Poèmes incongrus, 1891
Le général
SOUVENIR DU POPULO
Air : Parlez-nous de lui, grand’mère.
Devant la photographieD’un militaire à cheval,En habit de général,Songeait une femme attendrie.Ses quatre petits enfantsDisaient : Quel est donc cet homme ?Mes fils, ce fut dans le temps,Un brave général commeOn n’en voit plus aujourd’hui.Son image m’est bien chère,M’est bien chère !« Parlez-nous de lui, grand’mère,Parlez-nous de lui ! »
Il me souvient de sa gloire,Car, partout où l’on entrait,Était cloué son portrait.Les chansons disaient son histoire.Il était sur les journaux,Dans les pièces d’artifice,Aux quatre points cardinaux.Je l’avais en pain d’épice…Mais où donc l’ai-je rangé ?Il n’est plus sur l’étagère,Sur l’étagère !…« Nous l’avons mangé, grand’mère,Nous l’avons mangé ! »
De l’armée, il fut le père,Donnant à chaque repasBonne morue aux soldats.Ça rendit leur mine prospère.C’est lui qui des trois couleursOrna les guérites blanches,On eût dit de loin des fleursEt ce n’était que des planches !Mais depuis qu’il n’est plus làTout noircit sous la poussière,Sous la poussière…« On les repeindra, grand’mère,On les repeindra. »
Quand on brisa son épée,Je disais : « Il reviendraLorsque le tambour battra ! »Mais comme je m’étais trompée !Dès ce jour, ô désespoir,On ne vit plus dans la plaineGaloper son cheval noir.Si profonde fut ma peineQue ma tête s’égara.Et depuis je désespère,Je désespère…« Dieu vous le rendra, grand’mère,Dieu vous le rendra. »
Un soir, oh ! je l’ai vu presque,À la gare de Lyon.Il a passé comme un lion.Ce fut un tableau gigantesque :Chacun courait se coucherDevant la locomotive.Moi je voulais le toucher(J’étais plus morte que vive),Mais Paulus m’en empêcha ;Il me mit bien en colère,Bien en colère !…« Paulus était là, grand’mère,Paulus était là ! »
Un matin, dans notre rue,Avec Laguerre il passa.On se pressait pour voir ça.J’étais aussi dans la cohue.Oh ! voir ses bottes de cuir,Oh ! contempler sa moustache,Sa barbe blonde… et mourir !On se bouscule, on se fâcheEt je laisse sous les coupsQuatre dents, mais j’en suis fière,Oui, j’en suis fière…« Quel beau jour pour vous, grand’mère,Quel beau jour pour vous ! »
Versification
- Mètre
- Heptasyllabes surtout (60 de 7, 6 de 4, 6 de 5, 6 de 8)· profil 4, 5, 7, 8
- Mots à la rime
- a photographie / attendrie féminine, classiqueb cheval / général masculine, classiquec enfants / temps masculine, classiqued homme / comme féminine, classiquee aujourd’hui / lui masculine, classiquef chère / grand’mère féminine, classiquea gloire / histoire féminine, classiqueb entrait / portrait masculine, classiquec journaux / cardinaux masculine, classiqued d’artifice / d’épice féminine, classiquee rangé / mangé masculine, classiquef l’étagère féminine, classiqueg grand’mère / père / prospère féminine, classiqueb repas / soldats masculine, classiquec couleurs / fleurs masculine, classiqued blanches / planches féminine, classiquee là / repeindra masculine, classiquef poussière / grand’mère féminine, classiquea épée / trompée féminine, classiqueb reviendra / battra masculine, classiquec désespoir / noir masculine, classiqued plaine / peine féminine, classiquee s’égara / rendra masculine, classiquef désespère / grand’mère féminine, classiquea presque / gigantesque féminine, classiqueb Lyon / lion masculine, classiquec coucher / toucher masculine, classiqued locomotive / vive féminine, classiquee empêcha / là masculine, classiquef colère / grand’mère féminine, classiquea rue / cohue féminine, classiqueb passa / ça masculine, classiquec cuir / mourir masculine, classiqued moustache / fâche féminine, classiquee coups / vous masculine, classiquef fière / grand’mère féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 3.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes incongrus, Paris, Léon Vanier, Bibliopole, 1891· numérisation wikisource.org· Sources