Œuvres poétiques de malherbe, 1630
LXXXII. Chanson (1620)
Chère beauté que mon âme ravieComme son pôle va regardant,Quel astre d’ire et d’envieQuand vous naissiez marquoit votre ascendant,Que votre courage endurci,Plus je le supplie moins ait de merci ?
En tous climats, voire au fond de la Thrace,Après les neiges et les glaçons,Le beau temps reprend sa place,Et les étés mûrissent les moissons ;Chaque saison y fait son cours ;En vous seule on trouve qu’il gèle toujours.
J’ai beau me plaindre, et vous conter mes peines,Avec prières d’y compatir ;J’ai beau m’épuiser les veines,Et tout mon sang en larmes convertir :Un mal au deçà du trépas,Tant soit-il extrême, ne vous émeut pas.
Je sais que c’est : vous êtes offensée,Comme d’un crime hors de raison,Que mon ardeur insenséeEn trop haut lieu borne sa guérison,Et voudriez bien, pour la finir,M’ôter l’espérance de rien obtenir.
Vous vous trompez ; c’est aux foibles courages,Qui toujours portent la peur au sein,De succomber aux orages,Et se lasser d’un pénible dessein.De moi, plus je suis combattu,Plus ma résistance montre sa vertu.
Loin de mon front soient ces palmes communesOù tout le monde peut aspirer ;Loin les vulgaires fortunes,Où ce n’est qu’un jouir et désirer ;Mon goût cherche l’empêchement,Quand j’aime sans peine j’aime lâchement.
Je connois bien que dans ce labyrintheLe ciel injuste m’a réservéTout le fiel, et tout l’absintheDont un amant fut jamais abreuvé ;Mais je ne m’étonne de rien ;Je suis à Rodanthe, je veux mourir sien.
42 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques de malherbe, Paris, LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources