Œuvres poétiques de malherbe, 1630
XLV. Alcandre plaint la captivité de sa maîtresse
Que d’épines, Amour, accompagnent tes roses !Que d’une aveugle erreur tu laisses toutes chosesA la merci du sort !Qu’en tes prospérités à bon droit on soupire !Et qu’il est malaisé de vivre en ton empire,Sans désirer la mort !
Je sers, je le confesse, une jeune merveille,En rares qualités à nulle autre pareille,Seule semblable à soi ;Et, sans faire le vain, mon aventure est telle,Que de la même ardeur que je brûle pour elle,Elle brûle pour moi.
Mais parmi tout cet heur, ô dure Destinée !Que de tragiques soins, comme oiseaux de Phinée,Sens-je nie dévorer !Et ce que je supporte avecque patience,Ai-je quelque ennemi, s’il n’est sans conscience,Qui le vit sans pleurer ?
La mer a moins de vents qui ses vagues irritent,Que je n’ai de pensers qui tous me sollicitentD’un funeste dessein ;Je ne trouve la paix qu’à me faire la guerre ;Et si l’enfer est fable au centre de la terre,Il est vrai dans mon sein.
Depuis que le soleil est dessus l’hémisphère,Qu’il monte, ou qu’il descende, il ne me voit rien faireQue plaindre et soupirer ;Des autres actions j’ai perdu la coutume,Et ce qui s’offre à moi, s’il n’a de l’amertume,Je ne puis l’endurer.
Comme la nuit arrive, et que par le silence,Qui fait des bruits du jour cesser la violence,L’esprit est relâché,Je vois de tous côtés sur la terre et sur l’onde,Les pavots qu’elle sème assoupir tout le monde,Et n’en suis point touché.
S’il m’advient quelquefois de clore les paupières,Aussitôt ma douleur en nouvelles matièresFait de nouveaux efforts ;Et de quelque souci qu’en veillant je me ronge,Il ne me trouble point comme le meilleur songeQue je fais quand je dors.
Tantôt cette beauté, dont ma flamme est le crime,M’apparoît à l’autel, où comme une victimeOn la veut égorger ;Tantôt je me la vois d’un pirate ravie ;Et tantôt la fortune abandonne sa vieA quelque autre danger.
En ces extrémités la pauvrette s’écrie :« Alcandre, mon Alcandre, ôte-moi, je te prie,Du malheur où je suis. »La fureur me saisit, je mets la main aux armes ;Mais son destin m’arrête, et lui donner des larmes,C’est tout ce que je puis.
Voilà comme je vis, voilà ce que j’endure,Pour une affection que je veux qui me dureAu delà du trépas ;Tout ce qui me la blâme offense mon oreille,Et qui veut m’affliger, il faut qu’il me conseilleDe ne m’affliger pas.
On me dit qu’à la fin toute chose se change,Et qu’avecque le temps les beaux yeux de mon AngeReviendront m’éclairer ;Mais voyant tous les jours ses chaînes se rétraindre,Désolé que je suis ! que ne dois-je point craindre,Ou que puis-je espérer ?
Non, non, je veux mourir ; la raison m’y convie ;Aussi bien le sujet qui m’en donne l’envieNe peut être plus beau ;Et le sort qui détruit tout ce que je consulte,Me fait voir assez clair que jamais ce tumulteN’aura paix qu’au tombeau.
Ainsi le grand Alcandre aux campagnes de SeineFaisoit, loin de témoins, le récit de sa peine,Et se fondoit en pleurs ;Le fleuve en fut ému ; ses Nymphes se cachèrent ;Et l’herbe du rivage, où ses larmes touchèrent,Perdit toutes ses fleurs.
78 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques de malherbe, Paris, LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources