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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Épîtres et élégies, 1819· Élégies

ÉLÉGIE V. L’office des morts,

ET LA VISITE AU CIMETIÈRE DU PAYS NATAL

Charles Loyson· strophe unique, alexandrins, 133 vers

A MON FRÈRE.

Ou suis-je, et quels accens‖ ont frappé mon oreille ?J'en reconnais d'abord‖ le son mélodieux ;C'est la voix de ma sœur‖ qui doucement m'éveille,Et sa main caressante‖ a passé sur mes yeux.Après un long exil‖ aux terres étrangères,Dieu ! qu'on dort mollement‖ dans le lit de ses pères :Non, jamais le sommeil,‖ me versant ses pavots,De songes plus flatteurs‖ ne berça mon repos.Jamais après la nuit,‖ aux traits de la lumière,Réveil plus enchanteur‖ ne rouvrit ma paupière.O ciel ! je te rends grâce :‖ ici, rien n'est changéDans ce réduit modeste‖ et simplement rangé,Dont j'ai si chèrement‖ conservé la mémoire ;Voilà bien ce fauteuil‖ et cette antique armoire,Voilà ce Dieu mourant‖ sur sa croix étendu,Et ce vase d'eau sainte‖ à mon lit suspendu,Et ce livre où ma mère,‖ à ma langue enfantine,Apprit à bégayer‖ la prière divine.Mais du temple voisin‖ j'entends gémir la tour,En lugubres accens‖ quel bruit au loin résonne ?Tout le toit s'en ébranle,‖ et ma vitre en frissonne.Pour la seconde fois‖ recommençant son tour,Le soleil de novembre‖ a ramené le jourOù dans l'église en deuil‖ les cloches solennellesA la fête des morts‖ invitent les fidèles.Allons, suivons la foule‖ au portique sacré ;Déjà l'airain plus lent‖ traîne par intervalleLes sons interrompus‖ de sa voix sépulcrale.De ses noirs ornemens‖ le pontife paré,Dans l'enceinte, à pas lents,‖ le front baissé s'avance,Les mystiques flambeaux‖ brûlent près d'un cercueil,Un nuage d'encens‖ voile l'autel en deuil,Le peuple est prosterné,‖ le mystère commence.« Pour nos frères, Seigneur,‖ implorant tes bienfaits,Nous t’offrons la victime‖ à ta gloire immolée.Seigneur, appelle enfin‖ leur troupe consoléeDans l’éternel séjour‖ de lumière et de paix.» Daigne entendre nos cris.‖ Que du fond des abîmesNos accens douloureux‖ s'élèvent jusqu'à toi :Hélas ! si sans pitié‖ tu veux compter les crimes,Quel mortel à tes yeux‖ paraîtra sans effroi ?» O jour fatal ! ô jour‖ d'horreur et d'épouvante,Quand partout à-la-fois‖ la trompette éclatante,Dépeuplant les tombeaux,‖ le ciel et les enfers,Devant ton tribunal‖ citera l'univers !Quand tout-à-coup aux yeux‖ de la mort étonnée,L'humanité tremblante,‖ à son juge amenée,Dans le livre éternel‖ lisant tous ses forfaits,Y verra sa sentence‖ et les supplices prêts !.Malheureux ! que répondre‖ en ce moment suprême,En voyant devant toi‖ pâlir les justes même ?Où fuir, où se soustraire‖ aux coups de ta fureur ?Que dis-je ? Dieu clément,‖ ton fils est mon sauveur !» Mon sauveur est vivant,‖ fuyez, vaines alarmes,De la mort à jamais‖ il a brisé les armes.Fidèles, montrez-vous,‖ paraissez triomphans ;Ouvrez-vous devant eux,‖ célestes tabernacles,Le Seigneur accomplit‖ ses immortels oracles,Et dans son héritage‖ introduit ses enfans. »O prières ! ô vœux !‖ Ô sublimes cantiques !Combien je m'attendris‖ en vous prêtant ma voix !Que mon cœur est ému‖ dans ces parvis antiquesOù je vous ai jadis‖ répétés tant de fois !Quand vous avez cessé,‖ sous la voûte sonoreAvec recueillement‖ je vous écoute encore.Mais l'étendard sacré‖ s'élève dans les airs,La croix marche, et le peuple,‖ au bruit des saints concerts,La suit en long cortége‖ à l'enclos funéraireOu repose des morts‖ la foule solitaire.Ciel ! à qui vais-je offrir‖ mes lugubres tributs ?Ah ! dans ces lieux chéris‖ combien en mon absenceLa mort a signalé‖ sa triste diligence !Que de sujets de pleurs !‖ que de deuils imprévus,Et combien de tombeaux‖ que je n'avais point vus !O lamentable objet‖ de douleur éternelle,Aimé si tendrement,‖ et si long-tems pleuré !O mon aïeule, hélas !‖ cet asile sacréRetient donc à jamais‖ ta dépouille mortelle !Qui pourra me conduire‖ entre tous ces tombeaux,A la fosse ignorée‖ où sont placés tes os ?Viens, dirige mes pas,‖ viens, c'est à toi, mon frère,De me montrer le lieu‖ d'une cendre si chère.Moins à plaindre que moi,‖ tes tristes yeux, du moins,De son moment suprême‖ ont été les témoins ;Mon frère, tu la vis,‖ cette mère adorée,Par un mal effrayant‖ promptement dévorée,Avec un saint courage‖ affronter le trépas,Et son dernier soupir‖ s'exhala dans tes bras.Viens donc, et sur sa tombe‖ unissant nos prières,Ensemble de nos pleurs‖ offrons-lui le tribut.Là tu me rediras‖ ses paroles dernières',Ses adieux, ses avis,‖ ses veux pour mon salut ;Là, je croirai l'entendre ;‖ aux jours de mon enfance,Là, mon cour attendri‖ se croira revenu,Quand sans art, sans apprêt,‖ mais non sans éloquence,Ses pieuses leçons‖ m'enseignaient la vertu.Pauvre et simple d'esprit,‖ son cœur était habile :Elle avait tout appris‖ en lisant l'Évangile.,Salutaires leçons,‖ préceptes maternelsCroissez et de vos fruits‖ couvrez ma vie entière ;A celle dont la main‖ vous sema la première,Mon cœur a consacré‖ des regrets immortels..A ma triste pensée‖ elle est toujours présente,Toujours je crois la voir,‖ pieuse et diligente,Près du large foyer‖ où brille un humble feu,De l'aube jusqu'au soir‖ filant et priant Dieu.Il me semble toujours,‖ près du fauteuil antique,Orné de père en fils‖ d’un velours magnifique,Sur un siége plus bas,‖ à ses côtés assisD'une oreille attentive‖ écouter ses récits.C'est du vieux testament‖ quelque histoire naïve ;C'est Esther ou Judith,‖ Babylone ou Ninive,Sur le bûcher fatal‖ Isaac étendu,Ou cette aimable Ruth,‖ jeune et belle étrangère,D'un époux qui n'est plus‖ suivant partout la mère ;C'est l'innocent Joseph‖ par ses frères vendu,Et le doux Benjamin‖ consolant son vieux père.Benjamin ! à ce nom‖ l'on s'arrête, et soudainUn baiser m'avertit‖ que je suis Benjamin.Pourquoi vous retracer,‖ ravissantes images,Beaux jours sitôt passés‖ pour ne plus revenir ?Objet sacré du moins,‖ ah ! reçois mes hommagesEn attendant qu'enfin‖ sur ces brillans rivages,Sur ces bords éternels‖ d'un heureux avenir,Un jour qui n'est pas loin‖ puisse nous réunir.Le tems court, l'heure avance‖ et va sonner peut-être :J'ai vu fuir ma santé,‖ mes forces disparaître ;Un nuage fatal,‖ chaque jour plus épais,Partout autour de moi‖ remplissant l'étendue,S'approche, et par degrés‖ m'enferme de plus près.Et ce n'est point en vain‖ que vers moi descendue,La nuit à mon chevet,‖ d'un air silencieux,Ton ombre vient s'asseoir,‖ et me montre les cieux.

Versification

Forme
Strophe unique
Rimes
6[abab] 32[aa] 2[abbaa] 6[abba] 1[abbab] 1[abaabb]
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a oreille / m'éveille féminine, classiqueb mélodieux / yeux masculine, classiquec étrangères / pères féminine, classiqued pavots / repos masculine, classiquee lumière / paupière féminine, classiquef changé / rangé masculine, classiqueg mémoire / armoire féminine, classiqueh étendu / suspendu masculine, classiquei enfantine / divine féminine, classiquej tour / jour masculine, classiquek résonne / frissonne féminine, classiquel solennelles / fidèles féminine, classiquem sacré / paré masculine, classiquen intervalle / sépulcrale féminine, classiqueo s'avance / commence féminine, classiquep cercueil / deuil masculine, classiqueq bienfaits / paix masculine, classiquer immolée / consolée féminine, classiques abîmes / crimes féminine, classiquet toi / effroi masculine, classiqueu d'épouvante / éclatante féminine, classiquev enfers / l'univers masculine, classiquew étonnée / amenée féminine, classiquex forfaits / prêts masculine, classiquey suprême / même féminine, classiquez fureur / sauveur masculine, classiquea alarmes / armes féminine, classiqueb triomphans / enfans masculine, classiquec tabernacles / oracles féminine, classiqued cantiques / antiques féminine, classiquee voix / fois masculine, classiquef sonore / encore féminine, classiqueg airs / concerts masculine, classiqueh funéraire / solitaire féminine, classiquei tributs / imprévus / vus masculine, classiquej absence / diligence féminine, classiquek éternelle / mortelle féminine, classiquel pleuré / sacré masculine, classiquem tombeaux / os masculine, classiquen frère / chère féminine, classiqueo moins / témoins masculine, classiquep adorée / dévorée féminine, classiqueq trépas / bras masculine, classiquer prières / dernières féminine, classiques tribut / salut masculine, classiquet enfance / éloquence féminine, classiqueu revenu / vertu masculine, classiquev habile / l'Évangile féminine, classiquew maternels / immortels masculine, classiquex entière / première féminine, classiquey présente / diligente féminine, classiquez feu / Dieu masculine, classiquea antique / magnifique féminine, classiqueb assis / récits masculine, classiquec naïve / Ninive féminine, classiqued étendu / vendu masculine, classiquee étrangère / mère / père féminine, classiquef soudain / Benjamin masculine, classiqueg images / hommages / rivages féminine, classiqueh revenir / avenir / réunir masculine, classiquei peut-être / disparaître féminine, classiquej épais / près masculine, classiquek l'étendue / descendue féminine, classiquel silencieux / cieux masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

133 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Épîtres et élégies, Paris, CHEZ P.F. DELSTRE, LIBRAIRE, 1819· numérisation books.google.fr· Sources