Œuvres de Malfilatre, 1825· Narcisse ou l’ile de vénus Poème
Chant premier
POURQUOI faut-il qu’au lieu de ces délicesQu’on nous promet dans l’empire amoureux,Nous y trouvions, près des ris et des jeux,Les faux soupçons suivis des injustices,La jalousie et ses tourmens honteux,Les vains sermens, le dégoût, les caprices,Et que l’Amour soit un dieu dangereux ?
Que dis-je ? hélas ! c’est le meilleur des dieux ;Il nous aimait, et par ses soins propices,Il ne voulait que prévenir nos vœux.N’en doutez point, le bonheur suit ses feux ;Le siècle d’or coula sous ses auspices ;Le siècle d’or ne vit que des heureux ;Après ce temps, fait pour nos bons aïeux,Bientôt l’Amour, exilé par nos vices,Les yeux en pleurs, s’envola dans les cieux.
Mais prêt à fuir au séjour du tonnerre,Dans ses adieux il a maudit la terre :Il a, chez nous, laissé pour successeurs,L’ambition qui cherche les honneurs,Fait les époux, les unit sans tendresse,Et l’intérêt qui trafique des cœurs,Et la débauche hideuse en son ivresse,Monstre impudent qui foule aux pieds les mœurs.
Et l’on se plaint, en suivant de tels guides,Que les plaisirs s’échappent de nos mains !Vous n’aimez point, trop aveugles humains :Le sentiment fait les plaisirs solides.Vous n’aimez point : vos conducteurs perfidesDu vrai bonheur ignorent les chemins.Pleurez, ingrats, gémissez dans vos chaînes ;Mais à l’Amour n’imputez point vos peines.Depuis qu’aux cieux l’Amour est retenu,De son beau nom vous abusez encore ;Et parmi vous, le maître que j’adoreEst blasphémé sans vous être connu.On voit à peine, en ce séjour funeste,Quelques amans blessés d’un trait doré,Dont les cœurs purs sachent du feu sacréEntretenir la semence céleste.
Cypris, un jour, l’indulgente Cypris,Voulant enfin nous ramener son fils,Lui prépara, chez un peuple fidèle,Un nouveau temple, unique en l’univers,Inaccessible aux regards des pervers.Le dieu des eaux, prié par l’immortelle,De son trident frappa le fond des mers,Et, sous ses mains, vit une île nouvelleNaître, à l’instant, au sein des flots amers.
Vénus, dit-on, par son pouvoir suprêmeDans ce désert transporta mille essaimsD’adolescens qu’elle avait elle-même,Dès le berceau, nourris pour ses desseins.Garçons y mit, qui sortent de l’enfance,Lestes, brillans, enjoués, faits au tour,Et dans un âge, où croissant chaque jourEn force, en grâce, ils donnent l’espéranceD’être bientôt les prêtres de l’Amour.Filles y mit, dont le printemps commence,Fraîches beautés, à l’air piquant et doux,Au minois fin, à l’œil plein d’innocence,Déjà portant d’inévitables coups ;Dont le port noble, élégant, plein d’aisance,La taille libre, et les jeunes trésorsS’arrondissant, saillans sur un beau corps,Du temps d’aimer annoncent la naissance ;Dont le cœur vif, encor dans l’ignorance,Novice encor, mais fait pour le désir,Va, tendre Amour, ému par ta présence,S’ouvrir bientôt à l’instinct du plaisir,Comme la rose au souffle du zéphyr.
A son autel, cette heureuse jeunesseVa tous les jours adorer la déesse,Et, tous les jours, la déesse pour euxQuitte le ciel, et vient dans ces beaux lieux :Lieux enchantés ! Que ne puis-je moi-mêmeY vivre en paix auprès de ce que j’aime !
Là, les étés n’embrasent point les airs ;On n’y craint point la rigueur des hivers ;Mais on y voit, assises sur un trône,Flore et Cérès à coté de Pomone.Par leurs bienfaits, d’elle-même, en tout temps,L’île féconde à la fois se couronneD’épis dorés, des fruits mûrs de l’automne,Et de l’émail dont brille le printemps.
Dons précieux que la terre fait naîtrePour enrichir ses jeunes habitans,Vous suffisez pour les rendre contens !Ils sont heureux ! pourraient-ils ne pas l’être ?À leurs besoins ils bornent leurs désirs,Mais sans chercher, au gré des vains caprices,A. se créer mille besoins factices :Des vrais besoins naissent les vrais plaisirs.
Occupé seul du soin de leur bel âge,Tu les conduis, ô vénérable sage,De qui le nom, fameux dans l’univers,Fera bientôt l’ornement de ces vers !Tirésias, aveugle octogénaire,Toi, seul vieillard qu’on admit dans ces lieux,De toute l’île et l’oracle et le père ;Toi, dont l’esprit peut sonder le mystèreDe l’avenir, caché souvent aux dieux ;Homme divin ! c’est toi qui les éclaires,Qui les instruis dans les arts nécessaires,Ou qui plutôt, suivant de près leurs pas,Vois, d’elle-même, agir leur industrie,Sans le presser, cultives leur génie,Soutiens sa marche, et ne la forces pas.
Tu sais encore, aidé par l’harmonie,Polir l’esprit, et sans autres leçons,Former le cœur de tes chers nourrissons.Autour de toi, dans la verte prairie,Vient se ranger leur troupe réunie,Lorsque tu joins la douceur de tes chantsAux airs du luth, aux sons de la guitare,Lorsque tu peins, dans tes accords touchans,Soit un lointain, où l’œil charmé s’égareSur le mélange agréable et bizarreDes monts, des rocs suspendus et penchans ;Soit les couleurs dont le matin se pare ;Ce qu’ont enfin d’attrayant ou de rareLes bois, les eaux, les vergers et les champs.Mais si ta voix, plus brillante et plus forte,Chante Uranie et les déserts semésD’étoiles d’or et d’astres enflammés ;Si, toute entière à l’ardeur qui l’emporte,Plus haut encor, par delà tous les cieux,D’un vol hardi, ta muse se transporte,Pour contempler la majesté des dieux,Alors, au bruit de tes accens rapides,On quitte tout ; de tout autre plaisir,Pour t’écouter, on perd le souvenir ;Et le pêcheur, sur ses rives humides,Et le chasseur, au fond de ses forêts,Près de surprendre ou les poissons avides,Ou les chevreuils et les biches timides,Frappés d’abord, enchantés et distraits,Laissent tomber le filet ou les traits :Chacun accourt, chacun sent que son âmePerce avec toi les palais éternels,Et va se perdre au sein des immortels :Leur cœur ému pour la vertu s’enflammeEt s’affermit dans l’amour du devoir :Tant l’harmonie a sur nous de pouvoir !
Tu vois ainsi, pures et fortunées,D’un cours égal s’écouler leurs journées ;Et chaque soir, quand l’astre de VénusFait luire au ciel sa paisible lumière,Ils vont chercher une ombre hospitalièreSous les ormeaux, sous les palmiers touffus,Ou reposer dans des grottes tranquilles,Sur le duvet de la mousse et des fleurs,Lits sans apprêts, véritables asilesDu doux sommeil et des songes flatteurs.
O peuple enfant, ô fils de la Nature !Simples comme elle, unis par ses liens,Pour qui son sein, comme une source pure,Toujours ouvert, s’épanche sans mesure,Jouissez tous, sans diviser ses biens.O mes héros ! cœurs faits pour la droiture,Faits pour l’amour, la sagesse et la paix !O vous, de qui n’approchèrent jamaisL’opinion, l’erreur, ni l’imposture,Ni le désir de l’or ou des grandeurs,Auteurs premiers du crime et des malheurs !Conservez bien le sort que vous assureVotre innocence, et plaise aux dieux qu’il dure !
Il eût duré sans un vice, un fléau,Dont les progrès devinrent plus funestesQue ne le sont tous les fléaux célestes,Sans l’Amour-propre enfin, monstre nouveau,Né dans cette île, et né pour sa ruine,Qui, de l’Amour et rival et bourreau,Au fond des cœurs le cherche et l’assassine,A vous tracer sa fatale origine,Faut-il, hélas ! employer mon pinceau ?
C’est par vous seul, infortuné Narcisse,Que cette terre, inaccessible au vice,Connut enfin le mal contagieuxQui fit partout des ravages horribles,Et corrompit, dans ces âmes sensibles,De leurs vertus les germes précieux.Vous, dont Vénus enrichit la jeunesseDe tous les dons qui captivent les cœurs,Vous, le plus beau de ceux que sa tendresseAvait choisis pour ses adorateurs,Amant d’Écho, si long-temps chéri d’elle,Quel Dieu vous fit oublier cette belle,Pour n’aimer plus que vos traits enchanteurs ?Ce fut Junon. La déesse cruelleVous envoya cette fureur nouvelle,Qui, pour vous-même, alluma votre amour.Par vous Junon transmit, en un seul jour,A vos amis votre aveugle délire,Et de Vénus anéantit l’empire,En desséchant, dans tous ses citoyens,Le sentiment qui formait leurs liens.
Mais de nos yeux éloignons-les encore,Ces maux affreux par ma muse annoncés :Arrêtons-nous, pour voir au moins écloreCes jours si beaux, et sitôt éclipsés.
Vénus voulut, avant l’âge où l’on aime,Voir ses sujets, voir ces couples charmans,Couples futurs, déjà s’unir d’eux-mêmePar le rapport des goûts, des sentimens.Elle voulut que ces enfans aimables,Pour rendre un jour leurs chaînes plus durables,Fussent amis avant que d’être amans ;Qu’en attendant les amoureuses flammes,D’avance un sexe à l’autre fut lié ;Qu’enfin l’amour, près d’entrer dans leurs âmesEn arrivant y trouvât l’amitié ;Car l’amitié, la confiance intime,Nourrit l’amour, le soutient, le ranime,Et rend ses feux plus touchans de moitié.De leur concours, de leur souffle unanimeNaît ce plaisir pur, délicat, sublime,Plaisir cherché par mes vœux superflus,Plaisir moqué des mortels corrompus.Mais, quoi ? l’amour n’est point connu du crime,Puisque l’amour sans l’amitié n’est plus ;Que l’amitié se fonde sur l’estime,Et que l’estime est fille des vertus.
Or, des vertus la Nature est la mère :Consultez-vous, et soyez mes témoins,O mes lecteurs ! ou consultez du moinsCes cœurs bien faits, où la vertu sincèreNe fut jamais une plante étrangère,Et, pour fleurir, ne demande aucuns soins.Aussi le Dieu qu’à Paphos on révère,Choisit leur île, en fit son sanctuaire :Ce Dieu charmant, de la terre exilé,Par la vertu chez eux fut rappelé.Il attendit, pour s’y rendre auprès d’elle,L’âge marqué, le vrai temps des amours,Qu’il faut attendre, et qu’on prévient toujours.Cet âge arrive, et la race immortelleRevoit enfin le père des beaux jours,Après l’horreur d’une absence cruelle.Il vient, il rit, il fait dans tous les cœursDe son flambeau jaillir une étincelle ;Et tous les cœurs, d’une flamme nouvelle,En même temps, éprouvent les ardeurs.
Tout change alors ; alors tous les yeux s’ouvrent,Non sans rougeur, les deux sexes découvrentQue l’amitié qui les unit long-temps,S’est transformée en d’autres sentimens.Auprès d’Écho, l’heureux fils du CéphiseSent des désirs qu’il n’avait pas connus.La belle Écho, d’elle-même surprise,Sent près de lui tous les feux de Vénus.Le soir approche, et chaque amant s’apprêteA demander, par ses brûlans soupirs,Le doux tribut que lui doit sa conquête ;Mais pour Narcisse il n’est point de plaisirs.Avec douleur, Tirésias lui-même,Qu’ont trop instruit des oracles secrets,En l’éloignant des yeux de ce qu’il aime,N’a consulté que leurs vrais intérêts.
Mais le jour fuit : sous le toit solitaireDe cent berceaux, sous le simple lambrisDes myrtes verts et des rosiers fleuris,Entrelacés par la main du mystère,L’Amour conduit les enfans de Cypris.Dans ce bercail, le pasteur de CylhèreVeut rassembler ses troupeaux favoris ;En les comptant, son cœur se désespère :Il lui manquait ses deux agneaux chéris.Du reste, au moins, le bonheur le console,Il s’en occupe, il est partout, il voleSur eux, près d’eux, parle aux vents, aux ruisseaux,Il adoucit le murmure des eaux,Il tient captifs les fils légers d’Éole,Hors le Zéphyr, habitant des roseaux ;Il règne en Dieu sur les airs qu’il épure,Des prés, des bois ranime la verdure ;Des astres même, en silence roulans,Il rend plus vifs les feux étincelans.Amans heureux ! dans la nature entière,Tout vous invite aux tendres voluptés :Les yeux sur vous, la nocturne courrière,D’un pas plus lent, marche dans sa carrière,Et pénétrant de ses traits argentésLa profondeur des bosquets enchantés,N’y répand trop, ni trop peu de lumière.Ce faible jour, le frais délicieux,Le doux parfum, le calme des bocages,Les sons plaintifs, les chants mélodieuxDu rossignol, caché sous les feuillages,Tout, jusqu’à l’air qu’on respire en ces lieux,Jette dans l’âme un trouble plein de charmes,Tout attendrit, tout flatte, et de ses yeux,Avec plaisir, on sent couler des larmes.
O belle nuit ! nuit préférable au jour !Première nuit à l’amour consacrée !En sa faveur, prolonge ta durée,Et du soleil retarde le retour.
Et toi, Vénus, qui présides sans cesseA tous les pas de tes chastes enfans,Qui les unis, sans témoins, sans promesse,(Précautions dont ces heureux amansN’ont pas besoin pour demeurer constans),Tendre Vénus, lorsque, sous tes auspices,De tes plaisirs ils cueillent les prémices,Descends, allume, et rallume leurs feux,Et dans leurs sens, invisible auprès d’eux,Verse les flots de tes pures délices.
Applaudis-toi, grande divinité,Applaudis-toi, contemple ton ouvrage :D’un œil serein vois la félicitéDe tant de cœurs qui te rendent hommage :Vois cette scène, et ces groupes épars.Quel lieu jamais offrit à tes regardsDe ton pouvoir un plus beau témoignage,Et du bonheur une plus vive image ?Où cependant, où ne portes-tu pasEt le bonheur et l’innocente joie ?En quelque endroit que se tournent tes pas,Sur tous les fronts la gaîté se déploie ;La paix te suit ; les flots séditieux,Quand tu parais, retombent et s’apaisent ;L’aquilon fuit ; les tonnerres se taisent,Et le soleil revient, plus radieux,Dorer l’azur dont se peignent les cieux.A ton aspect, la Nature est émue ;En rugissant, le lion te salue ;L’ours, en grondant, t’exprime ses plaisirs ;L’oiseau léger te chante dans la nue ;Et l’homme enfin, par la voix des soupirs,Te rend honneur et t’offre ses désirs.Rien ne t’échappe, et l’abîme des ondesS’embrase aussi de tes flammes fécondes ;Et sous tes traits, sous tes brûlans éclairs,Pleins d’allégresse, en leurs grottes profondes,Tu vois bondir tous les monstres des mers.C’est toi par qui sont les êtres divers,C’est toi, Vénus, qui rajeunis les mondes,Et dont le souffle anime l’univers.Parlé-je ici de ton empire immense ?Mon zèle ardent m’emportait malgré moi :Faible mortel, je me tais devant toi.Pour te louer, la meilleure éloquenceEst de sentir, de te suivre en silence,Et de céder doucement à ta loi.Deux jeunes cœurs, par un tendre délire,T’honorent plus que les sons de ma lyre :Je la suspends moi-même à ton autel,Et me dévoue à ton culte immortel.
Transporte-moi parmi tes insulaires,Égare-moi dans les réduits secretsDe leurs vallons, de leurs sombres forêts.Je les verrai, ces rives étrangères,J’irai trouver ces peuples fortunés,Ces amans vrais, ces maîtresses sincères :J’irai chez vous, paisibles solitaires,Jouir des biens qui vous sont destinés ;A votre suite, ô Nymphes bocagères !J’irai fouler les naissantes fougères,Et, les cheveux de roses couronnés,M’associer à vos danses légères.
360 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après PARIS, Jehenne, 1825· numérisation Gallica· Sources