Épîtres et élégies, 1819· Élégies
ÉLÉGIE VI. L’air natal
Te voilà, doux pays,‖ témoin de ma naissance,Voilà tes champs, tes prés,‖ tes ombrages épais,Et ton fleuve si pur,‖ et tes vallons si frais :Mais, hélas ! qu'as-tu fait‖ des jeux de mon enfance ?M'as-tu gardé, dis-moi,‖ mes plaisirs, ma gaîté,Un cœur exempt de soins,‖ ma joie et ma santé ?Beaux lieux où je suis né,‖ me rendrez-vous la vie ?Est-il vrai qu'en effet‖ ce ciel de la patrie,Qui dans leur fleur naissante‖ a vu nos jeunes ans,Cet air, ces eaux, ces fruits,‖ nos premiers alimens,Cette nature enfin,‖ étrange sympathie !Par des liens cachés‖ à la nôtre assortie,Lorsque d'un mal cruel‖ nous sentons la langueur,Puissent ressusciter‖ notre antique vigueur,Réveiller ces esprits‖ qui se meuvent à peine,Faire d'un sang plus pur‖ bouillonner chaque veine,Et de la vie en nous‖ ranimant les ressorts,Rendre à l'esprit sa flamme‖ et ses forces au corps ?Essayez d'exiler‖ du sol qui les vît naîtreOu cette tendre fleur,‖ ou ce jeune arbrisseau ;Ils languissent soudain,‖ et vont mourir, peut-être,Si vous ne les rendez‖ au lieu de leur berceau.Ce soleil inconnu,‖ cette nouvelle terre,Hélas ! daigneront-ils,‖ à la tige étrangère,Accorder leur tendresse,‖ accommoder leurs soins ?Connaissent-ils ses goûts,‖ ses mœurs et ses besoins ;La chaleur qu'il lui faut,‖ les sucs qu'elle préfère ?Ce ruisseau coule-t-il‖ à sa soif mesuré ?Cet air fut-il exprès‖ pour elle tempéré ?Ces champs sont-ils les champs‖ où la douce natureA d'un soin maternel‖ placé sa nourriture ?Non, pour elle en ces lieux‖ rien ne fut préparé.Eh bien ! cette magique‖ et secrète influenceSans doute aussi sur l'homme‖ exerce sa puissance.Oui, l'homme à vivre aux lieux‖ où jadis il est né,Comme l'arbre et la fleur‖ est aussi destiné.Si vous voyez loin d'eux‖ sa santé qui chancelle,Hâtez-vous, rendez-lui‖ la terre paternelle,Cet astre dont l'éclat‖ sur son enfance a lui,Ces champs accoutumés,‖ ce climat fait pour lui,Sur-tout ces souvenirs‖ remplis de tant de charmes,Ces heureux souvenirs‖ de ses premiers beaux jours,De ses premiers succès,‖ de ses premiers amours,De ses jeux innocens,‖ et même de ses larmes ;Rendez-lui l'heureux toit‖ qu'il habita long-tems,Ses anciens compagnons,‖ ses amis, ses parens,Les doux soins d'une sœur,‖ les doux soins d'une mère,Et les cheveux blanchis‖ ou la tombe d'un père.Parmi tous ces objets,‖ dans son cœur ranimé,De ses jours presque éteints‖ le feu s'est rallumé ;De la sage nature‖ heureuse Providence !Vous donc, vous, insensés,‖qui trompant sa prudence,De climats en climats‖ portez vos pas errans,A l'amour du pays‖ mortels indifférens,De la nature, enfin,‖ redoutez la vengeance.Un jour peut-être, un jour,‖ sans secours, sans pitié,Sur un lit douloureux‖ et chèrement payé,Expirant à prix d'or‖ chez un hôte insensible,Vous mourrez délaissés.‖ Le lieu simple et paisibleOù l'amour maternel‖ sourit à vos berceaux,Ne verra point vos fils‖ pleurer sur vos tombeaux,Et vos os, inhumés‖ aux terres étrangères,Dormiront inconnus‖ loin des os de vos pères.Dieu ! sur des bords lointains‖ ne placez point ma mort !Et vous, ô de mes jours‖ puissance tutélaire,Si de mon lieu natal‖ la mémoire m'est chère ;Si je ne l'ai jamais,‖ exilé par le sort,Ni quitté sans douleur,‖ ni revu sans transport,Lorsque les fiers destins‖ auront marqué mon heure,(Et peut-être avant peu‖ je dois sentir leurs coups ;Je ne vous prierai point‖ de fléchir leur courroux ;Mais né dans ces beaux lieux,‖ que dans ces lieux je meure ;Dans ce temple sacré‖ qui touche ma demeure,Que de l'airain plaintif‖ les tristes tintemensAnnoncent de mon cour‖ les derniers battemens.A ces sons entendus‖ dans tout le voisinage,Plus d'une bonne vieille,‖ oubliant son ouvrage,Et laissant un moment‖ reposer son fuseau,Viendra sur mon linceul‖ pencher le saint flambeau.Mais lorsque sur la porte‖ on aura mis ma bière,Chaque passant près d'elle‖ un moment arrêté,Secouant un rameau‖ dans l'eau sainte humecté,Prononcera tout bas‖ une courte prière ;Même les étrangers,‖ en voyant un long deuilJusqu'au dernier asile‖ escorter mon cercueil,Pleureront ma jeunesse‖ en sa fleur moissonnée :Une mère plaindra‖ ma mère infortunée,Et quelques vers peut-être‖ iront dans l'avenir,Gravés sur mon tombeau,‖ porter mon souvenir.Mais pourquoi m'attrister‖ par ces pensers funèbres ?L'espérance en mon sein‖ peut encor se placer,Un doux rayon encor‖ peut chasser les ténèbresOù mes jours pâlissans‖ sont près de s'éclipser.Dieu ! que mon sort un jour‖ serait digne d'envie,Si dans l'heureux déclin‖ d'une honorable vieJe venais, à l'abri‖ de ces vieux marronniers,Reposer un front blanc,‖ ceint de quelques lauriers !Fortune ! entends ces veux,‖ et d'une main prodiguePorte ailleurs, j'y consens,‖ les trésors, les emplois,Et ces larges cordons‖ et ces brillantes croixQue mérite l'honneur‖ et que ravit l'intrigue.Mais quel que soit le sort‖ qui m'attend en ces lieux,Pour vivre et pour mourir‖ également propices,Mes désirs sont contens,‖ et je rends grâce aux cieux.Beaux lieux, hâtez-vous donc :‖ de toutes vos délices,Hâtez-vous de combler‖ et mon cœur et mes yeux.Soit qu'au mal qui m'accable‖ à la fin je succombe,Soit que le ciel me garde‖ encor de longs momens,Ou j'obtiendrai par vous‖ la fin de mes tourmens,Ou vous m'embellirez‖ le chemin de la tombe.
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 5[abba] 26[aa] 2[abab] 2[aabba] 3[abbaa] 1[ababa]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a naissance / enfance féminine, classiqueb épais / frais masculine, classiquec gaîté / santé masculine, classiqued vie / patrie féminine, classiquee ans / alimens masculine, classiquef sympathie / assortie féminine, classiqueg langueur / vigueur masculine, classiqueh peine / veine féminine, classiquei ressorts / corps masculine, classiquej naître / peut-être féminine, classiquek arbrisseau / berceau masculine, classiquel terre / étrangère / préfère féminine, classiquem soins / besoins masculine, classiquen mesuré / tempéré masculine, classiqueo nature / nourriture féminine, classiquep préparé / né / destiné masculine, classiqueq influence / puissance féminine, classiquer chancelle / paternelle féminine, classiques lui masculine, classiquet charmes / larmes féminine, classiqueu jours / amours masculine, classiquev long-tems / parens masculine, classiquew mère / père féminine, classiquex ranimé / rallumé masculine, classiquey Providence / prudence / vengeance féminine, classiquez errans / indifférens masculine, classiquea pitié / payé masculine, classiqueb insensible / paisible féminine, classiquec berceaux / tombeaux masculine, classiqued étrangères / pères féminine, classiquee mort / sort / transport masculine, classiquef tutélaire / chère féminine, classiqueg heure / meure / demeure féminine, classiqueh coups / courroux masculine, classiquei tintemens / battemens masculine, classiquej voisinage / ouvrage féminine, classiquek fuseau / flambeau masculine, classiquel bière / prière féminine, classiquem arrêté / humecté masculine, classiquen deuil / cercueil masculine, classiqueo moissonnée / infortunée féminine, classiquep l'avenir / souvenir masculine, classiqueq funèbres / ténèbres féminine, classiquer placer / s'éclipser masculine, classiques d'envie / vie féminine, classiquet marronniers / lauriers masculine, classiqueu prodigue / l'intrigue féminine, classiquev emplois / croix masculine, classiquew lieux / cieux / yeux masculine, classiquex propices / délices féminine, classiquey succombe / tombe féminine, classiquez momens / tourmens masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
110 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Épîtres et élégies, Paris, CHEZ P.F. DELSTRE, LIBRAIRE, 1819· numérisation books.google.fr· Sources