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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres de Malfilatre, 1825· Narcisse ou l’ile de vénus Poème

Chant second

Jacques-Charles-Louis Clinchamps de Malfilâtre· 329 vers

DE ce bonheur, qui semblait fait pour tous,Le beau Narcisse, Écho sa belle amante,Sont privés seuls par un pouvoir jaloux.Aimable enfant, et vous, Nymphe charmante,Qu’aviez-vous fait ? et quel crime sur vousAvait du ciel attiré le courroux ?

Narcisse, Écho, par un avis céleste,Sont menacés du sort le plus funeste,Le même jour, oui, le jour fortuné,Qu’à leurs plaisirs ils auront destiné ;Tirésias, que le destin éclaire,De ce destin organe involontaire,A ces amans, près de combler leurs vœux,Avait prédit cet avenir affreux.

Mais il craignait le penchant invincibleQue l’un pour l’autre ils éprouvaient tous deux :La soif du cœur, l’instinct impérieux,Pouvaient braver cet oracle terrible.Pour les amans il n’est rien d’impossible,Et les périls ne sont rien à leurs yeux.Les vrais amans laissent tonner les dieux :De nos désirs l’attrait irrésistibleParle plus haut que l’enfer et les cieux.Il voulut donc, sous un prétexte heureux,Oter lui-même à ce couple sensibleL’occasion qu’il redoutait pour eux,L’occasion d’un moment dangereux.Tromper l’amour est chose peu facile :Tirésias, en ressources fertile,Sut, nuit et jour, enchaîner près de luiSon jeune élève, à ses ordres docile.

« Mon fils, dit-il, si je fus votre appui« Dans l’âge tendre, où l’homme, sans autrui,« A se conduire est encore inhabile,« A votre tour, conduisez aujourd’hui« Et soutenez ma vieillesse débile.« Venez, mon fils, votre présence utile« Des jours trop longs m’abrégera l’ennui.« Nous marcherons attachés l’un à l’autre« Par les deux bouts de ce ruban léger,« Qui réglera ma route sur la vôtre,« Et loin de moi bannira le danger.« Approchez-vous. » Le crédule NarcisseVient s’enchaîner sans prévoir l’artifice.De ce moment, il précède, il conduitLe vieux devin qui chemine avec peine,Qui, dans le jour ne trouvant que la nuit,Pour s’étayer dans sa marche incertaine,Courbe son corps sur un appui de frêne,Et fortement tient le cordon qu’il suit.

Mais en captif te retenant sans cesse,Trop simple enfant, ainsi, TirésiasT’empêchera, barbare par tendresse,De rester seul auprès de ta maltresse,Et saura bien, quand tu guides ses pas,Sur tous les tiens veiller avec adresse.

Souvent Écho, souvent Narcisse en pleursPrès de leur père unissaient leurs douleurs,Et ce bon père, ému de ces alarmes,Pleurait lui-même, en essuyant leurs larmes,

Regards, soupirs, quelques baisers encor,Donnés, rendus, savourés en cachette,Malgré les soins de l’aveugle Mentor,Mêlaient du moins, dans leur âme inquiète,A l’amertume une douceur secrète ;Mais ces baisers tremblans, mal assurés,

Ces faibles biens, que sont-ils, comparésA ces torrens de volupté parfaite,Où les amans, de plaisir altérés,Sont, à longs traits, de plaisir enivrés ?

Un jour enfin, jour de triste mémoire,Qui vit la faute et les malheurs d’Écho !Jour qui devrait des fastes de l’histoireÊtre effacé par la main de Clio !L’astre du monde ouvrait encore à peine,Dans l’Orient, son palais de vermeil ;Près d’un taillis, sur le bord d’une plaine,Parmi les fleurs, sous la voûte d’un chêneImpénétrable aux rayons du soleil,D’accord entre eux, Zéphyre et le SommeilFlattaient Narcisse, et ces gardiens fidèles,Au loin chassaient, en secouant leurs ailes,Les noirs soucis, jusqu’au temps du réveil.Depuis trois jours, depuis trois nuits entières,Vous n’aviez pu, dieu des heureux pavots,Sous votre main abaisser ses paupières,Ni dans ses sens rétablir le repos.Il pressentait les approches fatalesDe son malheur ; mais les dieux quelquefoisA nos chagrins laissent des intervalles :Le Sommeil vient, la Nature a ses droits.

Écho survint. L’ennui qui la dévoreVers son amant l’appelle dès l’aurore.Le tendre Amour présente à ses regardsTirésias et celui qu’elle adore.Près d’eux, sur l’herbe, étaient de toutes partsTraits et carquois confusément épars,Traits dont Narcisse, en des jours plus tranquilles,Aimait l’usage, et qu’il laisse inutiles.Près du vieillard qui le tient enchaîné,Sur ses genoux, d’un air de confiance,Il sommeillait, mollement incliné,Et le vieillard, seul, assis en silence,Le soutenait, d’un air de complaisance.

L’agile Écho précipitait ses pas ;Mais tout à coup, immobile, enchantée,Un peu loin d’eux elle s’est arrêtée.A cet enfant, qui ne la voyait pas,Elle sourit en étendant les bras ;Elle sourit, et pourtant elle pleure.Le ciel présente un contraste pareil,Lorsque dans l’air on voit, à la même heure,Tomber la pluie et briller le soleil.« Sans doute, hélas ! à son inquiétude,« Toute la nuit, dit-elle, il s’est livré ;« Au jour naissant le sommeil est entré« Dans ses beaux yeux fermés de lassitude.« Comme en dormant il reprend sa fraîcheur« Et ses attraits ! que dans cette attitude« Il est touchant ! qu’il est cher à mon cœur ! »Vers le gazon où Narcisse repose,Disant ces mots, elle court vivement ;Puis abaissant une bouche de rose,De cent baisers, doucement, doucementPresse, en secret, sa bouche demi-close.Qu’il est heureux ! mais que dis-je ? endormi,S’il est heureux, il ne l’est qu’à demi.

Enfin, cédant à sa douleur amère,Écho se jette aux genoux de son père,Et d’une voix qu’éteignent les soupirs,Exprime ainsi ses mortels déplaisirs :« O vous, de qui la bonté paternelle,« Narcisse et moi, daigne nous consoler,« Toujours le sort nous fera-t-il trembler,« Que tarde-t-il ? et quand sa main cruelle« Du dernier trait nous doit-elle accabler ?« Faut-il long-temps languir dans la contrainte« En l’attendant ! Condamnés par le ciel,« Faut-il encor que nous mourions de crainte,« Cent fois le jour, avant le coup mortel ?« Ah ! quel que soit ce malheur que j’ignore,« L’incertitude est plus affreuse encore.« Il est cent maux que notre esprit flottant« Craint tour à tour, pour un qui nous attend.« Mais, ce qui rend notre infortune extrême,« Nous redoutons le jour du bonheur même :« Nous nous aimons, et n’osons nous unir !« Serait-ce un mal de s’unir, quand on s’aime,« Pour que le ciel voulût nous en punir ?« O vous, mon père ! oh ! si jamais votre âme« Du tendre amour avait connu la flamme,« Si vous lisiez dans le sein des amans,« Avec pitié vous verriez nos tourmens.« Un Dieu menace. A-t-il quelque supplice« Plus dur pour moi que de perdre Narcisse ?« Je crains sa perte, et c’est mon seul effroi.« Mon cher amant ! toi seul es tout pour moi.« Mon choix est fait, s’il faut que je choisisse« Ou de mourir ou de vivre sans toi.« Je périrai… Sera-ce avec justice ?« Suis-je coupable ? » Alors Tirésias :« Craignez le ciel et ne l’accusez pas :« Le ciel est juste. Est-ce à vous, téméraire,« D’oser juger la justice des Dieux !« Ah ! réprimez ce penchant curieux,« Ou redoutez un châtiment sévère.« Penchant funeste ! Écho, tremble aujourd’hui« D’être coupable, et de l’être par lui.

« Mais le temps vole. Allez dans ces campagnes,« Allez, ma fille, assembler vos compagnes.« Je vous attends ; et quand l’astre du jour« Aura fourni la moitié de son tour,« Nous irons tous, dans un grand sacrifice,« (Honneurs, hélas ! peut-être superflus !)« Prier Junon de vous être propice :« Craignez Junon… Je n’en dirai pas plus ;« Et dès ce soir, si de tristes présages,« Lorsque tantôt nous irons l’implorer,« N’annoncent pas qu’il faut vous séparer,« Et que sa main rejette vos hommages,« Oui, dès ce soir je couronne vos vœux.« Car, je le sens, enfin cette journée« Doit décider de votre destinée,« Et va vous rendre heureux ou malheureux. »

Écho partait. Dans le vague des nues,Elle aperçoit deux cygnes éclatans,Au col flexile, aux ailes étendues,Qui dans un char, au bruit de leurs accensTraînent Vénus, et volent sur les vents.En se jouant, légèrement ils fendentLe sein des airs, et lentement descendentSur le gazon, jusqu’aux pieds du vieillard.Avec respect, pesamment il s’empresseDe se lever, d’aller à la déesse,Pour l’adorer, au sortir de son char,Retombe assis, et maudit sa vieillesse.Au mouvement que fit Tirésias,L’enfant roulant s’en va sur l’herbe épaisseTomber près d’eux, et ne s’éveille pas :Tant le sommeil lui rend avec usureCe que le soin fit perdre à la nature !

« Dors, cher enfant, sous ces ombrages verts.« Esprits légers, qui volez dans ces plaines,« Paisibles vents, par vos molles haleines,« Autour de lui, rafraîchissez les airs.« Vous, mes oiseaux, par vos tendres concerts,« Calmez son âme, et faites dans ses veines« Couler la paix et l’oubli de ses peines. »Ainsi parla la mère des Amours ;Puis, s’asséyant sur un lit de verdure :« Guide prudent, qui veillez sur ses jours,« Hélas ! dit-elle, à vous seul j’ai recours :« Apprenez-moi sa disgrâce future,« Et de son sort percez la nuit obscure.

« Belle Vénus, reprit Tirésias,« De l’avenir le destin est le maître.« Sa volonté dirige tous nos pas :« Respectons-la sans vouloir la connaître ;« Pour la connaitre, on ne la change pas.« Eh ! qui, d’ailleurs, de ce dieu redoutable« Peut déchirer le voile impénétrable ?« Par moi sans doute il annonce aux mortels« Tantôt des biens, tantôt des maux cruels ;« Mais par ma voix rarement il déclare« Quels sont ces maux ou ces biens qu’il prépare,« Avec moi-même il sait dissimuler,« Et ne répand qu’une lumière avare« Sur les secrets qu’il veut me révéler.

« De ces enfans ce qu’il daigne prédire,« Diversement se peut interpréter.« Il serait long de vous le répéter,« Tendre Cypris, et pour vous le redire,« De mon histoire il faudrait vous instruire :« Il en dépend et s’y trouve enchaîné…« Mais laissons là mon sort infortuné,« Et de ma vie étouffons la mémoire. »

« Non, dit Vénus, il faut tout recueillir,« Le passé peut expliquer l’avenir.« J’attends de vous ce récit, cette histoire,« Toujours promise, et remise toujours ;« C’est trop long-temps différer, tous les jours,« Cette faveur qu’une déesse implore.« Ne pensez plus vous en défendre encore,« Ni m’échapper par de nouveaux détours.« Voyons enfin ces événemens rares,« Ce long tissu d’aventures bizarres,« Qui de vos ans ont illustré le cours.« Parlez sans crainte ; à l’ombre de ce chêne« Nous sommes seuls, nul témoin ne nous gêne,« Nul indiscret n’entendra nos discours. »

Ainsi du moins le croyait la déesse ;Mais un buisson dérobait à ses yeuxLa jeune Écho, qui s’était, auprès d’eux,Dans le taillis glissée avec finesse.En surprenant ce qu’ils disaient tous deux,Écho voulait pénétrer ce mystèreQui l’intéresse et que l’on veut lui taire.Injustes Dieux ! pourriez-vous la punirD’avoir tenté de sauver ce qu’elle aime ?Serait-il vrai qu’elle eût fait elle-mêmeTout son malheur, voulant le prévenir ?

Elle était fille ; elle était amoureuse ;Elle tremblait pour l’objet de ses soins ;C’était assez pour être curieuse,C’était assez : filles le sont pour moins ;Mais je ne veux fronder ce sexe aimable ;Et pour Écho, sa faute est excusable.Si cette nymphe est coupable en ceci,Je lui pardonne, Amour la fit coupable.Puisse le sort lui pardonner aussi !

Discrètement, et d’une main habile,En écartant le feuillage mobile,L’œil et l’oreille avidement ouverts,Elle regarde, elle écoute au travers ;Ne peut qu’à peine, en ce petit asile,Trouver sa place, et craint de se montrer,Ne se meut pas, et n’ose respirer ;Sait ramasser son corps souple et facile,Se promettant, durant cet entretien,D’épier tout, un mot, un geste, un rien :Un mot, un geste, un rien, tout est utile.Comme elle aussi,Vénus le savait bien.Vénus croyait de ces énigmes sombresVoir par degrés se dissiper les ombres ;Qu’une parole échappée au hasard,Dans le récit qu’elle attend du vieillard,Malgré lui-même, éclaircirait peut-êtreCe qu’il semblait n’oser faire connaître ;Qu’une fois mis en humeur de conter(Car on se plaît à conter à cet âge),A ce plaisir se laissant emporter,Il pourrait bien, moins discret et moins sage,Par quelque trait imprudemment lâché,De l’avenir entr’ouvrir le nuage,Et dévoiler ce qu’il tenait caché.

Tirésias dans un profond silenceDevait toujours se tenir retranché ;Mais il sent peu la triste conséquenceDe son récit ; et l’humaine prudenceQui dans la nuit de tout temps a marché,Dans quelque abîme a toujours trébuché ;D’ailleurs, quel art, quels ressorts, quelle adresse,Vénus alors n’employa-t-elle point !Plainte, menace, autorité, caresse,Tout fut d’usage ; on n’omit aucun point.Contre Vénus que peut notre faiblesse,Quand l’artifice à son pouvoir est joint ?Il balançait : la belle enchanteresseSoudain lui donne un baiser plein d’appas.Vole à son col, contre son sein le presse,Et tendrement le serre dans ses bras.La jeune vigne entoure ainsi l’écorceD’un orme antique, et l’embrasse avec force.

Tirésias, réchauffé par Vénus,Sentit en lui se ranimer la cendreDe ces doux feux, autrefois si connus,Et d’un soupir il ne put se défendre.« Vous rappelez à notre souvenir« Un temps bien cher, dit-il à Cythérée :« O temps heureux, mais de courte durée !« Temps des amours, qui ne peux revenir,« Devais-tu naître ? ou devais-tu finir ?« Regrets amers ! Mon âme déchirée,« Tout de nouveau se rouvre à ses douleurs.« Il faut pourtant vous conter mes malheurs.« La Renommée en a parlé, sans doute,« Plus d’une fois, a la table des dieux ;« Mais ses cent voix, dans la céleste voûte,« Mentent souvent, comme dans ces bas lieux. »

329 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après PARIS, Jehenne, 1825· numérisation Gallica· Sources