Œuvres poétiques de malherbe, 1630
XLVI. Sur le même sujet
Que n’êtes-vous lassées,Mes tristes pensées,De troubler ma raison ?Et faire avecque blâmeRebeller mon âmeContre ma guérison ?
Que ne cessent mes larmes,Inutiles armes ?Et que note des cieuxLa fatale ordonnanceA ma souvenanceCe qu’elle ôte à mes yeux ?
O beauté nonpareille,Ma chère merveille,Que le rigoureux sortDont vous m’êtes ravieAimeroit ma vieS’il m’envoyoit la mort !
Quelles pointes de rageNe sent mon courage,De voir que le dangerEn vos ans les plus tendresMenace vos cendresD’un cercueil étranger ?
Je m’impose silenceEn la violenceQue me fait le malheur ;Mais j’accrois mon martyre ;Et n’oser rien direM’est douleur sur douleur.
Aussi suis-je un squelette ;Et la violette,Qu’un froid hors de saison,Ou le soc a touchée,De ma peau séchéeEst la comparaison.
Dieu, qui les destinéesLes plus obstinéesTournez de mal en bien,Après tant de tempêtesMes justes requêtesN’obtiendront-elles rien ?
Avez-vous eu les titresD’absolus arbitresDe l’état des mortels,Pour être inexorablesQuand les misérablesImplorent vos autels ?
Mon soin n’est point de faireEn l’autre hémisphèreVoir mes actes guerriers ;Et jusqu’aux bords de l’ondeOù finit le monde,Acquérir des lauriers.
Deux beaux yeux sont l’empirePour qui je soupire ;Sans eux rien, ne m’est doux ;Donnez-moi cette joieQue je les revoie,Je suis Dieu comme vous.
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques de malherbe, Paris, LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources