pas, chaque effort‖ vers nos premiers destins,De la félicité‖ nous rendra plus voisins,Jusqu'au terme suprême‖ où recouvrant notre être,Nous nous perdrons en Dieu,‖ dieux nous-mêmes, peut-être.
Versification
- Forme
- 1 distiques (distiques)
- Rimes
- 69((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distiques
- Mots à la rime
- a organe / profane féminine, classiqueb rois / droits masculine, classiquec suivre / vivre féminine, classiqued mis / amis masculine, classiquee maître / l'être féminine, classiquef illusion / d’Albion masculine, classiqueg éternelle / t'appelle féminine, classiqueh soupir / mourir masculine, classiquei image / sage féminine, classiquej yeux / cieux masculine, classiquek racine / divine féminine, classiquel cour / jour masculine, classiquem Bellone / couronne féminine, classiquen mains / humains masculine, classiqueo route / doute féminine, classiquep d'agir / servir masculine, classiqueq suprême / moi-même féminine, classiquer volupté / félicité masculine, classiques l'ame / proclame féminine, classiquet peu / Dieu masculine, classiqueu l'imposture / nature féminine, classiquev lui / ennui masculine, classiquew m’abuse / refuse féminine, classiquex satisfait / regret masculine, classiquey être / l'être féminine, classiquez moi / d'effroi masculine, classiquea l'étendue / éperdue féminine, classiqueb nuit / fuit masculine, classiquec lumière / paupière féminine, classiqued veux / vœux masculine, classiquee immense / recommence féminine, classiquef enchaînés / ordonnés masculine, classiqueg suprême / elle-même féminine, classiqueh loi / toi masculine, classiquei d'audace / place féminine, classiquej accompli / rempli masculine, classiquek rebelle / éternelle féminine, classiquel fixer / m'élancer masculine, classiquem nature / pure féminine, classiquen ambitieux / cieux masculine, classiqueo assortie / partie féminine, classiquep confiné / obstiné masculine, classiqueq l'espace / l'embrasse féminine, classiquer clartés / déshérités masculine, classiques l'empreinte / sainte féminine, classiquet divins / vains masculine, classiqueu être féminine, classiquev savoir / espoir masculine, classiquew mélange / l'ange féminine, classiquex confus / perdus masculine, classiquey richesse / bassesse féminine, classiquez grandeur / splendeur masculine, classiquea future / mesure féminine, classiqueb effet / imparfait masculine, classiquec prescrites / limites féminine, classiqued frappés / échappés masculine, classiquee image / l'orage féminine, classiquef fureurs / fleurs masculine, classiqueg tête / tempête féminine, classiqueh ciel / mortel masculine, classiquei sublime / cime féminine, classiquej descendu / perdu masculine, classiquek profonde / monde féminine, classiquel yeux / glorieux masculine, classiquem mémoire / gloire féminine, classiquen bonté / immortalité masculine, classiqueo sources / ressources féminine, classiquep destins / voisins masculine, classiqueq être / peut-être féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
138 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Épîtres et élégies, Paris, CHEZ P.F. DELSTRE, LIBRAIRE, 1819· numérisation books.google.fr· Sources