Épîtres et élégies, 1819· Épitres
ÉPITRE II. A M. Maine de Biran, conseiller d’état
Depuis un mois entier‖ chaque jour attendu,Dans ta retraite, enfin,‖ me voici donc rendu.Ce riant colombier,‖ cette ferme gothique,Annoncent à mes yeux‖ ton domaine rustique :Parmi des bois touffus,‖ au penchant du coteau,J'aperçois ta maison,‖ et près de ce ruisseauOù les eaux du vallon,‖ par tes soins réunies,Apprennent à couler‖ sans nuire à tes prairies,Je vois tes gras troupeaux‖ paître les verts gazons,Ou brouter en passant‖ la pointe des buissons.Cependant à mes yeux,‖ sous sa vieille tourelle,Ton portail se présente,‖ et d'un saut hors de selle,A peine dans la cour‖ ai-je fait quelques pas,Qu'avec un doux transport‖ je me sens dans tes bras.Vous voilà donc pourtant,‖ l'homme aux lointains voyages ?On vous croyait perdu‖ sur quelques monts sauvages.Vous mériteriez bien‖ qu'on se mît en courroux ;Mais trève en ce moment :‖ entrons, reposez-vous,Vous nous raconterez‖ tantôt votre campagne.Nous entrons, et d'abord,‖ dans ta douce compagne,Enchanté, je retrouve‖ et tes soins et ton cœur.Chacun veut l'imiter.‖ François, ton grand-veneur,Avec moi dès demain‖ doit battre la garenne,Et de ses beaux marrons,‖ Suzette toute vaine,Soutenant qu'aucun mets‖ ne les peut égaler,Pour l'honneur du pays‖ prétend m'en régaler.Ames de l'âge d'or !‖ des vertus domestiquesQuand tout autour de vous‖ perd les traces antiques,Comme un dépôt sacré‖ vous conservez vos meurs,Et le bon maître encor‖ fait les bons serviteurs.Que ce séjour me plaît !‖ ce riant paysageDe mes monts favoris me retrace l’image ;Et de ses beaux aspects‖ le regard enchanté,Aux sources de l'Adour‖ je me crois transporté.Ces coteaux dont la chaîne‖ en guirlande étaléeD'un long amphithéâtre‖ entoure ta vallée,Je crois les voir grandir,‖ et dresser dans les cieux,Sous mille aspects divers,‖ leurs fronts capricieux.Derrière ces hauteurs‖ de sapins couronnées,Voilà le mont Perdu,‖ géant des Pyrénées.Ce ravin tortueux‖ sous tes marronniers verts,Desséché maintenant,‖ n'attend que les hiversPour voir, gave écumeux,‖ ses nymphes vagabondesRentrer à flots pressés‖ dans ses rives profondes.Ainsi l'illusion‖ aux magiques pinceaux,Au gré de mes humeurs‖ transforme ces tableaux.Charmant asile, et digne‖ en effet d'un vrai sage !O Biran ! que ne puis-je,‖ en ce doux hermitage,Respirant près de toi‖ la liberté, la paix,Cacher ma vie oisive‖ au fond de tes bosquets !Que ne puis-je à mon gré,‖ te choisissant pour maître,Dans tes sages leçons‖ apprendre à me connaître,Et de ma propre étude,‖ inconcevable objet,De ma nature enfin‖ pénétrer le secret !Lorsque mon ame en soi‖ tout entière enfoncée,A son être pensant‖ attache sa pensée,Sur cette scène intime,‖ où je suis seul acteur,Théâtre en même tems,‖ spectacle et spectateur,Comment puis-je,dis-moi,‖ me contempler moi-même,Ou voir en moi le monde‖ et son auteur suprême ?Pensers mystérieux,‖ espace, éternité,Ordre, beauté, vertu,‖ justice, vérité,Héritage immortel,‖ dont j'ai perdu les titres,D'où m'êtes-vous venus ?‖ quels témoins, quels arbitres,Vous feront reconnaître,‖ à mes yeux incertains,Pour de réels objets‖ ou des fantômes vains ?L'humain entendement‖ serait-il un mensonge ?L'existence un néant,‖ la conscience un songe ?Fier sceptique, réponds :‖ je me sens, je me voi ;Qui peut feindre mon être‖ et me rêver en moi ?Confesse donc enfin‖ une source inconnue,D'ou jusqu'à ton esprit‖ la vérité venue,S'y peint en traits brillans,‖ comme dans un miroir,Et pour te subjuguer‖ n'a qu'à se faire voir.Que peut sur sa lumière‖ un pointilleux sophisme ?Descarte en vain se cherche‖ au bout d'un syllogisme,En vain vous trouvez Dieu‖ dans un froid argument,Toute raison n'est pas‖ dans le raisonnement.Il est une clarté‖ plus prompte et non moins sûre,Qu'allume à notre insu‖ l'infaillible nature,Et qui de notre esprit‖ enfermant l'horizon,Est pour nous la première‖ et dernière raison .Mais que fais-je ? Où m'emporte‖ une ambition vaine ?Du moins, comme autrefois‖ Virgile et La Fontaine,Désespérant d'atteindre‖ à de si hauts sujets,J'irai m'ensevelir‖ sous des ombrages frais.J'irai dans les détours‖ de ce réduit champêtre,Admirer la nature‖ et la chanter peut-être !Oh ! qu'aisément perdu‖ dans ces vallons chéris,J'oublierais les plaisirs‖ et l'éclat de Paris !Que me fait un vain monde‖ et ses mœurs insensées ?Aux gages de Plutus‖ ai-je mis mes pensées ?L'amour fiévreux de l'or‖ fait-il battre mon pouls ?Suis-je affamé de gloire,‖ ambitieux, jaloux,De l'esprit de parti‖ disciple fanatique,Vil flatteur du pouvoir‖ ou ligueur frénétique ?J'aime la liberté,‖ la justice, la paix ;Veux-tu m'en croire, ami ?‖ vivons dans tes forêts.
Versification
- Forme
- 1 distiques (distiques)
- Rimes
- 49((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distiques
- Mots à la rime
- a attendu / rendu masculine, classiqueb gothique / rustique féminine, classiquec coteau / ruisseau masculine, classiqued réunies / prairies féminine, classiquee gazons / buissons masculine, classiquef tourelle / selle féminine, classiqueg pas / bras masculine, classiqueh voyages / sauvages féminine, classiquei courroux / reposez-vous masculine, classiquej campagne / compagne féminine, classiquek cœur / grand-veneur masculine, classiquel garenne / vaine féminine, classiquem égaler / régaler masculine, classiquen domestiques / antiques féminine, classiqueo meurs / serviteurs masculine, classiquep paysage / l’image féminine, classiqueq enchanté / transporté masculine, classiquer étalée / vallée féminine, classiques cieux / capricieux masculine, classiquet couronnées / Pyrénées féminine, classiqueu verts / hivers masculine, classiquev vagabondes / profondes féminine, classiquew pinceaux / tableaux masculine, classiquex sage / hermitage féminine, classiquey paix / bosquets masculine, classiquez maître / connaître féminine, classiquea objet / secret masculine, classiqueb enfoncée / pensée féminine, classiquec acteur / spectateur masculine, classiqued moi-même / suprême féminine, classiquee éternité / vérité masculine, classiquef titres / arbitres féminine, classiqueg incertains / vains masculine, classiqueh mensonge / songe féminine, classiquei voi / moi masculine, classiquej inconnue / venue féminine, classiquek miroir / voir masculine, classiquel sophisme / syllogisme féminine, classiquem argument / raisonnement masculine, classiquen sûre / nature féminine, classiqueo l'horizon / raison masculine, classiquep vaine / Fontaine féminine, classiqueq sujets / frais masculine, classiquer champêtre / peut-être féminine, classiques chéris / Paris masculine, classiquet insensées / pensées féminine, classiqueu pouls / jaloux masculine, classiquev fanatique / frénétique féminine, classiquew paix / forêts masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
98 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Épîtres et élégies, Paris, CHEZ P.F. DELSTRE, LIBRAIRE, 1819· numérisation books.google.fr· Sources