Œuvres de Malfilatre, 1825· Odes et poésies diverses
Épitre a sophie Arnould
QU’UN sot oisif partout raconteCe qu’il inventa sur mon compte,Un autre sot croira le cas.A tous ces bruits sans vraisemblanceL’homme éclairé, l’homme qui pense,Assurément ne croira pas ;Mais quoiqu’un sage les méprise,Un faux dévot y donne cours,La malice les autorise,Et le peuple les croit toujours.Le bigot sait l’art de médire,Mais la bigote est cent fois pire,Et l’œil élevé vers le ciel,Elle offre à Dieu, d’un œil tranquille,Un cœur impur, nourri du fielQu’en secret sa bouche distille.A ces traits te reconnais-tu,Noire béate, âme hypocrite,Singe et bourreau de la vertu,Dont l’éclat te brûle et t’irrite,Ennemi caché du mérite,Et de ses habits revêtu ?
Mais pardonnez si je m’emporteEn faisant ici son procès.De la fureur qui me transporte,Au lieu de suivre les accès,En badinant, j’aurais dû peindreCet œil saintement entr’ouvert,Ce zèle inquiet qu’on sait feindreSur un front de rides couvert,Lorsqu’à l’ombre de cette feinte,On veut, en charitable sainte,Déchirer quelqu’un qui déplaît,Et, sans bruit, vous porter atteinte ;Et le tout pour votre intérêt.En riant, j’aurais dû décrire…Mais que dis-je ? et pourrait-on rireEn décrivant tant de noirceurs ?D’épouvante alors je recule :Je plaisante du ridicule ;Mais le vice me fait horreur.A l’aspect d’un monstre en fureur,De ma muse vive et légèreLa gaîté se change en frayeur,Une jeune nymphe aurait peurDe badiner avec Mégère.
Toutefois, j’en veux convenir,De ces objets hideux et sombresQui dans l’esprit jettent des ombres,J’ai tort de vous entretenir.Est-ce bien à vous que j’envoieLa trace de ces noirs crayons ?Vous êtes faite pour la joie,Et moi j’en éteins les rayons.Mais cette faute est réparable.S’il vous faut des traits gracieux.Je connais un objet aimableQue vous trouverez agréable,Puisqu’il enchante tous les yeux.Un jour j’en tracerai l’image ;Vous y verrez naître les ris ;L’enjoûment viendra sur l’ouvrageRépandre un brillant coloris ;Vous verrez un air de déesseQui commande, par sa noblesse,Le respect, mais sans le vouloir ;Qui, cependant, vous intéresseEt vous touche sans le savoir.
Alors, Sophie, alors peut-êtreVous pourrez, sans le reconnaîtreAdmirer ce portrait charmant ;Vous l’aimerez comme je l’aime,Et vous vous aimerez vous-même :Jadis Narcisse en fit autant.
De nos pieuses cantharidesLaissez donc les essaims nombreux,Et de tous ces êtres stupides,Les cœurs faux, les coups ténébreux ;Dans le tableau de ces femellesTout nous présente des dégoûts,Je n’ai que des cyprès pour elles,Je n’ai que des roses pour vous.
82 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après PARIS, Jehenne, 1825· numérisation Gallica· Sources