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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Épîtres et élégies, 1819· Élégies

ÉLÉGIE IX. Tibulle a Corcyre

Charles Loyson· alexandrins, 118 vers

Tu pars, cher Messala ;‖ tes poupes vagabondesSans moi des mers d’Égée‖ iront fendre les ondes :O mes amis, adieu !‖ mais ne m'oubliez pas !Mourant sur ce rivage‖ un sort cruel m'arrête,O mort ! retiens tes coups‖ suspendus sur ma tête ;Entends ma plainte, ô mort,‖ et détourne ton bras !Étranger dans ces lieux,‖ je n'ai point là ma mèrePour recueillir mes os‖ sur le bûcher fumant ;Je n'ai point là ma sœur,‖ qui, d'un soin funéraire,Embaumerait ma cendre,‖ et viendrait tristementPleurer en longs cheveux‖ au tombeau de son frère.Je n'ai point ma Délie !‖… Hélas ! à nos adieux,L'infortunée en vain‖ consulta tous les dieux.Dans les mains d'un enfant‖ trois fois interrogée,Trois fois l'urne du sort,‖ à Délie affligée,Par des signes certains‖ annonça mon retour,Et pourtant rien ne put‖ rassurer son amour ;De ce chemin fatal,‖ objet de tant d'alarmes,Rien ne put détourner‖ ses yeux baignés de larmes.Moi-même, pour calmer‖ son cœur désespéré,Cent fois prêt à partir,‖ cent fois je différai.J'alléguais les oiseaux,‖ un sinistre présage,Le jour du dieu Saturne,‖ à bon droit redouté.Souvent, déjà sorti,‖ je rentre épouvanté :D'un accident sinistre‖ assuré témoignage,En franchissant le seuil‖ mon pied s'était heurté.En dépit de l'amour‖ n'allez point en voyage,Ou redoutez un dieu‖ contre vous irrité !Et toi, vante, ô Délie, Isis et ses mystères,Et ces flots d'un bain pur‖ sur ton corps répandus,Et ces sistres d’airain,‖ et ces nuits solitaires,

Doux momens pour l'amour‖ si vainement perdus !Eh bien ! divinité‖ par Délie adorée,Je t'implore ; ton temple‖ est rempli de tableauxTémoins de ta puissance‖ à soulager nos maux.Fais que Délie assise‖ à ta porte sacrée,T'offre de chastes nuits‖ pour prix de tes faveurs,Et de ses longs cheveux‖ modestement parée,Deux fois le jour se mêle‖ à tes adorateurs.Fais que rendu moi-même‖ à mes foyers antiques,J'offre encor mon encens‖ à mes dieux domestiques !Oh ! qu'heureux sous Saturne‖ ont vécu les humains,Avant qu'on vît la terre‖ ouverte aux longs voyages,Avant qu'on vît le pin‖ affronter les orages,Et déployant sa voile‖ aux autans incertains,Par des chemins plus courts,‖ sur les humides plaines,Rapporter les trésors‖ des régions lointaines !Alors le bœuf au joug‖ n'était point condamné,L'ardent coursier au frein‖ n'était point façonné.Nulle porte aux maisons ;‖ sans bornes importunes,Les champs offraient à tous‖ leurs richesses communes.Le miel coulait du chêne :‖ au tranquille bergerLa brebis d'elle-même‖ apportait ses mamelles ;Point de guerres alors,‖ point d'armes, de querelles,Ni d'affreux bataillons‖ brûlant de s'égorger.Mais depuis Jupiter,‖ dans ce siècle sauvage,Que de maux rassemblés !‖ la guerre, le carnage,De la mer en fureur‖ les abîmes ouverts,Et cent chemins nouveaux‖ pour descendre aux enfers !O puissant roi des dieux !‖ tu le sais, nul parjureDans mon coupable sein‖ n'a jeté le remords,Le blasphême n'a point‖ souillé ma bouche impure ;Épargne donc mes jours,‖ ou, si parmi les mortsIl faut que je descende,‖ hélas ! du moins j’imploreUne pierre funèbre‖ où soient gravés ces mots :Tibulle ici repose ;‖ il mourut jeune encoreEn suivant Messala‖ sur la terre et les flots.Mais Vénus, dont le fils‖ me tient sous sa puissance,M'ouvrira l'Élysée‖ et ses bois toujours verts.Là règnent à jamais‖ et les chants et la danse.Là, mille oiseaux errans‖ font ouir leurs concerts.Là, du baume des fleurs‖ incessamment écloses,Les volages zéphyrs‖ vont parfumant les airs,Et les champs sans culture‖ ont des moissons de roses.Là, des troupes d'amans,‖ les bras entrelacés,Foulent les verts gazons‖ sous leurs pas cadencés,Et les tapis de fleurs,‖ où leur essaim folâtre,De mille doux combats‖ sont le riant théâtre ;Quiconque enfin mourut‖ sous les lois de l'amour,Va couronné de myrthe‖ errant dans ce séjour.Mais il est loin de là,‖ dans une nuit profonde,Au centre de la terre,‖ un abîme enfoncé,Ou le noir Achéron‖ roule en grondant son onde :C'est là que de serpens‖ le front tout hérissé,Tisiphone poursuit‖ ses victimes plaintives.Tout fuit quand sur le seuil,‖ à leurs troupes craintives,Cerbère en rugissant‖ se présente soudain,Sentinelle effroyable‖ à ces portes d’airain.Là, payant de ses feux‖ l'audacieuse injure,L'amant de Junon tourne‖ à sa roue attaché :Sur neuf vastes arpens‖ Titye est là couché,D'un immortel vautour‖ immortelle pâture.Là soupire Tantale‖ au bord d'une onde pure,Qui sans cesse à ses maux‖ offrant un vain secours,Semble chercher sa soif‖ pour la tromper toujours.Là, des fils d'Egyptus‖ les épouses perfidesS'efforcent de remplir‖ leurs tonneaux toujours vides ;Éternel châtiment‖ d'un crime envers l'amour !O Délie ! en ces lieux‖ qu'il descende à son tour,.Quiconque aura tenté‖ d'ébranler ta constance,Ou pour long-tems à Mars demandé mon absenceMais toi, garde-toi bien‖ d'écouter mes rivaux.Que ta mère attentive‖ à la foi qui m'est due,Soit d'un dépôt si cher‖ la gardienne assidue.Soigneuse de tromper‖ l'ennui de tes travaux,Que, filant chaque soir,‖ près de sa lampe assise,Elle ait pour te charmer‖ quelques récits nouveaux,Tandis que doucement‖ par le sommeil surpriseTa jeune esclave laisse‖ échapper ses fuseaux.Dieux ! qu'en ce doux moment‖ le destin me ramène !Dieux ! puissé-je au milieu‖ de cette aimable scèneEntrer, et tout-à-coup,‖ témoin inattendu,Par miracle du ciel‖ te sembler descendu !Alors par ton désordre‖ à mes yeux embellie,Les cheveux détachés,‖ les pieds nus, ô Délie !Vole et viens embrasser‖ l'amant qui t'est rendu.Et toi, hâte tes pas,‖ aurore fortunée,Qui dois ouvrir pour moi‖ cette heureuse journée !

Versification

Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a vagabondes / ondes féminine, classiqueb pas / bras masculine, classiquec m'arrête / tête féminine, classiqued mère / funéraire / frère féminine, classiquee fumant / tristement masculine, classiquef adieux / dieux masculine, classiqueg interrogée / affligée féminine, classiqueh retour / amour masculine, classiquei d'alarmes / larmes féminine, classiquej désespéré / différai / redouté masculine, classiquek présage / témoignage / voyage féminine, équivalentel épouvanté / heurté / irrité masculine, classiquem mystères / solitaires féminine, classiquen répandus / perdus masculine, classiqueb adorée / sacrée / parée féminine, classiquec tableaux / maux masculine, classiqued faveurs / adorateurs masculine, classiquee antiques / domestiques féminine, classiquef humains / incertains masculine, classiqueg voyages / orages féminine, classiqueh plaines / lointaines féminine, classiquei condamné / façonné masculine, classiquej importunes / communes féminine, classiquek berger / s'égorger masculine, classiquel mamelles / querelles féminine, classiquem sauvage / carnage féminine, classiquen ouverts / enfers masculine, classiqueo parjure / impure féminine, classiquep remords / morts masculine, classiqueq j’implore / encore féminine, classiquer mots / flots masculine, classiques puissance / danse féminine, classiquet verts / concerts / airs masculine, classiqueu écloses / roses féminine, classiquev entrelacés / cadencés masculine, classiquew folâtre / théâtre féminine, classiquex l'amour / séjour masculine, classiquey profonde / onde féminine, classiquez enfoncé / hérissé masculine, classiquea plaintives / craintives féminine, classiqueb soudain / d’airain masculine, classiquec injure / pâture / pure féminine, classiqued attaché / couché masculine, classiquee secours / toujours masculine, classiquef perfides / vides féminine, classiqueg l'amour / tour masculine, classiqueh constance / absence féminine, classiquei rivaux / travaux masculine, classiquej due / assidue féminine, classiquek assise / surprise féminine, classiquel nouveaux / fuseaux masculine, classiquem ramène / scène féminine, classiquen inattendu / descendu / rendu masculine, classiqueo embellie / Délie féminine, classiquep fortunée / journée féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

118 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Épîtres et élégies, Paris, CHEZ P.F. DELSTRE, LIBRAIRE, 1819· numérisation books.google.fr· Sources